VII
De quoi ! Eh, bons dieux, de quoi donc en effet, sinon du jeûne rompu, de ce salutaire ennui sottement plus encore peut-être que coupablement jeté à tous les vents de la ribote et de la vadrouille ! Et le tout, pour en arriver à quoi ? Même plus à l’entraînement d’autrefois — il y avait déjà un autrefois dans mon cas présent, — même plus à l’envie de recommencer que tout ivrogne ou tout coureur a dans le fond, mais bien la pituite démoralisée, mais bien le dégoût sans retour ad vomitum !…
Alors, sans transition, sans trop se douter de ce qu’il allait faire, j’écrivis à Sivry une lettre sans nul doute peu dans les règles, peu conforme à ce protocole d’ordre privé qu’impose la civilisation dont nous jouissons, lui demandant, tout bêtement… la main de sa sœur.
La lettre écrite, je m’habillai en hâte et courus d’un trait à la poste. Trop tôt. Le bureau n’était pas ouvert. Je m’avisai que j’avais des timbres dans mon porte-monnaie, et ce fut d’une main fébrile, mais en somme comme résolue, que je jetai la lettre à la boîte. Après quoi, je fis hâte vers la maison plus encore que tout à l’heure vers la poste, comme fuyant un regret de la démarche précipitée, regret qui ne me rattrapa point et ce fut d’un bon cœur léger et tout palpitant d’une chère fièvre que, m’étant remis au lit, je dormis jusqu’à ce qu’on vînt me réveiller à midi pour dîner.
Deux, trois jours se passèrent, mortels, éternels, au bout desquels une lettre de Sivry m’arriva, m’apprenant que, comme moi, il avait mis les pieds dans le plat, que, stimulé par l’imprévu et la carrure tout plein gentille de ma missive, il avait communiqué celle-ci, à sa sœur d’abord, puis à sa mère qui avait cru devoir en référer immédiatement à M. M…, son second mari. (Je parlerai peut-être en temps et lieu, de ces deux personnages si dissemblables en tout et qui ont tant influé sur ma vie…) La bienheureuse lettre ajoutait qu’il y avait lieu d’espérer et m’engageait à rester encore quelque temps à la campagne, où il viendrait, si je voulais, me rejoindre dans quelques jours. Nous retournerions ensemble à Paris, où on verrait les choses de près et ferait tout le nécessaire.
C’était divin et ça commençait à ravir, mon idylle. Et c’est de ce moment que je conçus le plan, si le mot ne vous semble pas trop ambitieux pour un si mince ouvrage, de cette Bonne chanson qui se trouve, dans le bagage assez volumineux de mes vers, ce que je préférerais comme sincère par excellence et si aimablement, si doucement, si purement pensé, si simplement écrit :
Le soleil du matin doucement chauffe et dore
Les seigles et les blés tout humides encore
Et l’azur a gardé sa fraîcheur de la nuit…
Ainsi débuta ce mince volume qui devait paraître un an après, juste au moment de la guerre et dont Victor Hugo me disait à son retour en France : « C’est une fleur dans un obus. » Je ne sais si c’est bien vrai, mais toujours est-il que j’ai, dès l’origine, gardé une prédilection pour ce pauvre petit recueil où tout un cœur purifié s’est mis…
Sivry tint sa promesse et j’eus le plaisir de le recevoir, à la petite gare distante d’un kilomètre à peine de Fampoux. Il m’apportait de bonnes nouvelles, hélas ! assombries par l’annonce d’un très prochain départ pour un séjour, d’à peu près deux mois encore, en Normandie de toute sa famille, M. et M M…, leur fille aînée, celle dont il est question ici et une autre fille, enfant de dix ans. Mais il insistait sur le bon accueil fait à ma demande par la mère et la fille. Quant au père, il comptait peu, bien qu’encombrant au possible, le pauvre homme, mort depuis, de qui Dieu ait l’âme… importune ! Nous passâmes, Sivry et moi, une agréable semaine sous le modeste toit avonculaire. Le dimanche qui prit place, Sivry tint l’harmonium à la grand’messe et étonna fort, si même il ne scandalisa pas quelque peu les oreilles rustiques de l’auditoire par des offertoires et des marches de sortie empruntées aux opéras de Wagner. Mais tout a une fin, Sivry devait rentrer à Paris, et moi mon bureau me réclamait : nous partîmes, ma mère et nous pour cet éternel Paris.
Ma mère, qui avait donné son assentiment à mon projet, tout en élevant quelques réserves sur l’impromptu d’une résolution si importante, était heureuse, au fond, de me voir, comme elle disait, devenir enfin sérieux. Car je ne buvais plus, du moins à me soûler. J’étais assidu à mon bureau et je rentrais de bonne heure le soir. Même il m’arrivait de plus en plus souvent de rester à la maison à jouer des parties de cartes que je savais qui l’amusaient ; d’autres fois je l’accompagnais dans des soirées bourgeoises où je ne brillai guère par l’éclat d’une conversation qui eût d’ailleurs été, je le crains, peu goûtée dans ces milieux joliment vieillots, mais pas trop surannés pour bien faire. Une tasse de thé et des petits fours complétaient ces fêtes et minuit au plus tard nous voyait de retour au logis dans cette rue de l’Écluse, en ces Batignolles où nous habitions depuis, ma foi, notre arrivée à Paris, depuis 1851.
C’était charmant et le temps s’écoulait, bien lent encore toutefois. Il est vrai que je composais chaque jour mon volume en petites pièces que Sivry faisait parvenir à sa sœur… Mais n’importe, c’était l’absence !
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