‹ ConfessionsChapitre 17 sur 32 · II

II

Puisque décidément je suis entré dans la Via Dolorosa des plus intimes aveux et que je me plais dorénavant à cette franchise qui fait l’honnête homme, parlons du peut-être seul vice impardonnable que j’ai, parmi tant et tant d’autres :

— La manie, la fureur de boire, — là !

D’abord, j’ai bu beaucoup quand j’allais chez mon oncle, à Fampoux, près d’Arras (gros village célèbre par un terrible accident de chemin de fer… Victor Hugo a dit : « Le Fampoux d’une conscience »), de l’breune et de chel’blinque et du g’nief sans compter les bistoules (mots amusants puisque patoisants, mais choses dures, même pour un estomac de vingt ans et déjà préjudiciables à une tête déjà en l’air).

Or, la première fois que j’ai bu, je pouvais en effet avoir dans les dix-sept, dix-huit ans. Je connaissais par conséquent la Femme et je vous assure que j’honorais fort cette sainte-là !

Donc je n’avais plus trop de ces scrupules enfantins que je regrette, trop en vain, de ne plus avoir du tout, — malgré cette affreuse santé qui m’avertit et parle, je le crains, à un sourd.

Et, non sans lutiner les filles de là-bas ni sans les bousculer dans les granges et vers les meules, je me soûlais carrément sous le « vain » prétexte que ça faisait pisser. Je n’avais pas alors de maux de tête ni de pituites…

J’en ai rabattu, — tout en luttant de mon mieux qui est, tout de même, bien.

Ici, je m’aperçois que, dans l’ardeur et l’enthousiasme (peut-être) de parler de mon péché mignon (mignon ?), j’oublie un tas de choses pour le moins aussi importantes que ce dont je viens de m’occuper.

D’abord je publiais les Poèmes Saturniens, chez Alphonse Lemerre, alors immédiat successeur de Percepied, libraire religieux, lequel Lemerre s’inquiétait, en homme intelligent qu’il était et reste, d’éditer splendidement l’œuvre complète de la Pléiade française du xvi siècle.

Àce volume dont j’ai suffisamment parlé succédèrent les Fêtes galantes qui plurent mieux et la Bonne Chanson dont je vais vous entretenir — ô incidemment ! pour, par un détour un peu long, mais si logique, en revenir à mon incorrigible désormais, disent des méchants, ivrognerie.

Je comptais parmi mes meilleurs amis Charles de Sivry, le très charmant homme et le compositeur d’un si grand talent, qui me semble destiné à prendre « dans l’amour et le respect des Jeunes » la place du tant regretté Emmanuel Chabrier et j’allais souvent le chercher chez lui pour l’apéritif du soir.

Un jour, je vis, comme nous allions sortir, entrer, après le toc toc de rigueur, sa sœur, une toute jeune fille en robe grise et verte, toute gentille brunette.

En tomber amoureux, avec mon tempérament impatient, eut lieu sans retard aucun et c’est comme cela que fut écrite la Bonne Chanson.

Ô, comme dit Victor Hugo dans un vers dont il a rarement retrouvé l’analogue vibrant et vivant.

Ômes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse !

Car il faut vous apprendre que ce fut par lettres, elle en villégiature en Normandie, et moi, mon bureau de l’Hôtel de Ville me retenant à Paris, que fut composé ce cher petit volume qui est encore, ô jeunes gens qui aimez ce que je fais, ce que j’aime encore le mieux dans cette mienne pauvre œuvre !

De ce jour data ce qu’on appelle communément « une nouvelle ère » dans ma vie. La façon ou plutôt la tournure de ma conduite jusqu’ici, depuis ma vingtième année (et j’avais alors vingt-cinq ans passés) qui avait été débridée sinon tout à fait effrénée, tendit à se régulariser, à se ranger, pour parler bourgeoisement : en un mot, je songeai à faire une fin, et comme j’étais en somme tout jeune, la bonne fin, trêve et terme aux excès, boisson, femmes, commencement de la sagesse, non, pas tant que cela ! de la modération en vue d’un possible et probable bonheur ou du moins calme conjugal…

Mais, pour bien vous faire apprécier, goûter cette phase si importante de ma jeunesse, il convient de revenir encore en arrière, après quoi ces notes iront plus rapidement jusque à peu près l’époque actuelle qui est, je le crains ou l’espère, ou les deux ! la dernière de cette suite maussade, en définitive, d’événements contradictoires qui fut et continue d’être l’existence, la mienne !

