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J’ai, dans divers livres où je parle un peu de tout et de tous, éparpillé de suffisants détails à propos du Parnasse Contemporain, de son bel effort, et des succès finals ainsi que des chers combattants de qui la plupart sont demeurés mes bons amis toujours sur la brèche conquise et prêts aux retours imprévus d’un ennemi multiforme, mauvais goût, platitude ou extravagance. Inutile donc de revenir sur ces temps héroïques, mais je le répète, il est bon de préciser ma situation parmi mes camarades défenseurs, à mes côtés, du même drapeau que le mien.
Nous avions presque tous forcé la notoriété, et quelques-uns déjà la gloire : Coppée avec ses Intimités parues en même temps que mes Fêtes galantes, surtout son Passant qui pour la première fois fit entendre sur les planches la langue renouvelée que nous apportions, Sully-Prudhomme, sévère et doux, marqué de ces jours reculés du bon signe vraiment et dûment académique. Les autres soutenaient dignement la lutte dans la plaine, Dierx et ses Lèvres closes, succédant, bien plus parfaites encore et qui marquèrent magnifiquement son apogée, à des Poèmes et poésies qui avaient promis et tenu ; Valade et Mérat, frères séparés, non désunis, après avoir donné, dans un duo printanier. Avril, Mai, Juin, chacun sa note, chantant l’un ses Chimères, l’Idéal et son Idole, la Femme, l’autre flûtant À mi-côte, de délicieuses et parfois mieux que profondément mélancoliques églogues ; Heredia avec ses sonnets qui l’ont fait sans égal possible dans cette forme qu’il préfère, tout en maniant l’épopée superbement encore, enfin, Mendès, exubérant, enthousiaste, mais déjà sachant dominer, gouverner sa forme et sa pensée et certes alors, par son esprit séduisant mais impérieux de propagande, quelque chose comme le maître, tout en restant leur bon et fraternel camarade, de ces jeunes esprits eux-mêmes exhubérants et enthousiastes !
On se réunissait chez Leconte de Lisle le samedi, chez Banville le jeudi, en des soirées toutes à des conversations d’art et de poésie que l’esprit caustique du premier pimentait de « truculente et portenteuse » sorte, et que salait combien délicatement l’ironie toute plaisante de l’autre maître. Plusieurs d’entre nous fréquentaient chez l’admirable Nina de qui j’ai parlé de-ci de-là, insuffisamment : nature d’artiste que son feu dévora prématurément. Cros. Villiers de l’Isle-Adam, deux génies, tôt en proie à la fatalité de leur glorieuse supériorité sur même l’élite, comptèrent parmi les assidus de ces nuits toutes retentissantes de poésie et de musique.
Je cessai presque, dès mon mariage à peu près assuré, de voir beaucoup de mes pourtant si chers compagnons. Tout mon temps, comme tout mon cœur et la plus grande part de mon esprit, étaient à Montmartre et à mes délicieuses visites du soir…
Un soir que j’arrivai, comme toujours joyeux et, dans la poche, pour la glisser comme en catimini ès-mains de qui de droit, quelque piécette de vers faite au bureau, entre deux classements de documents administratifs auxquels je m’intéressais moins qu’aux mouches qui volaient, symboles fugitifs
et, aussi, de la raison qui ne me revenait guère qu’en la présence réelle de celle que je voyais partout et que j’ai tant aimée et si amèrement regrettée, il n’y a pas encore très longtemps, quelques pauvres, désolées, misérables années, tout au plus, solitaires dans la dissipation, veuves parmi des filles et des filles encore, moroses en dépit des « fêtes » de la boisson inépuisable et de la chair goulue !… Un beau soir donc que j’arrivai, joyeux comme de coutume et même plus, puisque je venais de faire tout à nos mairies et églises respectives pour, dès le lendemain, la publication de nos bans civils et religieux, je fus accueilli de la bonne par ces paroles murmurées : « Mademoiselle Mathilde est très indisposée. Je crois que vous ne pourrez pas la voir aujourd’hui. » J’entrai et m’informai auprès du père qui me tint à peu près le même langage, et monta s’informer auprès de la mère qui me cria du haut de l’escalier : « Mais oui, venez donc. Votre visite lui fera du bien. »
C’était la première fois que je pénétrais dans la petite chambre toute blanche et bleue où se trouvait alitée ma fiancé. Je remarquai dès avant tout une photographie de moi disposée dans le coquillage d’un bénitier sur le mur et que je lui avais envoyée durant son séjour à la campagne, — et je fus infiniment touché ; mais des larmes eurent bien de la peine à ne pas me monter aux yeux quand mon regard se fut porté sur la malade et que ma main eut serré sa petite main brûlante ; la jolie face si mignonne, si rosement blanche, elle était toute tachetée de rouge violacé et un commencement d’enflure tuméfiait les joues en sueur. La bouche néanmoins souriait palote, hélas ! et les yeux, les vraiment et sincèrement beaux yeux qu’un éclat de fièvre aiguisait en ce moment me disaient des choses qu’exprimait à peine la voix quasiment éteinte.
