‹ ConfessionsChapitre 16 sur 32 · I

I

Je reprends le cours de cette histoire, j’allais dire, de brigands, mettons, de ce conte de fées.

Donc, j’étais un peu, trop peut-être, « initié », répéterais-je, — initié, mal encore, j’étais si jeune ! — à tout, ou à presque tout en fait de littérature… et d’autre chose.

En attendant de parler d’autre chose, et de tant d’autres choses aussi, je dois et je veux — ce m’est de toute importance au point de vue littéraire d’y insister — dire combien je fus véritablement remué jusqu’aux entrailles par ces deux poèmes, les Vignes folles et Philomela. Dans le premier de ces chefs-d’œuvre — je maintiens le mot que je me fais fort de prouver — je retrouvai mon cœur naïf, mon esprit à la vent-vole, en outre de l’art de « tourner le vers », comme on dit vulgairement et bien, après tout ! tandis que Philomela me transportait par sa malice initiale et sa miraculeuse outrance dans l’ordonnance magistrale du rhythme dur et sûr et de la rime toujours correcte sans grimace inutile vers une richesse bête. Ce prologue !

Deux monts plus blancs que l’Hékla
Surplombent la pâle contrée
Où mon désespoir s’exila !
.............
Ô ton cri qu’emporte Borée,
Philomela, Philomela !

et toutes les forces et toutes les grâces dont resplendit, dont sonne et résonne ce livre qui me fut longtemps, avec les Vignes folles, de chevet.

Les Vignes folles, qui sont à mes yeux le meilleur gage qu’ait donné, parmi trop peu d’autres, puisque la mort nous l’a ravi si tôt, Glatigny, j’en raffolais aussi et je m’en redis parfois, malgré ma mémoire oblitérée, les strophes envolées toutes de verve et d’une si jolie et forte et saine, en dépit des « sujets », naïveté. Comme il flétrit, en sortant, sans nul doute, de tel endroit qui me rappelait tant la maison, démolie, de la rue d’Orléans-Saint-Honoré :

Le stupide garçon qui sert en ce logis !

et comme, en revanche et sous forme de compensation, il célèbre, en faune qui s’y connaissait, une

Sur ton ventre dur qui brille
L’ombre noire s’éparpille !

… J’adorais, littéralement, ces deux poètes, en attendant que je connusse et que j’aimasse ces deux charmants garçons desquels l’un, hélas ! est parti pour toujours, — mais dont l’autre, Dieu merci ! vit glorieusement, et robuste, et gai, et plus jeune que jamais, et plus gentil que jamais envers ces camarades — et, dit-on, vis-à-vis des femmes !

Comment fis-je la connaissance de Glatigny ? Ici « l’auteur », à l’encontre de l’adage,

S’embarrasse

peu, — car ce fut au café de Suède que je le rencontrai, un jour qu’il était un peu pris d’absinthe et que j’en étais pris aussi… un peu aussi ?

Le pauvre ami ! Quelle verve drôle et quel drôle de corps : long comme une anguille, souple comme elle ; pour ce qui concerne la verve, quelle donc grand’verve il

Vous avait…

« Donc », ainsi employé, appartient au patois, si léger ! des Ardennes dont je suis à demi comme on a comme qui dirait une bague au doigt ou une plume au chapeau.

Il avait une de ces philosophies comme je vous en souhaite (et à moi aussi). Par combien de misères et de mistoufles il avait passé ? autant, avant d’y même penser, compter les flots de la mer ou dénombrer étoile par étoile telle nébuleuse.

J’ai dit « faune » et je savais, comme par hasard, ce que je disais quand je l’ai dit.

Non pas le

Vieux faune de terre cuite

dont on me rebat les oreilles, sous prétexte que j’en suis l’auteur bien innocent, à l’instar de Sully-Prudhomme, bien innocent, lui aussi, de ce fameux Vase Brisé.

Je dis « faune » à cause de ses oreilles évasées, de son nez effronté quoique pointu, et de son rire si paysan, aux dents saines qui auraient pu mordre, si son cœur, le meilleur qui palpitât, n’y eût mis ordre.

Quant à Mendès, je l’ai connu chez la marquise de Ricard, la mère très aimable de l’excellent poète languedocien qui fut, avec lui, fondateur du Parnasse contemporain. Tout le monde aujourd’hui connaît l’homme exquis, le raffiné sans pair, si simple et si sincère quand on est sans intime et qu’il était dès ces époques reculées, avec un grain de gaminerie de haut goût que vous avaient ses vingt-cinq ans, prestigieux de bonne verve et de belle audace.

J’ai parlé longuement de ces deux poètes, trop longuement peut-être, et à deux places. Mais ce m’était un double devoir de reconnaissance et un infini plaisir. Excusez-moi donc. J’en ai fini, trop tôt à mon gré, avec eux.

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