‹ ConfessionsChapitre 4 sur 32 · IV

IV

Quoi de plus à Metz ? Ma foi, plus grand’chose, en fin de compte. Mon père donna sa démission et en dépit d’une lettre très flatteuse du colonel Niel, la maintint, et, dès elle acceptée, le départ pour Paris de la famille fut décidé. Nous débarquâmes tous trois rue des Petites-Écuries, dans un appartement meublé pour y attendre l’expédition par le roulage, du mobilier assez considérable laissé à Metz. Le trajet en fiacre, depuis la gare ae l’Est, telle à peu près qu’elle est aujourd’hui ; en face, par exemple, au lieu de la longue et large perspective actuelle, une assez sordide vue de maisons lépreuses et d’abominables terrains vagues que continuait jusqu’à la Seine et au delà un dédale de rues étroites et terriblement encombrées me parut morose vraiment. Moi qui me figurais un Paris tout en or et en perles fines, qui m’en étais créé une Bagdad et un Visapour tels que ces cités mêmes n’ont jamais été, évidemment, car l’imagination des enfants est infinie quand elle s’y met et il y entre comme de la folie ! Et je voyais, moi sortant d’une ville froidement belle et d’une régularité frappante dans les parties que je pouvais en connaître, ce lacis de trop hautes maisons, aux lourds volets gris sales sur des façades de plâtre verni où la pluie avait dilué la poussière en tâches verdâtres sur du jaune pisseux. Les vitres de l’étroit « sapin » malodorant de drap crasseux et de foin moisi sonnaient brutalement et les roues sursautaient, sur ce pavé énorme, irrégulier, habitué plutôt à l’entassement pour les barricades de plusieurs émeutes qu’au nivellement normal des Ponts et Chaussées. Déçu cruellement, je me mis à pleurer, et comme on m’interrogeait, n’étant plus aussi naïf, croyais-je, qu’auparavant, maintenant qu’il m’avait été affirmé que j’étais dans l’âge de discrétion, comprenant littéralement le mot et peut-être aussi par une pudeur (trouver Paris laid, fi, monsieur, que c’est vilain de la part d’un grand garçon !) je répondis que j’avais mal aux dents, — ce qui peut-être se trouvait vrai, puisque j’avais sept ans, sept ans passés, période où tombent les dents de lait et où en poussent d’autres ! Mais la vérité, c’est que ma première impression de Paris fut laideur, boue et jour sale, — et l’odeur fade qui flotte en son atmosphère, pour des narines habituées aux fortes et simples bises de l’Est lorrain et aux salubres courants d’air d’une ville en échiquier.

Le lendemain, je dois l’avouer, me récompensa du mécompte si véhémentement subi dès en arrivant L’impressionnante promenade, en vérité, sur les Boulevards, de la porte Saint-Denis ou Saint-Martin (excusez, il y a quarante-trois ans de ça) jusqu’à la Madeleine ! Peu d’embellissements ont altéré la physionomie du si absolument varié, amusant encore plus que grandiose — de clair fourmillement humain et de richesse et de luxe, et de philosophie et de gaîté, faux ou vrais, vrais et faux, mains intenses et légers ensemble et libres, — Boulevard de Paris. En 1851, je n’y vis, si je n’en perçus pas, intuitivement, davantage que l’amusement, vraiment grisant pour un gamin. Les voitures, si nombreuses, sans grand bruit là, les passants, les trois quarts du temps bien mis et volontiers de bonne humeur, flânant, fumant, causant tout haut — la plupart des gens en province, se parlent comme à l’oreille, — les boutiques : ô ce duel de grenouilles empaillées chez un « naturaliste » de Bonne-Nouvelle ! les enseignes : ô ce quatrain d’un perruquier de la porte Saint-Martin, en face de l’emplacement où quarante ans après devait s’élever le théâtre de la Renaissance :

Passants, contemplez la douleur
D’Absalon pendu par la nuque :
Il eût évité ce malheur
S’il eût porté perruque !

Ces « vers », écrits en dessous d’un tableau un peu sommairement peint mais non des moins impressionnants pour des yeux sans préjugés comme les miens d’alors, sont, je crois, les premiers que j’aie sus par cœur. Au fond, ils en valent bien d’autres qui ont fait et font encore plus de bruit.