« Ce ne sera rien. Ne craignez rien. À propos, c’est pour demain les publications ? Oui ? Oh tant mieux ! Je suis un peu fatiguée, le docteur m’a dit d’essayer de dormir, je n’ai pas pu de toute la journée, mais à présent que je vous ai vu et parlé, je suis si contente que je vais m’assoupir en pensant à vous. À demain, sans faute, surtout ! »
Le lendemain était un dimanche. J’étais libre toute la journée et toute la soirée. En me reconduisant, le père me confia qu’il craignait que ce ne fût la petite vérole. Les gens de mon âge se souviennent que cette épidémie sévissait dès lors à Paris et devait persister jusqu’après la Guerre et la Commune. On juge de mon inquiétude et de mon empressement, dès mon premier déjeuner, après avoir prévenu ma mère que je ne rentrerais sans doute que pour dîner, invité à déjeuner en ville, lui disais-je pour ne pas l’alarmer inutilement, à me rendre rue Nicolet, pour avoir des nouvelles.
La petite vérole s’était manifestement déclarée et du délire commençait.
J’eus toutes les peines du monde à cette fois monter à la chambre de la malade, et cette fois encore ce fut la mère — digne femme et grand cœur à qui tout mon culte est dédié ! — qui m’introduisit. Le père protestait : d’abord il ne fallait pas ouvrir la porte si souvent, et puis c’était contagieux et…
Je me moquais pas mal de cette objection, par exemple ! mais elle était formelle et quand, avec les autres, plus sérieuses, elles, elle fut apaisée par les infinies précautions prises pour me permettre, sur la pointe du pied, sous une portière épaisse à peine relevée d’une main tremblante de me tenir au seuil de la chambre, ce me fut un des instants les plus mémorables de ma vie. Mais avec quelque prudence que se fut opérée ma si discrète demi-intrusion, la malade s’en rendit compte et d’une voie si faible, si faible, qu’il fallait en vérité toute l’intuition d’un père et d’une mère et d’un amoureux pour la distinctement deviner plus encore que la percevoir, dit :
— Paul, entrez donc et n’ayez pas peur. Je sais que je suis très laide en ce moment, car je devine bien quelle maladie j’ai. Mais soyez tranquille, je ferai tout ce qu’on m’ordonnera — et je ne me gratterai pas. Mais il paraît que ça se gagne et je ne veux plus que vous m’approchiez ?…
Comme je protestais gentiment et de tout un cœur si convaincu, contre la sévérité par trop affectueuse de cet ordre, elle ajouta dans un sourire charmant, faisant allusion à notre correspondance de naguère : « C’est la dernière épreuve du prince Galaor » et conclut : « Soyez bien sage et je guérirai bientôt, tout exprès pour vous. Seulement venez prendre tous les jours de mes nouvelles… et continuez à me faire des vers. Vous voyez, d’ailleurs, je vous ai là, toujours à portée de moi. »
Et elle me désignait la photographie dont il a été question.
Je me retirai sur un signe des parents. L’accès de lucidité avait cessé et tout en refermant cautieusement la porte, j’entendis la faible voix chantonner et comme vagir…
Àma douleur très réelle et, comme toute très réelle douleur morale ou physique, très chaste, se mêlait, dois-je l’avouer, une manière de vilain désapointement que je me blâmais en rougissant presque, si j’ose ainsi dire, mentalement de ressentir, une déconvenue comme qui dirait charnelle. Alors voilà mon mariage remis aux calendes grecques ! C’était bien la peine de tant s’abstenir, de tant jeûner… et j’étais comme qui dirait honteux de trouver le nom à donner à l’abstinence, au jeûne impliqués… Et j’étais à part moi-même comme quelqu’un à qui, excusez l’expression vulgaire pour caractériser un sentiment vulgaire, on aurait promis plus de beurre que de pain et à qui il ne reviendrait ni pain ni beurre.
