‹ Conscience l'innocentChapitre 10 sur 40 · Chapitre 12 Ce que le père Cadet était allé faire à Villers-Cotterêts

Chapitre 12 Ce que le père Cadet était allé faire à Villers-Cotterêts

Quoique le père Cadet soit parti le dernier, comme c’est lui qui accomplit la course la plus courte et qui, par conséquent, sera le premier de retour, qu’on nous permette de le suivre d’abord et de nous occuper de ce qu’il va faire presque en cachette à Villers-Cotterêts.

Le père Cadet et Pierrot arrivèrent à Villers-Cotterêts au petit jour : tous deux firent leur entrée par la rue de l’Église, descendirent jusqu’à la grande place, prirent la rue de Soissons, et s’arrêtèrent à l’angle de la rue, à gauche de la ruelle du Pleux.

Tous deux étaient arrivés à la porte de l’étude de maître Niguet.

Le père Cadet, qui était assis de côté et à la manière des femmes, comme ne manquent jamais de faire nos vieux paysans de la Picardie, qui sont bien convaincus que les femmes ne s’assoiraient pas ainsi si ce n’était pas la meilleure manière de s’asseoir, le père Cadet se laissa glisser jusqu’à terre, attacha Pierrot au contrevent de maître Niguet, et frappa à la porte.

Ce fut madame Niguet qui vint lui ouvrir ; elle reconnut le vieillard.

— Eh ! bon Dieu, père Cadet, lui demanda-t-elle, que venez-vous donc faire à pareille heure ? Est-ce qu’hier, dans votre compte, vous vous seriez trompé ? Est-ce que vous auriez donné à mon mari un écu de trop ?

— Non, madame Niguet, répondit le vieillard, non, cela ne m’est jamais arrivé de donner un écu en moins ou en trop ; je compte toujours deux fois ; c’est une bonne précaution, attendu qu’à la rigueur on peut se tromper la première fois ; non, je ne viens point pour cela, je viens pour parler d’affaires à monsieur Niguet.

— Mais c’est donc d’affaires pressées, que vous venez à sept heures et demie du matin ?

— Très pressées, madame Niguet. Ainsi, faites-moi entrer, je vous prie, dans l’étude.

— Mais, dans l’étude, mon cher monsieur Cadet, il n’y a encore personne, pas même le saute-ruisseau.

— Je n’ai point affaire au saute-ruisseau, ma bonne dame ; j’ai affaire à monsieur Niguet.

— Mais le poêle n’est pas allumé, et vous gèlerez.

— Je n’ai jamais froid !

— Pourquoi ne venez-vous pas ici, pendant que monsieur Niguet se lève ?

— Ah ! voilà ; parce que je crois que c’est Mariette qui vous approvisionne de lait, n’est-ce pas, madame Niguet ?

— Oui, Mariette… une charmante fille.

— Je crois qu’elle vous apporte son lait accompagnée de Conscience ?

— Oui, votre petit-fils, un charmant garçon. Malheureusement…

Madame Niguet s’arrêta, de peur de peiner le père Cadet.

— Malheureusement, reprit celui-ci, un pauvre idiot, n’est-ce pas, madame Niguet ?

— Dame ! père Cadet, je ne suis pas la première qui vous le dis, n’est-ce pas ?

— Non, bien certainement. Eh bien ! madame Niguet, je ne veux pas que Conscience me voie.

— Ah ! ah !

— Non.

— Eh bien ! Pierrot qui est à la porte… il va reconnaître Pierrot.

— Vous avez, ma fine, raison ! N’avez-vous pas une cour qui donne dans le Pleux ?

— Oui.

— Eh bien ! faisons-y entrer Pierrot ; nous fermerons la porte derrière lui, et Conscience ne le verra pas.

— Bon, je vais éveiller monsieur Niguet ; prenez Pierrot par la bride, tournez par le Pleux, vous trouverez la porte de la cour ouverte, et, de la cour, je vous introduirai dans l’étude.

— C’est dit, madame Niguet, c’est dit.

