VII
J’aborde ici un temps bien intéressant — selon moi — mais bien scabreux, comme difficulté d’écriture et lutte contre des minuties à exprimer, des nuances presque infinitésimales qui ont, à mes yeux, leur importance très sérieuse, encore qu’elles soient puériles dès le début, mais pour devenir adolescentes… et c’est le diable, alors, à confesser, sa propre adolescence, quand elle fut la mienne ! Cette très sincère et le moins atténuée possible exposition de mes débuts… en bien des choses n’ira pas sans d’assez grands tirages en mon for intérieur et sans de dures concessions aux usages adoptés en matière de style autobiographique, — mais titre oblige, et puisque l’on m’a un peu imposé celui qui crie « gare ! » en tête de ces « notes », j’essaierai, après Rousseau (j’invoquerai même saint Augustin, qui daignera peut-être à certains moments diriger ma plume, hélas ! si profane et si indigne !) dire la vérité vraie sur moi, un moutard de neuf à seize.
Toutefois, n’allez pas croire à des horreurs par trop, — mais à un scrupule non exagéré, voilà tout, et ce serait déjà trop.
Le jour de mon entrée « à la pension », comme d’instinct, ou plutôt, d’instinct tout court, j’eus horreur, pas peur, horreur, non de la salle d’étude aux pupitres noirs, à l’odeur pédestre et encore autrement, à la chair cent fois repeinte en jaune-brun, cent fois s’écartillant, d’où nous dominait mal et maladroitement le pion détesté et en revanche haineux et injuste (pauvre garçon, poète ou étudiant par trop pauvre, ou, alors, pion de métier, il y en a, et de consciencieux, et de féroces, — et d’autres !), détestable en tout cas ; non du décor, triste malgré, pour un enfant, la nouveauté (Louis XVII au Temple) ; mais peur, mais horreur des camarades déjà disciplinés, indisciplinés devrais-je dire, profitant de la moindre occasion pour faire du boucan entre deux silences trop serviles pour être bien vraisemblables, ou dans des bras sur l’épaule ou sous la table témoignant deux à deux d’un zèle extrême à l’étude commune d’un texte à réciter tout à l’heure ou à remettre demain, au Lycée Bonaparte ou au collège Chaptal, dont l’Établissement était comme qui dirait un des suffragants.
Par-dessus le marché, comme j’étais entré à l’Institution vers quatre heures de l’après-midi et que la classe de la division des petits, dits élémentaires, étant en train, il importait de ne pas la déranger, on m’avait placé dans l’étude des moyens de 12 à 14, 15 ans, revenus de Bonaparte (les Chaptaux avaient leur étude à part) ; et c’était la coutume pour les élèves de cette catégorie qui étaient punis, de subir, en forme de pensum, une espèce de dictée latine du française épelée mot par mot, d’après le livre, par l’un des patients, à haute et intelligible voix, sur le rythme un peu de ces sortes d’exercices dans les écoles primaires « B, A, ba, Baba, B, É, bé. Bébé ». Ce jour-là, le texte était emprunté à Télémaque et au chapitre de cet ouvrage où se trouve le récit de la descente aux Enfers du fils d’Ulysse, et le garçon chargé de la dictée, l’un des plus âgés de l’étude, doué de cette grosse voix virile dont sont si fiers les gamins en voie de puberté, forçait encore cette voix et, dans l’intention non équivoque de faire enrager le maître d’études, scandait furieusement son épellation. C’était en hiver. Quatre lampes à suspension pourvues d’abat-jour métalliques jetaient sur les quatre tables noires de la salle une lumière dure qui rendait l’ombre des murs d’autant plus sombre et pour mes yeux inaccoutumés à des aspects aussi sévères, comme effrayante. La voix terrible allait toujours évoquant le Phlégéton, géton, Radamante, damante, etc., — et c’était très impressionnant, je vous assure. Même c’était trop fort pour le premier jour et ma mauvaise impression fut si intense que j’eus grand’peine à refréner une envie de pleurer.
