‹ ConfessionsChapitre 23 sur 32 · VIII

VIII

Ôl’absence, le moins clément de tous les maux !
Se consoler avec des phrases et des mots,
Puiser dans l’infini morose des pensées
De quoi vous rafraîchir, espérances lassées.
Et n’en rien remonter que de fade et d’amer !…

Ainsi ratiocinait ma mélancolie naissante d’être loin de « Celle que j’aimais », car décidément je l’aimais, surtout depuis qu’elle m’avait en quelque sorte agréé par écrit, en cachette… de son père seul, — mélancolie qui finit plus tard par tourner, pour mon propre dam et ce qu’il fallait qu’elle ignorât et qu’elle ignora jusqu’à la fin d’une interminable « cour » de tout près d’un an, en une pénible, agaçante attente que tout allait aggraver, on le verra plus loin, jusqu’à ce que je devinsse, littéralement.

Impatient des mois, furieux des semaines

Mais, pour l’instant, je n’avais guère à ne me plaindre que

Du doux mal qu’on souffre en aimant.

De petits billets échangés par l’intermédiaire du bon Sivry, missives innocentes de la part de ma fiancée, car je la considérais, dûment déjà, comme telle, le plus délicates et discrètes possibles, de ma part, entretenaient la « flamme » délicieusement insinuante qui par la suite devait, après des « querelles énormes d’aigles rouges », s’éteindre dans le fuligineux d’un procès en séparation puis dans le fangeux d’un divorce. Mais n’anticipons pas sur tant d’horreurs !

Pour le moment donc, j’étais quasiment heureux : on m’y disait, dans cette jolie correspondance tracée d’une main peut-être tremblante, écriture enfantine et gentiment maladroite, style de la meilleure simplicité, tout le contraire d’un bas-bleuisme fût-ce infinitésimal, et plutôt lâché dans l’ignorance bénie de ce que peut bien être une phrase bien construite. Même de jolies fautes de français, même d’adorables et rares, aussi bien, erreurs d’orthographe, mettaient un charme de plus dans ce courrier presque quotidien qui me tint durant deux mois pas trop, trop longs en somme. Mes réponses s’y faisaient de plus en plus, non pas pressantes, justes dieux ! mais plus cordiales, plus éprises ; elles m’étaient de véritables joies presque déjà sensuelles, en les écrivant. Oui, je frémissais, combien voluptueusement ! Un frisson comme d’une fièvre amoureuse « pour de bon » me faisait des fêtes encore chastes peut-être, mais non sans une pointe charnelle, l’aiguillon, quoi !

D’ailleurs une dernière lettre de

… La main à ce point petite
Qu’un oiseau-mouche n’y tiendrait…

m’annonçait un très prochain retour à Paris. Des recommandations de « sagesse », de patience, s’y mêlaient plaisamment à de naïfs calculs en vue de nous prouver à tous deux que tout était pour le mieux dans notre affaire, rapport d’âge, de goûts, d’éducation, de bonne bourgeoisie, enfin des choses d’argent !… Elle me convoquait, avec un petit tour romanesque, dans son autrement sensé et très sensé langage, à des efforts vers la chose de bien mériter notre futur commun bonheur. Elle citait même l’exemple, qu’elle me proposait, du prince Galaor et de ses travaux pour sa belle…

Le bienheureux jour tant attendu en attendant (combien donc plus) ! l’autre encore dans un avenir désespérément indéterminé, et Dieu sait s’il était destiné à en subir de ces atermoiements, et quels ! ce jour-là, ce dernier jour-là ! le jour, disais-je, du retour, du revoir, le jour dont j’avais écrit ces deux vers que j’avais envoyés, entre quelques autres, à qui de droit, la veille ou la surveille.

Où, seul rêve et seule pensée,
Me reviendra la fiancée…

ce jour de liesse arriva enfin ! L’entrevue ne devait avoir lieu que le soir, après dîner. Qu’il me parut long, bien que bon, ce divin et infernal jour-là ! Aussi, quand s’approcha l’heure exquise, quel soin, pour passer le temps d’une manière du moins conforme à mon train de pensée, apportai-je et n’apportai-je pas, moi d’ordinaire expéditif en ces matières, à ma toilette ! Que de fois dut ma pauvre bonne mère toute souriante, peut-être, et, quand j’y pense, sans doute inquiète, troublée un peu, de mes expansions, faire et refaire le nœud de ma cravatte alors La Vallière (depuis ?), brosser et rebrosser redingote et pardessus, lisser et relisser le haut-de-forme, etc. Et de quel pas, léger et… sérieux (j’avais volontairement oublié mon monocle carré… en verre de carreau. Cet attribut me semblait, pour la première fois, inutile… et même un tantinet ridicule), de quelle allure comme ailée, gravement, n’enfilai-je pas le sans fin boulevard de Clichy et celui non moins interminable Rochechouart, n’escaladai-je pas l’escarpement, puis ne dégringolai-je pas la pente de la rue Ramey pour finalement gravir le doux Calvaire dénommé en langue vulgaire rue Nicolet !

On m’introduisit au salon où M M… descendit bientôt, m’encourageant d’une poignée de main vraiment cordiale, et bientôt suivie de son mari avec qui un salut quasiment cérémonieux fut échangé. De vagues propos s’engagèrent… avait-on fait un bon voyage ? où en étaient les céréales là-bas ? et ainsi de suite, — quand entra la demoiselle vue la première fois

En robe grise et verte avec des ruches.

Par un phénomène qui s’explique, je ne me souviens plus de son costume de ce soir-là. J’étais tout à la face et à la figure en général d’elle qui me parut la même, charmante, mignonne… Elle s’assit, après que je lui eus doucement serré ou plutôt pressé les fins doigts de sa main droite, dans le cercle que nous formions aux environs d’une grande table-guéridon chargée d’albums et d’un vase de la Chine aux fleurs qui sentait des meilleurs.

Évidemment il y avait de la timidité, beaucoup de timidité dans son fait et dans son attitude, et de l’émotion évidente ; et pour ma part, je crois bien qu’à cet instant je ne brillai pas non plus par trop d’aplomb. Ravissante sensation, prologue délicat, comme surnaturel, aux suprêmes rapprochements. Elle me parla, je lui répondis, le tout banal, innoçâtre, si j’ose ainsi barbarifîer, mais charmant tout de même et… précisément !

Je me retirai au bout d’une petite heure, après permission demandée et obtenue d’une visite pour le lendemain, — absolument conquis cette fois.

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