Et le père Cadet, prenant Pierrot par la bride, tourna par le Pleux, entra dans la cour, dont il trouva la porte ouverte, et fut introduit dans l’étude où il trouva monsieur Niguet enveloppé d’une robe de chambre de futaine, coiffé d’un bonnet de coton assuré sur sa tête avec un ruban Pompadour et chaussé de pantoufles brodées par madame Niguet, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq années.

Le dessous du costume n’étant pas descriptible, nous n’essaierons pas de le décrire.

Monsieur Niguet, tout au contraire de certaines gens qui ont le réveil maussade, était toujours de bonne humeur quand sa femme le réveillait ; car il connaissait sa femme et savait qu’elle ne l’eût pas éveillé pour rien.

Il accueillit donc à merveille le visiteur matinal.

— Eh ! c’est le père Cadet, dit-il joyeusement ; asseyez-vous et causons, père Cadet.

— Monsieur Niguet et la compagnie, j’ai bien l’honneur de vous saluer, dit le père Cadet.

M. Niguet ne regarda pas même autour de lui pour savoir à quelle compagnie le père Cadet s’adressait : c’était la manière de saluer du père Cadet, que la personne qu’il visitait ou rencontrait fût seule ou en compagnie.

Il trouvait cela plus poli que de dire monsieur tout court.

— Asseyez-vous, asseyez-vous.

— Oh ! je vous remercie, monsieur Niguet, je ne suis pas fatigué.

Et le père Cadet s’assit, attendu qu’il ne parlait ainsi que par suite de son système de politesse.

— Eh bien ! voyons, père Cadet, dit M. Niguet lorsque son client fut assis, vous voilà donc à Villers-Cotterêts ?

— Eh ! mon Dieu oui, maître Niguet.

— Pour une affaire ?

— Pour une affaire, oui.

Et le père Cadet poussa un gros soupir.

— Ah çà ! dit maître Niguet en riant, est-ce que nous voulons acheter tout le terrain de Largny ?

Le père Cadet tourna tristement la tête sur ses épaules.

— Oh ! non pas, maître Niguet, au contraire.

— Voudriez-vous vendre ?

— Peut-être bien que j’y serai forcé ; mais, cependant, je ne voudrais pas vendre non plus… oh ! non, je ne voudrais pas vendre !

— Que voulez-vous donc alors ? demanda le notaire, qui ne voyait pas où le vieillard voulait en venir.

— Alors je disais donc, maître Niguet, que… vous savez bien, n’est-ce pas, que c’était hier le tirage ?

— Oui, et même que votre pauvre Conscience est tombé au sort.

— Oui, maître Niguet.

— Ce qui fait m’a fait bien de la peine, je vous le jure.

— Vous êtes trop bon, maître Niguet et la compagnie, dit le père Cadet ; oui, il est tombé au sort, pauvre enfant !

— Le numéro 19, je crois ?

— Le numéro 19, oui… Alors, j’avais donc dit, le jour où le tirage avait été annoncé : « Ma fine ! je donnerais bien cent écus pour que Conscience prît un bon numéro. »

— Ah ! vous avez dit cela, père Cadet ?

— Oui, foi d’homme, j’avais dit cela, de sorte qu’hier, quand il est tombé, il faut avouer, là, en conscience, que cela m’a fait tant de peine, que j’ai dit : « Vingt dieux ! je donnerais bien cinq cents francs pour que le pauvre Conscience ne fût pas tombé au sort. »

— Diable ! vous aimez donc bien votre petit-fils ?

— Je l’aime beaucoup, oui, maître Niguet ; ah ! je l’aime beaucoup tout de même.

— Quoique…

Maître Niguet, comprenant qu’il avait entamé une phrase qui pouvait être désagréable au père Cadet, s’arrêta ; mais le père Cadet reprit tranquillement la phrase où maître Niguet l’avait abandonnée :

— Quoiqu’il soit idiot ?… oui, maître Niguet.

— C’est bien de votre part, cela, père Cadet.

— Je ne sais pas si c’est bien, mais c’est comme cela. Eh bien ! alors, voilà la chose, maître Niguet : comme un honnête homme n’a que sa parole, même quand cette parole n’est engagée que vis-à-vis de lui-même, ce matin, je me suis levé avec le jour et je me suis dit comme cela : « Eh bien ! je vais monter sur Pierrot et aller trouver maître Niguet. » Et me voilà !

