IX
De ce moment et tous les soirs, à très peu d’exception près, durant les bons trois quarts d’une année, la même promenade, par quelque temps qu’il fît, m’amenait en ce Montmartre de fiançailles et me ramenait vers ces Batignolles depuis si longtemps parentales. L’affection mutuelle, je crois — malgré tout l’avenir qui devait devenir ce triste passé d’à présent, — pouvoir à juste titre m’exprimer ainsi, le réciproque goût s’en accroissait d’autant. Maintenant l’intimité s’établissait entre nos familles. J’allais tous les dimanches dîner chez les M… où ma mère était souvent invitée ; la Bonne Chanson « battait son plein », métaphoriquement et littéralement, et le cher petit bouquin s’augmentait de quelque vers chaque jour. Beaucoup d’entre ces presque improvisations furent supprimées lors de la remise à Alphonse Lemerre, déjà LE célèbre éditeur de toujours le passage Choiseul, du manuscrit définitif, et je le et les regrette, en vérité, aujourd’hui que jugeant les choses sinon beaucoup plus ce qu’on appelle « froidement » dans l’espèce, du moins, sous le rapport littéraire tout au moins, de plus loin, de plus haut, si vous voulez bien, mieux, quoi ! Ces pièces sacrifiées valaient très certainement les autres et j’en suis aujourd’hui à me demander pourquoi cet ostracisme… puritain peut-être, car autant que je puis me rappeler, non pas les vers que j’ai totalement oubliés, mais l’esprit d’eux, je dois avouer qu’il me semble que c’est à cause de leur… vivacité… ô si relative que ce n’est rien que de le dire, qu’ils furent, en ces miens temps d’un tout-à-la-joie des délicatesses non même pas encore conjugales, brutalement et pudiquement (au fond c’est la même chose et la pudeur, fruit du péché, en a gardé la saveur âcre) rayés, comme on dit, de mes papiers.
Pauvres innocentes prémices intellectuelles de ce que dans des mois et des mois encore me donneraient, me prodigueraient, moyennant telle et telle cérémonie ridicule ou méconnue le Jour céleste et sa suite… immédiate. De quelle sévérité injuste osait donc vous frapper mon scrupule de « futur », scrupule tout neuf, tout étonné d’être, en ce moi depuis longtemps désaccoutumé de ces vénérables choses-là… Hélas ! ne devais-je pas — même après un long intervalle de sincère repentir aux pieds d’un Dieu en qui je crois encore, mais si mal aujourd’hui — chanter d’autres Chansons desquelles, du moins, la moindre hypocrisie, disons mieux, la moindre retenue est, on croirait, soigneusement bannie et à propos desquelles je n’ai nul repentir mais qui, bien au contraire, bercent pour les réveiller plus ardents, plus fauves, mes désirs tout, ou presque, à la chair maintenant !…
Le temps passait, bien lentement au gré de mon impatience vers un bonheur définitif, pensais-je de toutes les forces de mon sentiment et de ma raison. Après les mois de pluie et de neige où patauger non sans un charme comme aventurier (on fait ce qu’on peut : d’ailleurs l’Aventure m’attendait, infinie !) vinrent Avril et les primes jours de Mai, frisquets et coquets, qui cambraient sous leur piquante caresse mon buste alors svelte et tendaient mes jarrets infatigables en ces temps-là, surtout pour de tels pèlerinages que ceux vers le petit hôtel de la rue Nicolet.
Lorsque arriva l’été, le lourd été de 1870 — là en est parvenu mon récit — avec ses soirées interminables et la fréquence de ces orages, il commença, lors de mes visites d’après-dîner, à être enfin question de dates et le milieu de juin fut dès son tout commencement fixé pour l’heureuse cérémonie.
Donc ce sera par un clair jour d’été.
Le grand soleil, complice de ma joie,
Fera parmi le satin et la soie
Plus belle encore votre chère beauté.
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Et quand le soir viendra, l’air sera doux
Qui se jouera, caressant, dans vos voiles
Et les regards paisibles des étoiles
Bienveillamment souriront aux époux.
