VI
Jusque-là, et depuis lors, je n’avais et je n’ai jamais été ce qu’on peut appeler malade ; car je ne compte pas le rhumatisme et ses suites, qui m’embêtent vraiment, m’empêchent dans mes affaires et m’ont valu la deche et tout le bataclan, et depuis près de dix ans font de moi une espèce d’infirme bien portant, souvent rageur et parfois abattu… Mais on dit qu’avant la grande échéance, un chacun doit payer son tribut, sa dette pour parler plus modernement. Un soir donc, je me sentis pris de fièvre : rien de délicieux comme un commencement de fièvre ; c’est volatile, les idées (de pensée, on n’en a plus et quel bon débarras !) tourbillonnent en s’entrelaçant et se désenlaçant sans cesse et toujours. On ne sait plus où on en est, sinon qu’on s’y en trouve bien et mieux. C’est un peu comme certain moment de l’ivresse où l’on croit se rappeler qu’on a vécu le moment où l’on est, et le vivre ce moment-là. Seulement, ici, la sensation est si vague qu’elle n’en est plus sensation, mais caresse indéfinie, jouissance de néant meilleure que toute plénitude. Je remplirais un chapitre et un volume à vouloir analyser cette sorte d’état que je n’ai jamais éprouvé autant qu’à ce moment de ma vie. Comme j’avais fait part à mes parents du changement survenu dans le train normal de ma santé, qu’une perte soudaine d’appétit et une volubilité inaccoutumée de mes discours qui commençaient à devenir incohérents les renseignaient d’autre part, ainsi que l’ardeur suspecte de mon teint, et qu’ils se montraient inquiets, je me crus en péril de mort et je me disais, Louis XIV au petit pied, « que ce n’était pas si pénible que ça de mourir » ; puis ma tête par degrés s’alourdit, les veines me brûlèrent et je m’endormis d’un sommeil aux mille rêves qui continuaient dans mille réveils en sursaut. Bref la maladie, une fièvre muqueuse, se déclara très forte et dangereuse. J’eus un délire violent et multiforme, tantôt riant, tantôt sanglotant, hébété tour à tour et raisonneur. Un épisode m’en fut raconté qui est assez bizarre : la table de multiplication et la liste des départements avec leurs chefs-lieux et sous-préfectures, ces deux bêtes noires des petits écoliers, chimères accroupies sur ma poitrine haletante, revenaient souvent dans mes divagations où j’en faisais, avec le système métrique, autre Croque-mitaine, un amalgame qui eût été amusant dans toute autre circonstance. C’est ainsi qu’entre deux assoupissements entrecoupés de paroles inintelligibles, il m’arrivait de « dire » par exemple : « cinq fois huit Saint-Brieuc, Lannion, Loudéac ; Vendée, La Roche-sur-Yon, déci, centi, milli ; décamètre, dix mètres fois Poitiers, Châtellerault, Civray, Loudun, Montmorillon… »
Des soins infinis me sauvèrent, la convalescence se fit lentement, d’abord douloureuse, puis pénible, impérieuse, impatiente, puis paisible et câline en réponse aux gâteries prudentes dont me bénissait ma mère pour qui je conçus, de l’avoir vue, ou plutôt perçue, si bonne, tout dévouement, tout veilles, tout réveils incessants, pendant le fort de la crise, une affection toute nouvelle. Au naïf, presque sinon tout à fait instinctif attachement dont l’avaient jusqu’ici entourée, assiégée ma faiblesse et mon ignorance, succéda dès lors l’amour filial, instinctif aussi et qui est, comme disent si bien les bonnes gens, dans le sang, mais de plus à présent, pour ainsi dire, raisonné tout en restant, pour la vie, déraisonnable, reconnaissant et plus et mieux que cela, conscient d’être à son tour capable de dévouement et susceptible de sacrifice. Et ce sentiment tout-puissant et doux et bon par excellence se manifesta tout d’abord par une soumission souriante, au fond attendrie jusqu’à en avoir une envie délicieuse de pleurer. Il n’y eut pas de tisane assez amère, de drogue trop dure pour me tirer, quand offerte par Maman, autre chose qu’un sourire j’oserai dire de béatitude, et, lorsque arriva la guérison, d’étreintes assez étroites, de baisers assez forts puis assez tendres et mouillés de quelques larmes brûlantes, sur ses joues et sur ses mains, et rafraîchissantes (ô combien !) à mon pauvre cœur d’enfant encore si pur alors, et, au fond, depuis (toutes les fois que je pense à ma mère) à mon pauvre cœur d’homme malheureux par ma faute et faute de l’avoir eue toujours sous les yeux, même morte, surtout morte qu’elle est maintenant, mais non, elle vit dans mon âme et je lui jure ici que son fils vit avec elle, pleure dans son sein, souffre pour elle et n’est jamais un instant, fût-ce dans ses pires erreurs (plutôt faiblesses !), sans se sentir sous sa protection, reproches et encouragements, toujours !