— Eh bien ! après ? demanda le notaire, qui s’impatientait de ne pas voir arriver l’affaire en question.

— Eh bien ! après… voilà, quoi ! maître Niguet : j’ai dit que je donnerais bien cinq cents francs pour que Conscience ne partît pas.

— Eh bien ! après ? répéta avec une impatience croissante maître Niguet.

— Eh bien ! répondit le père Cadet avec son même flegme, je suis prêt à les donner, voilà.

Maître Niguet commençait à comprendre.

— Ah ! ah ! fit-il, c’est-à-dire que vous voudriez que Conscience ne partît pas ?

— Je donnerais cinq cents francs pour cela, quoi !

— Ah ! diable ! pauvre père Cadet, je comprends ; mais voyez-vous, cinq cents francs, ce ne serait point assez.

— Ça ne serait point assez ! vous croyez ?

— Non.

— J’avais bien pensé à cela, dit le père Cadet avec un soupir, aussi ma résolution était prise tout bas. Dame ! j’aimerais mieux, vous comprenez, maître Niguet, en être quitte avec cinq cents francs ; mais, s’il le faut absolument, voyez-vous…

— Eh bien ? demanda le notaire, qui étudiait en observateur la lutte que se livraient l’avarice et la paternité dans le cœur du vieillard.

— Eh bien ! s’il le faut absolument, dit le père Cadet d’une voix étouffée, j’irai jusqu’à mille.

Maître Niguet secoua la tête.

Le père Cadet vit le mouvement :

— Hein ! fit-il.

— Père Cadet, dit le notaire, n’arrêtez plus votre esprit là-dessus, laissez faire Dieu ; de plus riches que vous ont été forcés d’y renoncer. Vous avez fait ce que vous deviez faire, plus même ; car, vous le savez, l’intention est réputée pour le fait. Soyez donc en paix avec votre conscience.

— Eh oui ! dit le père Cadet… Vous dites donc que c’est trop cher, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et qu’il n’y faut pas penser ?

— Non.

Le père Cadet se leva.

— Merci, monsieur Niguet, fit-il. Dame ! voyez-vous, j’étais venu à vous, moi, comme à un confesseur ; mais si c’est trop cher pour ma pauvre bourse…

— C’est trop cher, père Cadet.

— N’en parlons plus, alors… Adieu, monsieur Niguet.

Et le père Cadet, à pas lents, se grattant l’oreille, alla jusqu’à la porte, posa la main sur le bouton, puis revenant :

— Ça irait peut-être jusqu’à quinze cents francs, n’est-ce pas, monsieur Niguet ?

Le notaire lui prit une main dans les deux siennes.

— Ça irait plus loin que cela, cher papa Cadet.

— Ah ! c’est que, voyez-vous, je sais bien que quinze cents francs c’est une somme, reprit le père Cadet ; mais enfin, voyez-vous, on n’a qu’un enfant, et si, pour quinze cents francs, je pouvais racheter la vie de mon pauvre Conscience et en même temps empêcher sa mère, la pauvre Madeleine, de mourir de faim… Eh bien ! dame ! là je dirais : « Que voulez-vous ? c’est quinze cents francs perdus… mais comme, au bout du compte, vous comprenez bien, maître Niguet, c’est à lui que la terre reviendra après ma mort, eh bien ! ce serait à lui de travailler pour rattraper les quinze cents francs perdus. Mais si c’est plus de quinze cents francs… Ce serait donc plus de quinze cents francs, maître Niguet ?

— Ce serait plus que votre terre tout entière en la vendant ne pourrait donner, mon pauvre père Cadet.

Le vieillard resta tout abasourdi.

— Comment ! dit-il, qu’est-ce que vous dites donc là ? ma terre tout entière… ma terre que depuis quinze ans je laboure moi-même, je herse moi-même, je sème moi-même, je fume et je moissonne moi-même… ma terre tout entière ne suffirait pas ?