Deux grands chagrins s’étaient succédé, il y avait six et cinq ans, pour mon cœur. Mon père, à la suite d’une chute dans un escalier, avait contracté, quelque huit ou dix mois auparavant, une maladie de la moelle épinière qui se manifestait par des attaques épileptiformes, dites, je crois, séreuses par les médecins, attaques de plus en plus fréquentes et suivies d’hébétude ; et, sur la fin, de retours intermittents à l’enfance, accompagnés d’embarras extrême dans la parole et d’accidents ataxiques des plus alarmants et des plus pénibles à notre tristesse à ma mère et à moi.

Pour finir vite avec ce souvenir encore si vif bien que vieux de trente ans, je perdis mon père le 30 décembre 1865. Si je donne ce détail qui peut sembler trop précis dans l’espèce, c’est parce que du fait même de la date, j’eus le supplément de peine d’enterrer mon pauvre papa le premier janvier ! Ce trajet funèbre à travers les festivités et la joie de ce jour si bête m’est resté dans la mémoire comme l’une des plus odieuses besognes et l’un des plus douloureux devoirs !

Joignez à cela que, la veille, j’avais eu par surcroît, à l’État-Major de la Place, une discussion des plus acharnées, au sujet du piquet d’honneur dû au grade et aux décorations de mon père. « Comme le lendemain était un grand jour de fête, on ne pouvait fournir le piquet, mais si je voulais il y aurait peut-être moyen de procurer de la garde nationale. » Là-dessus, je ne pus m’empêcher de rire en dépit de ma tristesse, — et puis je m’emballai tellement, aidé dans ma trop juste réclamation par un ancien camarade de mon père qui m’accompagnait, que j’obtins le piquet de ligne… Mais ces chinoiseries m’avaient énervé au possible et je me souviens comme d’hier de l’état d’irritation qui, grâce à tout ça, se mêlait en ce jour de foule stupidement en fête et de mien si profond deuil, à mon abattement et à ma dépression de fils au désespoir.

Car j’aimais profondément mon père qui avait été si bon pour moi. Tenez, un exemple entre mille : durant les huit ans qu’avait duré mon séjour à la pension L…, il n’avait pas manqué un seul pur de venir me voir, m’apportant chaque fois quelque douceur, jusque, dans la saison et vu que je les adorais dans un verre, à l’huile et au vinaigre, des haricots verts, — et les jeudis soirs il avait grand soin de donner à la cuisine pour mon repas du lendemain (on faisait maigre à la pension) une de ces côtelettes « détaillées » qui sont divines ou quelque rumpsteak qu’Albion eût envié pour sûr… Pauvre papa !

Ma cousine Elisa qui s’était mariée l’une des quelques années précédentes, dans le Nord, près de Douai, souffrait depuis quelque temps des suites d’une couche difficile et son médecin, — à qui Dieu pardonne ! — la traitait, entre autres drogues, par la morphine que l’on consommait en ces temps-là, non pas en injections sous-cutanées, mais par absorption. Ma cousine qui éprouvait un grand soulagement après chaque cuillerée, finit, comme c’est l’habitude des malades qu’on drogue ainsi, par y prendre goût et outra l’ordonnance déjà peut-être téméraire du docteur de campagne qui la soignait, — si bien, qu’un jour, à table, au dessert, comme elle chantait avec sa jolie voix, pour son mari, tout à coup elle poussa un grand cri et tomba en une syncope effrayante.

