VIII
Ce saut dans l’inconnu de la rue et du soir, d’un pauvre petit garçon épouvanté de se trouver sans ses parents, s’accomplit si vite, comme toutes les grandes déterminations, et si heureusement, sans accrocs ni rien, que j’en restai une seconde comme étourdi, — une seconde, après quoi je m’orientai du premier coup… Je ne fus pas un quart d’heure à faire le trajet de la pension à la maison. La grande affaire, par exemple, était de me trouver en face de mes parents ; tous mes petits principes de déjà s’agitaient dans ma jeune conscience, rassurée au fond, sous la forme plutôt de scrupules. Je raisonnais à peu près ainsi : « Voyons, tout de même, enfin ! Papa et Maman m’ont mis en pension pour mon bien. Ils savaient ce qu’ils faisaient en agissant ainsi. J’aurais dû rester et attendre un peu. On serait venu me voir, pour sûr, demain… Décidément c’est mal. Ça va leur faire de la peine… Et puis, qu’est-ce que dira le maître de pension ? » Cette dernière considération, si naïve et bien d’un enfant craintif et gâté comme je l’étais, m’obsédait surtout, car j’étais, au fond, bien sûr du prompt pardon de mes parents qui, je le sentais sans m’en rendre compte, verraient plutôt là encore une preuve d’amour filial que d’instinct vers la maison douce et commode, et dans ma démarche, le bon petit chien fidèle et non le chat habitueux purement et simplement. En vérité, il y avait bien un peu de l’un et de l’autre.
Je courais donc, sans hésiter un instant, sur la direction la plus courte. Très souvent mené en promenade par mon père dans ces parages précisément des quartiers Vintimille et Notre-Dame-de-Lorette, je n’avais pas à me tromper ; et c’est, par le demi-brouillard et sous la lueur humide des becs de gaz encore primitifs — ou tout comme — de cette époque reculée formidablement vite, que j’allais de toute l’agilité de mes petites jambes qu’un torrent, qu’un incendie n’eût pas arrêtées, me garant des passants inattentifs et d’ailleurs peu nombreux, insoucieux moi-même de mon allure assez bizarre, avec ma tête nue (ma casquette à larges bords, de courte visière, et son long gland de soie floche pendant à gauche, était restée à l’étude) et mes cheveux ébouriffés du vent furieux de ma course…
J’arrivai enfin, traversant en quelque sorte d’un bond le large vestibule du premier escalier d’où le concierge, un Espagnol avec le fils de qui j’avais naguère fait des petites chapelles à la Fête-Dieu et allumé des feux d’artifice en miniature dans la grande cour que ce soir-là je traversai à perdre haleine, d’où le concierge, dis-je, m’aperçut et me cria : « Bonsoir, monsieur Paul, mais pourquoi courez-vous ainsi, nu-tête ? »
J’avais, en vérité, bien autre chose à dire et à faire qu’à lui répondre, et ce fut d’un trait que je grimpai notre premier étage et d’un geste réitéré que je tirai le cordon de la sonnette avec quel cœur qui battait, qui battait ! La bonne m’ouvrit, fit un ah ! et allait prévenir quand, la bousculant en arrière, je tombai plutôt que je n’arrivai dans la grande sombre salle à manger où l’on dînait… Je tombai… dans les bras de ma mère et puis de mon père — et de ma cousine Élisa — et de mon cousin Victor, son frère, tout petit, tout trapu, avec la moustache en cro, et le fer à cheval du chasseur de Vincennes qu’il était. Instinctivement ou cordialement, ou les deux tout ensemble, chat ou chien, j’avais vaincu.
Dans les yeux, au fond peu surpris, dans les bras tendus presque d’avance et si vite autour de mon cou, dans les baisers doux et longs de ma mère et de ma cousine, vifs et barbus de mon père et de mon cousin, je perçus bien vite toute indulgence sinon quelque approbation de par derrière la tête… Et je me mis à pleurer délicieusement en expliquant mes raisons qui furent admises tout de suite et, plus tard, quand, à la question « as-tu faim ? » j’eus répondu de la bouche et des dents, savourant le bon potage au tapioca, le tendre poulet, et… je ne me rappelle plus quoi en fait de légumes et de desserts, et bu, avec délices, le doigt de bon vin pur (pas de café le soir, ça empêche de dormir), paternellement, maternellement, et mieux qu’amicalement combattues et réfutées. Convaincu que j’avais eu tort tout de même, je promis de me laisser reconduire à la pension le lendemain, après-midi — et j’allai me coucher, pour la dernière fois… jusqu’aux vacances de Pâques, dans mon petit lit où je dormis à poings fermés.
Le lendemain vint, toutefois, et je tins à honneur de bien, de gentiment remplir ma promesse. Ce fut mon cousin qui se chargea de me reconduire et d’expliquer au patron les choses et d’excuser ma fugue de la veille.
Pendant le trajet, il m’exhorta à être homme, à me considérer un peu comme au régiment ! Que diable ! j’étais d’une famille de militaires, et de même que lui (vieux sergent, grognard d’Algérie, qui devait plus tard, rengagé par deux fois, faire les campagne d’Italie et du Mexique) s’était habitué à la vie du régiment, je devais m’accoutumer à celle de collégien. Je me ferais des camarades, si je témoignais d’un bon caractère, d’un bon, mais pas d’un trop bon. Ne pas trop, par exemple, laisser les loustics se moquer de moi, me battre au besoin, une bonne fois ou deux, après quoi tout irait comme sur des roulettes, etc., etc.
Il parla si bien que ce fut presque joyeusement que je rentrai dans ce « bahut », mot que je devais connaître le jour même, d’où je m’étais sauvé si navré la veille. D’ailleurs pas médiocrement fier de mon compagnon chevronné, à la face hâlée au « bouc » épais un peu grisonnant déjà, dans son uniforme sombre si populaire alors et encore !
Il fut, comme bien on devine, facilement passé condamnation sur mon escapade, et c’est allègrement, le cœur léger, et plein de bonnes résolutions que je fus présenté par M. L… au professeur de la classe élémentaire où je devais passer un an avant de faire partie des élèves que la pension conduisait au lycée, alors Bonaparte, Condorcet depuis, après avoir passé par Fontanes entre temps.
Dans ce milieu qui était bien le mien, composé d’enfants de mon âge, de familles bourgeoises, gentils et timides pour la plupart, je m’apprivoisai vite et me plus si bien par la suite, que véritablement comparable aux peuples heureux qui n’ont pas d’histoire, c’est, peut-être, ce passage d’une année dans cette petite classe paisible aux récréations prises dans une cour spéciale où la surveillance était plus facile et, par le fait incessante, c’est peut-être, oui, la période de toute ma vie dont je me souviens le moins. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne vois dans ce lointain, rien, absolument rien, non seulement de saillant, mais d’existant : éclipse totale de souvenirs, du moins quelque peu dignes d’être rapportés dans cette plutôt minutieuse revue d’une vie beaucoup en nuances…
Et je veux reprendre ce récit à l’époque, qui simultana, de ma première communion à mon entrée au lycée.
On nous conduisait à la messe dans une église en bois sise dans le milieu de la rue de Clichy, et qui était provisoire en attendant l’érection, en face de la Chaussée d’Antin, de « l’élégante » Trinité qu’on sait. Quant au catéchisme, c’était rue de Douai, — près du square Vintimille alors fermé au public et orné d’une statue en marbre blanc de Napoléon I à laquelle il arriva une nuit une malodorante aventure. — qu’on nous menait l’entendre dans une chapelle disparue depuis, ou, du moins, je le crois.
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