— Non, mon ami. Ainsi n’y pensez plus.

— Ah ! maître Niguet, il faudra donc qu’il parte, le pauvre Conscience ?

— Il faudra qu’il parte si le conseil de révision le juge bon.

— Oui. Et le conseil de révision le jugera bon.

— C’est probable. Que voulez-vous ? ce n’est pas l’intelligence qu’ils cherchent, tous ces gaillards-là ! c’est la santé, la force. Pour apprendre à faire demi-tour à droite, demi-tour à gauche et la charge en douze temps, il ne faut pas être un homme de génie comme monsieur Racine ou un homme d’esprit comme monsieur Demoustier. Attendez-vous donc à ce que Conscience parte, mon pauvre père Cadet.

— Dame ! reprit le vieillard, les yeux fixes et la respiration suspendue comme s’il étouffait, dame ! il faudra bien que je m’y attende, puisque même en vendant la terre tout entière ça ne l’empêcherait pas de partir.

Et il resta immobile et comme prêt à défaillir.

— Eh bien ! père Cadet, eh bien ! demanda le notaire, qu’est-ce que c’est donc que cela ?

— Oh ! maître Niguet, dit le bonhomme en secouant lentement et tristement la tête, savez-vous ce que vous venez de faire là ?

— Non, mon ami.

— Eh bien ! vous venez de nous donner le coup de la mort, à Madeleine et à moi.

— Allons donc ! père Cadet.

— Oui… car il sera tué comme Guillaume, voyez-vous, le pauvre Conscience ! Comment voulez-vous qu’il se défende d’ailleurs ? un innocent ! Et le pauvre Conscience tué, sa mère en mourra. Alors, Madeleine morte, que voulez-vous que je fasse dans ce monde, moi ?… et puis, je serai bien assez vieux pour mourir ; de sorte que la terre, elle appartiendra… à qui ? aux Manscourt de Pisseleux ou de Vivières, à des cousins éloignés ; voilà pourquoi je me disais en venant chez vous : Dame ! si en vendant la terre on pouvait sauver le cher enfant ?… Eh bien ! continua le père Cadet avec le plus douloureux soupir qu’il eût encore poussé, peut-être que le mieux eût été de vendre la terre ?… Allons, allons, adieu, maître Niguet et la compagnie ! je ne vous en suis pas moins reconnaissant, je ne… Bon ! voilà que je ne sais plus ce que je dis, et que je ne trouve plus la porte… Ah ! mon Dieu ! tout tourne, maître Niguet, tout tourne, et il me semble que je vais mourir… Foi d’homme, je meurs. Adieu, maître Niguet et la compagnie… a… di… eu !

Et le père Cadet, après avoir chancelé un instant, tomba écrasé par le poids de son émotion entre les bras de maître Niguet, qui l’assit dans un fauteuil en appelant sa femme à son aide, juste au moment où elle disait à Conscience :

— Mon bon ami, êtes-vous bien sûr de l’amitié du père Cadet ?

— Pourquoi cela ? madame.

— Parce que j’ai une idée, comme cela, qu’il a envie de vous déshériter.

Mais Conscience secoua doucement la tête et s’en alla sans rien craindre de ce côté-là. Il refermait la porte de la rue derrière lui et Mariette, lorsque madame Niguet entendit son mari qui l’appelait. Ce qui avait fait naître cette fâcheuse idée dans l’esprit de madame Niguet, c’était la précaution que le père Cadet avait prise de cacher à son petit-fils sa présence chez le notaire et le soin qu’il avait eu de faire rentrer Pierrot dans la cour. Aussi courut-elle aux cris de son mari, en se répétant à elle-même :

— Quoi que dise le pauvre Conscience, il y a quelque chose là-dessous.

Il y avait là-dessous que le père Cadet venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie qui eût bien certainement été mortelle, si l’on n’eût pas à l’instant même envoyé chercher ce bon docteur Lécosse qui, par bonheur, arriva à temps pour saigner le vieillard ; saignée qui, à cette époque où l’homéopathie n’était pas encore inventée, se présentait comme le seul remède à faire contre l’apoplexie.

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