Mais il me semble de mise puisque précisément me voici en train de citations miennes, de bien, avant de me plonger dans toutes les profondeurs de mon étrange vie privée, préciser ma situation littéraire à ce juste moment. Les Poèmes Saturniens, contemporains du Reliquaire (les deux recueils parurent le même jour de 1860), avaient eu, comme d’ailleurs, le livre de mon cher ami François Coppée, une fortune diverse : pas mal de revues et de journaux, mortes et morts depuis, leur distribuèrent, quelques-uns à profusion, l’éloge incompétent (me semblait-il alors et me paraît-il encore) ou le blâme sans discernement ni grande bonne foi plutôt. D’autres, par l’organe de gens sérieux, Roqueplan, Yriarte et tutti quanti nous encouragèrent vraiment. Sainte-Beuve, par exemple, prit la peine de m’écrire à plusieurs reprises minutieusement, preuve qu’il s’intéressait, et dans une visite que je lui rendis en compagnie de Coppée, fut bien intéressant. Je le vois encore, avec sa tête d’où l’embonpoint de l’âge avait chassé la laideur initiale ; chauve, rasé, aux petits yeux un peu à la chinoise, au rictus fin encore plus que malin, quoique bien malin déjà. Calotte de noir velours, tout de flanelle blanche habillé, en raison de rhumatismes (hélas ! je devais connaître cela par la suite), il avait l’air d’un pape hétéroclite dans son immense fauteuil. Avec cela une réelle très latente mélancolie de séminariste plutôt janséniste et d’un amoureux rétrospectif et plein de souvenirs soigneusement cachés… C’était à mes yeux, plutôt encore l’homme de Volupté que l’écrivain, si savoureux encore, mais non sans des dessous bien étranges, des derniers Lundis, et je me prenais, en contemplant cette figure mi-voltairienne, mi-cléricale et par-dessus tout, et en dépit de tout, poétique à sa manière bien sienne, intime et pénétrante entre toutes, à me redire mentalement, à la face de celui qui les avait faits, ces vers « libres » attribués à un petit garçon dans l’extase d’un prompt destin d’exilé deux fois et par la politique d’un père et par sa propre chancelante pauvre santé.
Mon Dieu, rendez-nous la mer
Et la montagne Saint-Pierre
Et notre petit jardin
Et grand’maman le jasmin.
Il parlait d’une voix dont l’intonation m’échappe aujourd’hui, mais autant qu’il pourrait m’en souvenir de si loin, après une seule audition, notez-le bien, claire plutôt que haute, mesurée, pesée, plutôt que lente positivement. Il nous dit des choses charmantes dans une langue courante avec du pittoresque, tel un ruisseau sur des herbes et des cailloux, des souvenirs sans trop d’anecdotes. Il parlait de Victor Hugo avec une réserve admirative que l’auteur des Châtiments plus que celui des Rayons et les Ombres ne professait guère à l’égard de celui des Consolations comme je pouvais dès lors et pus depuis m’en convaincre dans maintes conversations tenues entre le grand homme et ce moi chétif…
Quant à nous et à nos débuts, il nous félicita gentiment, point trop paternellement, plutôt avunculairement (le mot n’est pas de moi). Ses critiques bienveillantes s’exerçaient de préférence sur mon abus des grands mots en K et en Y et en Ç, vestige de lectures trop juvénilement convaincues de Leconte de Lisle. Pourtant, en dépit des Tchandra et des Çurya qui s’y trouvaient de trop à son avis, et au mien… d’aujourd’hui, il aimait la pièce Çavitry :
Ainsi que Çavitry faisons-nous impassibles,
Mais, comme elle, dans l’âme ayons un haut dessein !
L’entretien ayant dérivé légèrement vers la vie privée (comment pouvait-il en être autrement avec Joseph Delorme ?) et comme je lui parlais de mes projets de mariage, sans enthousiasme ni, je le crois, sans causticité, il « conclut » par ces mots, — ou ce mot :
— C’est à voir, c’est à voir.
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