V
Chronologiquement c’est « le Deux Décembre et la maladie » que j’aurais dû dire pour désigner les deux provisoires obstacles à mon entrée au lycée. La « main de gloire » qui est celle de tout écrivain un peu digne de ce nom m’a fait écrire à l’inverse et bien à mon insu, étant données la nécessité de la phrase à arrondir et la fatalité d’une chute à effet. Pitié, n’est-ce pas ? minuties et chinoiseries. Mais l’écriture en est faite ! Cependant, dans un travail comme celui-ci, qui est surtout ou ne doit être et ne paraître qu’exactitude, ponctualité, littéralité, indispensablement consciencieux me semble-t-il de revenir, fût-ce sur une « beauté », sur un « agrément de style » en faveur de l’ordre strict des faits. Et voilà qui est accompli. Je reprends le fil de mon récit.
Depuis quelque temps, tant à Metz qu’à Paris, j’entendais parler autour de moi de choses qui m’ennuyaient fort et dont j’ai su depuis que c’était de la politique. Il n’était plus guère question, quand il venait des messieurs à la maison, que l’Assemblée Nationale, de Président, de conflit, de Chevau-légers, de Montagne, d’Élyséens et de Rouges ! Parfois des noms rébarbatifs à l’envi ou si ennuyeusement longs, Cavaignac, Ledru-Rollin, de qui l’on craignait le retour, monsieur de Montalembert, dont on attendait beaucoup, mais n’était-il pas trop du parti-prêtre ? Tout cela finirait par un coup d’État dans un sens ou dans un autre, Louis-Napoléon à Vincennes ou la Chambre à Mazas, ou alors, l’inconnu, les élections, la Révolution ! Moi, ça m’était bien égal, tous ces beaux discours, et pourtant je me disais, à part ce petit ignorant de moi, qu’il fallait pourtant que ça eût de l’intérêt pour que des grandes personnes, et surtout « papa » qui m’était un dieu, s’animassent à ainsi pérorer et parfois crier à ce propos. Mais ça m’était bien égal, en vérité, puisque malgré toutes mes ratiocinations autour de ces problèmes et en dépit même des réponses brèves et juste à ma portée, obtenues par mes certainement très agaçantes questions sur de tels sujets :
— Papa, qu’est-ce que c’est que le Président ? — C’est le chef de l’État, petit. — Et qu’est-ce que l’État ? — C’est le pays, c’est la France. — Alors, qu’est-ce qu’un coup d’État ? etc., etc. Je n’y comprenais rien ?
Ah ! certainement oui, que non, je n’y comprenais rien, quand, un matin d’hiver, vers dix heures, mon père, des journaux à la main, rentra d’une promenade, tout animé, lui si calme quoique nerveux, tout excité, disant : « C’est fini. Ça y est ! — Quoi donc, pour Dieu ? fit ma mère un peu inquiète du ton exalté. — Et parbleu, le coup d’État. Aujourd’hui la Chambre à Mazas. Demain le Président aux Tuileries. C’est très grave, mais ça a l’air très calme. »
Ce mot coup d’État que je ne comprenais pas, et sur lequel mon père interrogé maintes fois par moi n’avait pu s’expliquer, naturellement, à un galopin de sept ans, et que le résumé qu’il venait d’en donner n’éclaircissait pas, quoique bien topique et juste au point pour une intelligence toute au fait si j’avais seulement su ce que c’étaient que les Tuileries et que Mazas et surtout que la Chambre. (Le Président, que j’avais déjà vu à cheval, en général de la garde nationale, je me doutais vaguement que c’était une espèce de militaire à qui on faisait attention beaucoup quand il passait.) — Ce mot de coup d’État, maintenant que la chose était faite, m’intrigua soudain par son actualité même, et je formulai, pour la quantième fois donc ? ma lancinante question, aggravée aujourd’hui d’un adverbe de temps sous forme à la fois de conjonction et d’exclamation : « Alors, papa, dis-moi ce que c’est qu’un coup d’État ?» — Il me fut très judicieusement répondu : « Tu m’ennuies. Ça ne te regarde pas, va jouer plus loin. » Le lendemain il fut bien un peu question de « résistance », d’émeutes partielles à Paris, vite réprimées, de mouvements insurrectionnels en province, dans quelques départements, le Rhône, la Nièvre (le Rhône, pensais-je, ne perdant pas l’occasion de me foncer en géographie, chef-lieu Lyon, sous-préfectures… ah voilà ! la Nièvre, chef-lieu Nevers, sous-préfectures, hem, je les ai oubliées !), mais tout ça plutôt artificiel : on tient les meneurs, etc. Demain le calme sera revenu et les affaires vont enfin reprendre. Le lendemain, 4 