— « Maintenant que le petit est guéri, que toute crainte de désordres et de pillages a disparu — dit un jour mon père qui, comme tout le monde, en ces temps, avait eu peur d’un bouleversement et d’une conflagration immédiate dont les nôtres ne semblent pas exempts non plus d’être menacés dans tels très brefs délais, — si nous le mettions au lycée. Qu’en dis-tu, lapin ? »
« Le lapin », c’était moi que mon père se plaisait à appeler ainsi, répondit naturellement, fier à la pensée d’avoir un képi, une tunique et de faire des « études », répondit :
— « Oh ! oui, alors ! » Ma mère préférait une pension qui me conduisît au lycée. Une pension, c’est plus familial et j’y aurais un peu de paternité (elle pensait : de maternité) avec les avantages scolastiques (elle pensait : et officiels, profitables, pratiques, pour plus tard) du lycée.
On se décida pour une bonne pension qui me conduisît au lycée.
Souvent dans mes promenades en famille, en passant par la rue Chaptal, venu des Batignolles, j’avais remarqué presque à l’entrée, à gauche, une grille donnant sur une cour pavée avec un corps de bâtiment et, en suite de la grille, troué d’une petite porte d’entrée, un long mur avec de grands panneaux de bois noir suspendus, tenus par des clous dorés où il y avait en lettres d’or des mentions de toutes sortes de choses enseignées : « Préparations aux Écoles spéciales, Baccalauréat, Licence, Enseignement secondaire et primaire. Cours du Lycée Bonaparte et du Collège Chaptal, etc., etc. » Au-dessus de la grille il y avait un écriteau en long, de bois noir également, avec, aussi en lettres d’or, plus grandes : « Institution L… » Cette pompeuse façade m’avait séduit et j’exprimai à mes parents le désir d’y entrer, désir qui, après renseignements pris et obtenus bons, fut exaucé.
Ce fut presque joyeux, moyennant promesses de venir me voir très souvent, que j’y fus conduit par une après-midi. Le maître de l’établissement, officier d’Académie, chevalier de la Légion d’honneur et, ce qui à cette époque marquait bien, capitaine dans la garde nationale fort épurée et triée sur le volet d’après le Deux-Décembre, un grand homme assez corpulent, complètement rasé comme il était encore d’usage à cette époque dans la bonne bourgeoisie, qui, de prime abord, m’imprima une certaine révérence. Il parlait un peu sec mais d’un ton franc et ce fut sans boniments, comme on ne disait pas encore, sans insistance qu’il fit l’éloge de son établissement, « très connu » de père en fils et qui s’enorgueillissait d’avoir produit des hommes remarquables et marquants, par exemple, M. Sainte-Beuve. Il nous fit ensuite visiter les dortoirs qui ne me parurent pas trop maussades avec leur carreau rouge bien ciré, leurs hauts murs peints en vert clair et les rangées de lits bien blancs flanqués chacun d’une petite commode et d’une chaise, le réfectoire qu’une odeur point trop désagréable de soupe et de légumes emplissait. Aux murs il y avait des cartouches bleus ceints de lauriers peints où se détachaient en blanc des noms de lauréats aux Concours généraux : celui de Sainte-Beuve était le dernier. Quelques places vides restaient : « Votre fils y sera un jour », dit sérieusement, me parut-il du moins, M. L…