Mais ce grossier chagrin, plutôt animal, pour tout dire, passa vite et ne tarda pas à faire place à la trop légitime inquiétude sur l’issue de la maladie et à la
Fade et amère
angoisse de l’absence à nouveau, et quelle, cette fois, peut-être un prélude à… quoi, grand Dieu ! Ah, si j’avais eu la foi, même la foi affaiblie que j’ai le bonheur médiocre, hélas, de posséder encore, comme j’eusse prié, comme j’eusse formulé des vœux auprès des chapelles spéciales, dans les sanctuaires parisiens recommandés !
Le miracle, pour n’avoir pas été demandé, eut lieu tout de même et vers le milieu du mois, la convalescence commença, si bien qu’après une dizaine de jours de plusieurs visites par jour (dès le petit matin, au retour du bureau chez moi en passant par le plus long chemin et enfin le soir pour des renseignements de meilleurs en meilleurs) je pus reprendre « ma cour » presque où j’en étais resté, en apparence, mais en réalité bien plus avant dans le cher cœur… et dans le mien. Comme elle me l’avait promis, elle avait été « sage », ne s’était pas grattée, admirablement soignée aussi bien par mes amis les docteurs Antoine Cros, le frère du poète et du statuaire, et Pauthier, jeune homme tout dévouement, tout science aussi, qui devait périr misérablement d’une fatale erreur, lors de la terrible répression de mai 1871. Et puis ses parents l’avaient veillée à tour de rôle, prenant soin, dès qu’elle se plaignait de démangeaisons insupportables, de lui lotionner le visage avec du coldcream et de l’eau de guimauve. De sorte qu’elle m’apparut la même qu’auparavant, sauf qu’elle gardait quelque langueur dans la démarche et un teint un peu plus animé sur un visage légèrement amaigri, qui n’étaient pas, somme toute, sans leur agrément non plus. On avait décidé que le mariage serait remis à la première quinzaine de juillet, ce, vers mai, — quand, à son tour, la dernière semaine de juin, un peu avant la date tant espérée — il fallut différer encore. La mère venait d’être prise à son tour de maux de reins et de tête trop symptomatiques. L’affreuse épidémie l’avait prise et elle dut subir le même sévère traitement que sa fille.
J’aimais beaucoup M M…, et je le lui ai toujours témoigné tant de son vivant qu’après sa mort. On peut en juger par cette pièce de vers inédite que je lui ai consacrée à l’occasion du dernier 2 novembre :
À Madame Marie M…
Vous fûtes douce et bonne en nos tristes tempêtes,
L’esprit et la raison parmi nos fureurs bêtes,
Et si l’on vous eût crue au temps qu’il le fallait
On se fût épargné tant de chagrin plus laid
Encor que douloureux, puis lorsque sonna l’heure
Définitive où d’espérer n’était qu’un leurre
Dorénavant, du moins vous fîtes pour le mieux
Quand à tel modus vivendi moins odieux
Que cette guerre sourde ou cette paix armée
Qui succéda l’affreux conflit.
Qui succéda l’affreux conflit. Soyez aimée
Et vénérée, ô morte inopportunément !
Qui sait ? Vous là, précise et sûre au vrai moment.
Votre volonté, toute indulgence et sagesse,
Eût prévalu sans doute et nous eût fait largesse
D’un pardon mutuel obtenu par son soin :
Tout serait pour le mieux avec Dieu pour témoin ;
Mais Dieu n’a pas voulu, qui vous a donc reprise
Pourquoi ?
Pourquoi ? Dormez, ô vous, sous votre pierre grise,
Qui fîtes le devoir et ne cédâtes pas.
Dormez par ce novembre où ne peuvent mes pas
Malades vous aller porter quelque couronne :
Mais voici ma pensée, ô vous douce, ô vous bonne !
C’était une âme charmante, artiste d’instinct et de talent, musicienne excellente et de goût exquis qu’elle était, et intelligente, et dévouée à qui elle aimait, on le verra plus tard.
Les soins les plus empressés lui furent donnés dès les débuts, les mêmes médecins qui avaient guéri la fille, menèrent la mère à mieux, et si je l’avais pu, triste incrédule que j’étais, je le répète, quelles prières aussi eussé-je poussées vers un ciel offensé d’ore et déjà et plus tard donc ! et que je ne devais invoquer pour tant de besoins qu’après des leçons sévères, dois-je le craindre ? en vain.
Encore cette fois, le miracle non invoqué se réalisa : M M… guérit rapidement.
Mais mon mariage se trouvait à nouveau retardé.
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