‹ ConfessionsChapitre 19 sur 32 · IV

IV

Cet état de choses, si l’on peut nommer un tel désordre habituel un état, même quelconque, de choses, durait donc depuis environ quatre longues années consécutives, lorsque m’apparut, dans cette petite chambre du second étage du petit hôtel de la rue Nicolet, — laquelle petite chambre devait devenir mon cabinet de travail, celui où je mettrais la dernière main à la saynète en vers, les Uns et les autres — celle qui devait être ma femme.

J’ai fait son portrait dans un livre intitulé, de sorte assez réussie, Mémoires d’un veuf, livre que je n’ai pas là, titre d’ailleurs purement, ou presque, pour la forme plutôt que pour le fond, car c’est une pure collection de tout petits souvenirs dont celui de ma femme est un des moindres : le temps n’adoucit rien, principalement la rancune, mais il estompe, il embrume tout.

Je reproduis ce portrait de mémoire, avec probablement quelque modification plus douce-amère que dans le texte primitif (lequel texte vraiment primitif est déjà quelque peu altéré dans ces Mémoires d’un veuf-là), car à l’époque initiale, en quelque sorte virginale, en question, je n’étais que fiancé.

Voici cette esquisse encore… estompée, où je n’ai pu m’empécher d’intercaler quelques vers depuis, qui néanmoins ne me semblent pas déplacés dans cet au fond pénible rappel vers de plutôt tristes souvenirs auxquels, de par la magie des choses passées, ils sont peut-être plus congruents qu’il ne paraîtrait de prime abord.

« Elle serait petite, mince, avec une promesse d’embonpoint. Cheveux châtain sur une tête mignonne en tous points. Face très douce, pâlotte, rondelette, un peu longue néanmoins, un nez à la Roxelane, je veux dire moyen avec le bout gentiment relevé. La bouche sourirait, peut-être légèrement rosâtre plutôt que rose et rose plutôt que rouge, bien que j’aime le rouge en tout, sauf, naturellement, dans le teint des femmes et les opinions politiques des hommes… ignorants. Le teint, précisément tendrait vers un mat qui sous les yeux s’attendrirait en un bleuâtre joli pour s’épanouir, discret et comme dissimulant un parfum de nouvel ordre, enfantin et divin, en une fleur violâtre, vers les tempes.

» Elle parlerait tantôt peu et qu’adorable alors son quasi-silence qui permet de sympathiser avec sa respiration hâtive sans plus qui témoigne néanmoins d’une chère santé frêle, mais que le bonheur amplifiera, avec la palpitation presque imperceptible des veines bleuâtres de dessous les yeux et violâtres de devers les tempes, avec le bout chaste et si vite apparu puis disparu d’une langue de temps en temps et rarement passé sur les lèvres, avec les dents que découvre un sourire innocent à tel ou tel madrigal à la portée, les dents d’albâtre ou plutôt d’opale qu’azurerait leur transparence comme étrange dans son exquisité, — tantôt elle parlerait et d’une volubilité

Quasi zézayante un peu

avec des mignardises qui n’en sont plus à force de fleurer de candeur réelle moyennant une éducation approchant d’être parfaite et une instruction heureusement incomplète.

» Mais qu’elle se taise pour mon bonheur ou qu’elle parle pour ma joie, ses yeux !

» Gris, la prunelle coulant sans ruse aucune, je vous jure, et pourtant on dirait, quand elle me regarde, toujours un peu de côté, par timidité certainement, mais, sans doute aussi pour observer, inconsciemment, ou plutôt non, car avec ces vierges, que croire, que savoir, nous, les libertins ? ombrés de longs cils et surplombés d’assez épais sourcils qui, diable ! se rejoignent, on croirait jalousement.

» Et ses mains, que j’allais omettre. Ces mains que je rêve de baiser des mille et des centaines de mille fois, ces mains aux veines palpitantes aussi dans l’émotion de la conversation, ces mains

Toutes petites, toutes belles !
..................
Ô ses mains, ses mains vénérées !

ces mains, ses mains qu’il me faut dans les miennes, à jamais !

» D’âme, de cœur, il y en a-t-il ? Oui, sans doute, — ou non ? Car avec ces vierges… ! »

Ainsi allait mon imagination, au lendemain de ma première entrevue que d’ailleurs voici, très en abrégé, — elle et ses conséquences immédiates…, et les autres.

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