III
Oui, pendant les trois jours qui se succédèrent après l’enterrement de ma chère cousine, je ne me soutins qu’à force de boire de la bière et encore de la bière. Je tournai ivrogne, — si bien que rentré à Paris et à mon bureau, où mon chef, par surcroît dans ma tristesse affreuse, me « chapitra » sur le jour en plus que j’avais pris, au point que je l’envoyai promener, rentré, dis-je, à Paris où la bière est affreuse, ce fut sur l’absinthe que je me rejetai, l’absinthe du soir et de la nuit. Le matin et l’après-midi étaient consacrés au bureau, d’où mon algarade ne m’avait pas fait remercier, — et d’ailleurs ayant, moi, l’égard pour ma pauvre mère, en même temps que pour mon chef de bureau la ruse de leur laisser ignorer la nouvelle et si déplorable habitude inaugurée.
Cette absinthe ! Quelle horreur quand j’y pense d’alors… et d’un depuis qui n’est pas loin, assez loin pour ma dignité, pour ma santé, pour ma dignité pourtant plus encore, quand j’y pense vraiment ! Un seul trait de l’atroce sorcière verte (quel imbécile l’a donc magnifiée en fée, en Muse verte !) un trait plutôt comique encore, en attendant des farces plus sérieuses.
J’avais une clef de l’appartement des Batignolles où nous continuions à vivre, ma mère et moi, depuis la mort de mon père, et j’en profitais pour rentrer à telle heure que je voulais de la nuit, moyennant des mensonges gros comme le bras, dont ma mère ne se doutait pas… ou se doutait, mais sur lesquels elle fermait…, difficilement et douloureusement, je le crains… aujourd’hui seulement hélas ! les yeux. Où je passais les nuits ? Pas toujours en lieux bien recommandables. De vagues « beautés » m’enchaînaient souvent de « liens de fleurs », ou je passais des heures et des heures dans cette maison de la vieille dépeinte si magistralement par Mendès et dont il sera parlé ici même en temps et lieu, ou j’allais purement, entre autres amis, avec le si regretté Charles Cros, m’engloutir ès-cabarets de nuit où l’absinthe coulait à flots de Styx et de Cocyte !
Si bien qu’un beau, ou plutôt qu’un vilain petit jour, comme j’étais, suivant mon habitude, rentré subrepticement, dans ma chambre séparée par un vestibule de celle de ma mère et m’étais, en silence, déshabillé puis couché à l’effet de goûter une heure ou deux d’un repos… injuste, bien que mérité, philanthropiquement parlant, je dormais à poings fermés, lorsque, vers neuf heures, heure à laquelle je devais faire mes préparatifs de départ pour le bureau, toilette, bouillon ou chocolat, maman entra dans ma chambre comme elle en avait coutume pour me réveiller.
Elle poussa une grande exclamation qui se sentait pourtant d’une envie de rire et me dit, car le bruit de la porte en s’ouvrant, puis la susdite exclamation m’avaient réveillé :
— Pour Dieu, Paul, comme te voilà ! Tu t’es au moins encore grisé ce soir,
« Encore » me blessa. Je répondis acrimonieusement :
— Pourquoi me dire « encore » ? Je ne me grise jamais et hier encore moins que jamais. J’ai dîné dans la famille de mon vieux camarade un tel, où je n’ai bu que de l’eau rougie et que du café sans cognac après le dessert, et je suis rentré un peu tard, parce que c’est loin d’ici, chez eux, mais je me suis couché bien tranquillement, comme tu peux le voir.
Maman ne répondit pas un mot, mais allant décrocher à l’espagnolette d’une des deux fenêtres de ma chambre un miroir à main dont je me servais pour me faire la barbe, vint me le mettre sous les yeux.
J’avais couché avec mon chapeau haut-de-forme !
Je le répète en toute vergogne, j’aurai plus tard à raconter bien d’autres et de bien autres absurdités (et pis), dues à cet abus de cette horrible chose, la boisson et dans la boisson, cet abus lui-même, source de folie et de crime, d’idioties et de honte, que les gouvernements devraient sinon supprimer (et au fond pourquoi pas ?) du moins terriblement taxer et imposer :
L’absinthe !
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