Au bout d’une huitaine de jours, le mobilier étant arrivé, nous émigrâmes aux Batignolles, quartier dès alors favori des militaires retraités. Mon père devait y retrouver et y faire beaucoup de camarades dans cette classe de braves et dignes gens, bons bourgeois sans l’affre et l’horreur d’Homais et de Prudhomme. Du premier ils n’ont rien, et s’il leur arrivait, par un malheur à ne pas craindre, d’employer le langage du second, ce serait alors littéralement et dès lors très plausiblement qu’ils pourraient dire que leur sabre fut le plus beau jour de leur vie !

Batignolles. Entrée rue Nollet (alors Saint-Louis), n 2, vue du premier par quatre fenêtres, sur la rue des Dames et la rue Lécluse. La rue Lécluse où je devais habiter plus tard, par deux fois, la rue où tu habites, mon vieux camarade Edmond Lepelletier, quand tu t’ennuies à Chatou, dans cette même maison et ce même appartement du n 3 qui te vit naître. « Naître, vivre et mourir (le plus tard possible) dans la même maison ! » Bonheur que tous n’auront pas, bien qu’on ne puisse répondre de rien, encore qu’il me semblerait fou que je dusse mourir, après, c’est vrai, y avoir vécu, peu, mais vécu, dans la maison n 2 de cette rue Haute-Pierre, probablement Hoch Stein Strasse aujourd’hui, qui fut témoin de mon entrée en ce monde. Qu’elle assistât à mon premier pas dans l’autre, voilà, je le répète, qui m’étonnerait en dépit de toute proverbiale possibilité.

J’ai dit que mon instruction en province n’avait pas été des plus rapides. Il n’est que ce Paris pour les progrès sérieux, mossieu ! Et je fus mis, comme externe à l’institution W… dans la rue Hélène, une toute petite voie qui conduit de la rue Lemercier à l’avenue de Clichy, olim, ce qui veut dire, hélas ! « de mon temps, » Grande-Rue des Batignolles. Le modeste pensionnat existe toujours, et dernièrement, en allant visiter le maître Eugène Carrière dans son atelier de la rue — pas dommage ! — Hégésippe Moreau, j’ai revu, à travers les barreaux verts de la porte à claires voies, la cour aux quelques rangées d’arbres espacés suffisamment pour qu’on y pût jouer de-ci de-là aux quatre coins et au fond le perron aux deux rampes de fer d’où, à une distribution des prix, je récitai la fable du Chêne et du Roseau, dont je me tirai avec une aisance relative, grâce à une rapidité peut-être un peu bredouillante d’élocution qui ne me trahit qu’aux tous derniers vers, durs à dire vite : essayez donc un peu, vous qui avez l’air de sourire :

Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.

Le patron, digne homme dans les cinquante ans, était petit, glabre, avec de longs cheveux noirs séparés sur le côté droit par une raie, assez hâlé de teint, front haut, nez droit et gros : une ressemblance sinon parfaite, frappante, avec les lithographies de Victor Hugo à cette époque, le Victor Hugo-Dante au lieu du Victor Hugo-Ribéra des dernières années. Il s’était marié sur le tard et avait une petite fille qui mourut pendant le temps que je suivais encore son école, et ce fut une de mes premières fortes émotions de voir pleurer cet homme robuste, que nous redoutions un peu tout en l’aimant beaucoup, bambins de bonne famille et de saine éducation que nous étions, et dont il avait un soin et un souci vraiment paternels. Carles des Perrières fut un de mes condisciples de la rue Hélène. Je ne l’ai jamais revu depuis ces temps préhistoriques. Qu’il reçoive ici mon salut doublement confraternel.

J’avais grandi. Je savais maintenant lire et écrire. Les quatre règles m’entraient à peu près dans la tête et j’avais des notions d’histoire et de géographie. On commença de penser à me mettre au lycée. Deux circonstances retardèrent quelque peu mes débuts universitaires : une maladie assez grave que je fis… et le Deux Décembre !

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