Une cloche sonna qui annonçait l’heure d’aller dîner. On se mit en rang deux par deux, moi accolé à un élève de ma taille et qui, durant l’assez long trajet de la salle d’étude au réfectoire, ne me dit pas un mot et, en place, se retourna plusieurs fois vers l’un des deux camarades qui nous suivaient, lui murmurant entre haut et bas des choses évidemment sur mon compte que je ne pus bien discerner, à cause du bruit des pieds traînant ou sautillant sur le chemin pavé que suivait la longue bande écolière, mais que je devais, à bon droit, sans nul doute, soupçonner véhémentement d’être plus ou moins malicieuses, sinon tout à fait malveillantes.
Le réfectoire, dont j’ai déjà parlé, contenait trois longues tables, celles des grands au milieu, des moyens et des petits, dont j’étais, à droite et à gauche, plus celle des maîtres d’étude, plus petite, dans un coin à gauche en entrant, face à la porte de la cuisine, toutes quatre en marbre noir, sans nappe. Avant que l’on pût s’asseoir, un surveillant en chef que l’on appelait, ainsi que ça se fait encore, je pense, maintenant, dans les établissements de ce genre, « Monsieur l’Inspecteur », dit le Benedicite traduit en un français qui enlevait toute la beauté du latin ; ainsi dans les sous-entendus de sa concision, ce prologue si plein de choses « Benedicite Dominus » était remplacé par un simple signe de croix : « Au nom du Père, etc. » que suivait platement ceci : « Bénissez-nous, Seigneur, ainsi que la nourriture que nous allons prendre », au lieu du cordial et comme tangible « Nos et ea quæ sumus sumpturi benedicat Dextra Christi. »
C’est vrai que cette prière était à l’usage d’écoliers (dont plusieurs cependant étaient des rhétoriciens et des « philosophes » ), mais… lisez plutôt Chateaubriand au sujet du besoin qu’a l’humanité vis-à-vis des Puissances célestes d’un langage mystérieux où soient impliqués, dans l’hommage et dans la supplication qui n’en est d’ailleurs qu’un accessoire, les besoins inconnus d’elle-même, la pauvre humanité !
C’est à ce point vrai que même les Protestants anglais emploient dans leurs offices religieux, si beaux qu’ils en sont presque catholiques (moins la cordialité, bien entendu, l’intime et la révérence toute filiale), le vieux langage du temps d’Elisabeth et d’avant elle, presque ou plutôt tout à fait incompréhensible aux bonnes gens qui n’en psalmodient pas moins à l’église efficacement pour leur salut, n’en récitent pas moins le matin et le soir à leur chevet le Pater et le Credo dans les termes littéralement qu’employaient les premiers Puritains !
La soupe fut servie, combien médiocre au prix des consommés parentals ! du bouilli s’ensuivit, sec autant qu’était délicieusement entrelardé le bœuf d’à la maison avec son cortège de ces légumes divins dits du pot-au-feu ; vinrent des haricots… rouges… de ne ressembler en rien aux farineux tendres et blancs, sous des condiments « puissants et doux » de la bonne table de papa et maman. En fait de dessert une pomme, comment déjà ? calvi, reinette, non certes, mais si peu mûre et tant meurtrie !… (ô les desserts de la rue alors Saint-Louis-des-Batignolles !) Et l’abondance dans la pourtant si belle timballe d’argent avec un beau V gravé et un beau 5 qui était mon numéro, l’abondance, mot charmant, seul mot vraiment digne d’être proféré, odieusement détourné de son sens, pour s’appliquer à une sorte d’eau de rinçure de bouteille que c’eût été encore un abus d’appeler de l’eau rougie ! cette boisson pire que de l’eau tiède, je la comparai avec le doigt de bon vin pur qui m’était octroyé chez nous au dessert du déjeuner et, après la soupe, à dîner. C’en était trop ! ces impressions gastronomiques jointes à celles de l’étude sinistre et de la lugubre dictée me dictaient, sinon mon devoir, du moins l’acte à faire.
Et profitant, au retour du réfectoire, de la porte ouverte pour le départ des externes et de la confusion produite par ce départ croisant la théorie des pensionnaires revenant du réfectoire, — je m’enfuis.
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