décembre, le temps était au sec bien qu’au doux, ma mère, après déjeuner, m’emmena faire un tour de boulevards. Rien dans les rues de Batignolles jusqu’à la barrière alors située entre les rues d’Amsterdam et de Clichy (un peu en deçà de l’emplacement actuel des grands magasins de nouveautés de la place Clichy) ne parlait de révolution, ni même de la moindre émotion populaire. La circulation sur les trottoirs et sur la chaussée était la même, ni plus ni moins que les autres jours. Des affiches collées de la veille aux murs de la caserne attiraient quelques lecteurs des moins démonstratifs ; les rues de Clichy et de la Chaussée-d’Antin ne présentaient aucune trace d’agitation quelconque. Chacun visiblement allait à ses affaires revenait de son plaisir. Nul même de ces groupes qui se forment d’ordinaire dans le Paris fiévreux et avide de nouvelles. Sur le boulevard des Italiens, un concours de curieux plutôt que de manifestants encombre à moitié le passage et jusque sur la chaussée déborde en cohue plus facétieuse qu’autrement. Le grand trait un peu mémorable de cette journée qui commence consiste en, de-ci de-là, d’assez longs monômes de gens généralement bien mis allant en sens divers et scandant sur l’air des lampions ce mot que j’entends pour la première fois, « Ratapoil, rat-à-poils ! » et qui m’amuse au point de le répéter de ma voix criarde de gamin. Ma mère, qui s’amuse aussi, néanmoins me fait taire bien vite, se doutant que « Ratapoil » est un cri séditieux. Nous remontons le boulevard Montmartre où les mêmes scènes à peu près se renouvellent.
Comme précédemment, l’attitude de la foule n’a rien de foncièrement hostile et même les gouailleries ayant quelque signification nettement anti-Louis-Napoléonienne sont rares. Plus loin, à l’entrée du boulevard Poissonnière, le tumulte se hausse de plusieurs tons, on chante la Marseillaise, les Girondins, on siffle, des blouses clairsemées se mêlent aux « talmas » et des casquettes aux hauts-de-forme. Peu de femmes, mais celles qui se trouvaient là s’exaltaient plus que les hommes dans les chants et dans des gestes qui m’effrayaient, presque toutes des femmes de modeste condition et d’un certain âge. Pas de grisettes, pas de rubans au bonnet, ni de volants à la jupe ni d’escarpins de prunelles. Celle en chapeau et en bottines d’étoffe plus fine étaient plus échauffées. Ces spectacles m’inquiétaient, et je me serrai contre ma mère qui, jugeant la position imprudente, me prit fortement par la main et rétrograda sur le boulevard des Italiens, où nous retrouvâmes les bandes goguenardes et rigoleuses. Tout à coup, il y eut un grand cri de « Sauve qui peut ! » et un reflux de foule se sauvant vers la Madeleine. Nous faillîmes être emportés, puis renversés dans cette panique sans motif visible. Une boutique grande ouverte, tout à côté de chez Robert Houdin, fut envahie en une seconde par un flot de gens dont nous nous trouvâmes, et la devanture aussitôt sous volets. Dans la demi-obscurité où nous étions, nous pûmes percevoir pendant quelques minutes qui nous semblèrent des heures, de grandes clameurs indistinctes, des galopades de pas sans nombre, puis le silence se fit, un silence absolu au bout d’une dizaine de minutes duquel quelqu’un se risqua à ouvrir la porte, Seuls quelques agents de ville se promenaient de long en large sur le trottoir désert, puis quelques passants s’étant montrés, nous crûmes pouvoir en faire autant. Maman et moi enfilâmes bien vite la rue Drouot et la rue du Faubourg-Montmartre, où les gens remontaient en une hâte néanmoins sans désordre du côté des rues Notre-Dame-de-Lorette et Fontaine-Saint-Georges, puis nous obliquâmes par la rue Saint-Lazare, et, arrivés à la rue Blanche, fûmes témoins de l’arrestation par quelques hommes en blouse sortis de chez un marchand de vins, d’une voiture du train conduite par deux cavaliers qui, vu la résistance impossible et inutile, mirent pied à terre aussitôt. N’en voulant pas connaître davantage, nous fûmes bientôt de retour rue Saint-Louis, sans avoir rencontré rien d’anormal. Les deux tringlots dont il vient d’être question furent les seuls soldats que j’aie vus à cette date trop militaire, d’après plusieurs témoins, du Quatre Décembre mil huit cent cinquante et un.
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