‹ ConfessionsChapitre 20 sur 32 · V

V

Je ne m’attendais pas le moins du monde à l’entrée dans la petite chambre où venait de se réveiller mon futur beau-frère, le bon musicien de génie plus encore que de talent, Charles de Sivry, je ne m’attendais guère, en vérité, à l’entrée, après trois coups frappés à la porte, de sa sœur, ou plutôt de sa demi-sœur, elle étant enfant d’un second lit. Il était environ cinq heures du soir, moment auquel mon noctambule de camarade avait coutume de penser à se lever, et moi-même je me disposais, ensuite d’une conversation, si je ne me trompe, relative à quelque opérette en collaboration, à aller l’attendre au café du Delta tout voisin, pour l’apéritif, quand, ai-je dit, elle entra sans bruit, puis allait faire mine de se retirer quand Sivry lui dit ou à peu près :

— Reste donc, Monsieur est un poète, c’est Verlaine, tu sais bien.

— Oh ! j’aime beaucoup les poètes, Monsieur. Telles furent les premières paroles de cette bouche de qui je devais entendre tant de oui, puis de non, sans préjudice de bien d’autres choses encore bonnes, puis mauvaises !

Elle aimait beaucoup les poètes, du moins elle le disait. Que répondre à cela ? Rien évidemment. C’est ce que je fis, me contentant d’une inclinaison de tête reconnaissante vaguement.

Puis le discours s’engagea pour de bon par cette phrase, encore de politesse, mais moins banalement complimenteuse :

— Mon frère m’a souvent parlé de vous et même m’a fait lire de vos vers qui sont peut-être trop… forts pour moi, mais qui me plaisent tout de même bien.

La pauvre enfant ! Je vous crois que mes vers, les Poèmes saturniens, du Leconte de Lisle à ma manière, agrémenté de Baudelaire de ma façon, et les Fêtes galantes, très justiciables de leur intitulé, devaient lui sembler… durs à comprendre ou plutôt à deviner. Néanmoins, ce coup-ci, elle avait rompu décidément la glace et pour la première fois aussi je pus lui faire entendre cette mienne voix qui devait à son tour tant roucouler, puis vociférer à ses oreilles… toujours étonnées, car je puis dire ici, en toute impartialité calmée après plus de vingt ans, que la malheureuse ne m’aura jamais compris de sa triste bourgeoise de vie.

Et je lui répondis :

— Vous êtes trop bonne vraiment, — et, comme quelque chose de subit avait, ce pendant, lieu en moi, j’ajoutai : mais j’espère pouvoir faire bientôt des vers qui mériteront mieux l’honneur que vous voulez bien faire à ceux que vous connaissez de moi…

Alors, après quelques banalités sur la pluie et le beau temps, je me retirai après avoir rappelé à Sivry notre rendez-vous au Delta et me retirai comme charmé, sur une poignée de main au camarade et une autre, douce au possible à… l’amie.

L’amie, oui ; car quel nom donner à qui venait de m’inspirer tout à coup, tel un coup de… joie calme, ce rafraîchissement tout fleurant d’innocence et de simplicité ? Et je ratiocinai tout en m’acheminant sans but vraiment, tandis que ma bête se dirigeait vers l’affreux breuvage vert. Ne serait-ce pas un hasard (je ne croyais plus en Dieu depuis belle lurette), un heureux, inespéré, inespérable hasard qui me mettait cette douce fille sur le chemin mauvais où je sentais bien que j’allais me perdre… sans cet être, presque de raison, qui symbolisait à mes yeux déjà flétris de toute sorte de vues pas bonnes, mais perspicaces encore toutefois, mes yeux, cette chose presque impalpable mais qu’on sait qui ne mûrira qu’en la Femme désirable et désirable plutôt pour le cœur et l’esprit qu’aux sens trop peu difficiles, eux, la Jeune Fille dans la gloire rose de sa mystérieuse candeur. Mystérieuse candeur, et inquiétante, mais d’une inquiétude charmante et qui est à la fausse, à la coupable sécurité du libertinage et de ses suppôts, mâles ou femelles, la sécurité même, par l’effort incessant d’une bonne conscience et d’une volonté, en outre, qui sait ce qu’elle veut et peut.

… Ces belles considérations n’eurent naturellement aucune sanction pratique immédiate quelconque. Toujours est-il, néanmoins, que, cette fin d’après-midi-là, attablé devant des journaux illustrés qui furent et sont toujours ma lecture favorite, et au grand estomirement du bon Sivry, peu accoutumé à de pareils spectacles, je ne bus pas d’absinthe.

L’absinthe devait, comme la « vertu qu’on quitte », prendre de dures revanches.

· · ·

Page 1