Un télégramme, immédiatement envoyé par le mari d’Elisa à ma mère, détermina celle-ci à se rendre tout de suite auprès d’elle, et je restai seul à la maison dont toutefois je devais m’absenter pour aller à mon bureau de la Préfecture de la Seine (car j’étais employé depuis plusieurs années dans cette administration). Une femme de ménage venait le matin, qui faisait sa besogne et partait en même temps que moi après qu’elle m’avait fait chauffer mon bouillon. Après mon bureau, je dînais dans quelque Duval du faubourg Montmartre. Deux jours s’écoulèrent pleins d’anxiété horrible, au bout desquels je reçus une dépêche me disant de venir au plus vite là-bas. Je pris immédiatement une voiture qui me conduisit en moins de vingt minutes à l’Hôtel de Ville, où je demandai deux jours de congé qui me furent accordés par mon chef non sans grommellement ni sans grandes recommandations d’avoir à revenir bien au temps convenu. « Vous comprenez, il y a l’emprunt de la Ville : il va y avoir des travaux extraordinaires… » — et patati et pata-l’autre. « En outre il y va de votre intérêt, de très sérieuses gratifications seront accordées à cette occasion. »

Je me fichais pas mal, en vérité, et de l’emprunt et des travaux extraordinaires et de mon intérêt et des gratifications — et, gardant mon fiacre, je rentrai à la maison, fis une valise en toute hâte et pris l’express pour V… la plus proche station du village où demeurait ma pauvre cousine.

J’y arrivai par un temps affreux de février, pluie battante, vent furieux et glacé, ma valise d’une main et de l’autre un parapluie dont il ne m’était, vu l’ouragan, possible de ne me servir que comme d’une canne. — D’ailleurs qu’avais-je à gâter qu’un haut-de-forme enfoncé jusqu’aux oreilles, et que m’importaient, je vous le demande un peu, la pluie et la boue et tout, eussé-je été vêtu comme un prince ? Je m’enfonçai, courant plutôt que marchant, dans le petit jour, et dans la boue d’une route de trois « bonnes » lieues.

Dans quelle situation d’esprit, non ! de cœur bien plutôt, j’accomplis cet affreux pèlerinage, je vous le donne à penser. J’arrivai enfin, trempé comme une soupe, de pluie, de sueur et de pleurs — car quelle anxiété : est-elle encore vivante ? Je l’aimais tant ! — aux confins du village, d’où, dès l’abord j’entendis un coup de cloche, puis deux, puis trois, puis tout un glas. Fou, j’entrais dans un cabaret sur la route :

— Ah ! vous voilà, monsieur Verlaine…

— Et madame D… ?

— On va l’enterrer.

Je ne mis pas plus d’une minute, je gage, pour atteindre l’habitation d’où devait partir l’abominable cortège. Mon cousin par alliance, tout en larmes, se jeta dans mes bras et nous nous étreignîmes longuement… Ma mère faisait pitié à voir. Elle aimait Elisa comme sa propre fille. C’était, pensez donc, l’enfant d’une sœur adorée morte jeune, adoptée et élevée par mes parents loin d’un père, brave homme, mais ivrogne, à qui n’avait resté, en toute prudence, que son fils, le chasseur de Vincennes dont il a été question dans les premiers chapitres de ces Confessions, et qui m’avait reconduit si persuasivement à la pension L…

J’entrai dans le salon où était exposé le cercueil. J’y jetai l’eau bénite et sortis, chancelant.

En ce moment retentirent dans la cour de la fabrique (mon cousin était sucrier, comme on dit là-bas) les chants liturgiques. Il était trop tard pour songer à me changer et ce fut tout souillé de boue et fumant de pluie comme un chien mouillé et sous l’averse sans fin pour tout le jour, que je suivis ma cousine, ma chère à jamais regrettée, bonne, bien-aimée Elisa, portée par huit vieilles femmes en long manteau noir à l’immense capuchon comme monastique, rond et large sur leur front de tristesse non affectée, car elle avait été si bienveillante aux pauvres ! tandis qu’aigre et faux s’égrenait le De Profondis de chantres plus habitués aux travaux des champs qu’aux Nénies qu’ils psalmodiaient là… Les deux jours qui suivirent, je ne mangeai pas, je bus.

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