VI
Peu de temps après je partais avec ma mère pour chez l’oncle dont il a été question, à la campagne, près d’Arras ; là, dans le calme et la paix des champs, et un peu la solitude, malgré quelques parties de pêche et de chasse et de nombreux dîners dans de nombreux villages, où nous avions des « parents », je m’ennuyais un peu. L’ennui est parfois, smon un très bon conseiller, du moins, peut-être, un bon conseil. D’abord il apaise les sens, tous, et Dieu ou plutôt le diable sait si les miens, tous, avaient et ont encore, je le crains, vieille bête que je suis ! besoin d’être apaisés ; puis sa saveur, par moments qui sont bons au milieu de tant de fichus quarts d’heure, se fonce d’une après tout assez bonne amertune, s’acidule de quelque esprit de critique, ou pour mieux dire, de froide et, donc, rafraîchissante clairvoyance qui fait du bien, en quelque sorte, même moralise en aiguisant fût-ce au prix d’une souffrance dès lors digne d’un bon accueil…
Ma souffrance à moi, était, instinctivement, le besoin, qui allait presque jusqu’au désir tant il se rendait aigu par intervalles, de « changer de vie » comme dit l’amusante héroïne de Victor Hugo… Naturellement je n’allais pas sans avoir apporté de ma vie de Paris, boisson, filles, toute cette bonne mauvaise odeur de vice et de désordre qui persécutait les premiers Saints jusqu’au fin fond des plus austères Thébaïdes, — et ce m’eût été, pensais-je, ou plutôt éprouvais-je, un gros crève-cœur que de rompre avec ce délice, que de ne plus connaître la saveur des lèvres, des seins, de toute la chair, l’énervement, l’excitement des savantes et perverses et à jamais en tout cas, ô oui ! inoubliables caresses de tant de femmes, pour ne parler que de ce délicelà !
Ce délice ! Et comme il est vrai, quant à ce qui me concernait, ce mot, encore que je perçusse dès alors la littérale horreur de ces amours et leur véritable et, non plus bourgeoisement parlant, leur littérale criminalité. Les femmes de la catégorie à laquelle pouvaient juste prétendre et ma foncière timidité et mon très modeste porte-monnaie, m’enivraient, croiriez-vous cela ? Je les avais dans le sang, ma peau cherchait la leur, la leur, j’ai bien dit. Je m’imagine qu’une reine, qu’une impératrice, — ou tout bonnement une femme mariée, une femme honnête, suivant le mot courant, se serait offerte à moi, je l’eusse priée de me laisser tranquille… Et voilà que pourtant une lassitude, comme qui dirait aussi une plénitude commençait à me prendre, à m’envahir ; c’était un véritable « état d’âme » maladif, maladieux, dirais-je de préférence, quelque chose comme des dispositions vagues encore mais bien symptomatiques à l’indigestion morale…
J’en étais là psychologiquement, lorsqu’un beau matin la fantaisie me prit d’aller en ville. Il y avait le chemin de fer, mais je préférai prendre par la rivière canalisée de Scarpe, célébrée dans les vers du grand poète Desbordes-Valmore ; c’est, sur des bords diversifiés, tantôt céréales, avoines, blés, seigle, hivernages, tantôt marais sans fin, quasiment sans fond, où dort le brochet, où court l’anguille parmi les tiges de nénuphars et les lances du glaïeul d’eau, à l’ombre généralement « des noirs peupliers », des saules blancs et des grises hautes herbes, un chemin véritablement charmant en ce pays plutôt plat d’aspect aussi bien que de terrain. D’assez, point trop nombreux villages aux bonnes auberges crépies à la chaux, fenêtres aux rideaux
d’cotonnette
À grands carreaux roug’ brique et blancs…
où patoise une hôtesse pour la plupart du temps plantureusement rose et rousse non sans attrait le plus souvent, sont riverains de droite et de gauche. En s’approchant d’Arras on entre à Blangy, un peu grande banlieue où va, l’été, s’abattre la garnison de la ville, et célèbre, ce gros bourg dans des arbres et des jardins, par le choix qu’en fit pour ses réunions la société des Rosati, légèrement académique et bacchique discrètement, dont firent partie, entre autres célébrités, les deux Robespierre et Carnot l’aïeul. L’arrivée dans la ville même était particulièrement pittoresque (je dis était, car depuis ces temps et pas depuis longtemps on a, paraît-il, démantelé « cette place forte » comme la caractérise Monsieur Perruchon). Près d’un demi-kilomètre avant de contourner le rempart pour se répandre dans un grand bassin appelé, pourquoi ? le rivage, la Scarpe se parait de toute une végétation sous l’eau qui devenait fantastique, orientalement, mille-et-une-nuitamment belle quand le soleil y pénétrait et qui, par les jours de ciel terne, prenait un sombre presque ou tout à fait inquiétant… Une forêt noyée, avec des joies comme folles et des tristesses jusqu’à des terreurs !…
Le jour dont je parle, j’allai dans à peu près tous les cafés d’Arras qui sont nombreux, puis hantai quelques-uns, huit ou dix au plus, des estaminets de ladite ex-capitale de l’Artois, qui sont innombrables. Résultat : une « cuite » qui vint s’achever dans une maison de femmes et s’y éteindre dans des « flots de volupté »… à tant l’heure.
Je pris le train de minuit pour mon village et le lendemain je me réveillai avec un mal de tête et des nausées morales et autres qui me parurent un châtiment, mais un châtiment de quoi ?
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