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Chapitre 13 Ce que Bastien était allé faire à Soissons

Bastien, comme nous l’avons dit, avait emprunté un cheval au voisin Mathieu, avait sauté dessus, et l’avait lancé au grand trot sur la route de Soissons.
Mais, quoiqu’il n’eût mis que deux heures et demie à faire les sept lieues qui le séparaient de la vieille ville mérovingienne, il n’en était pas moins arrivé comme la nuit était tombée, et par conséquent après la fermeture des bureaux.

Il en avait pris son parti, était descendu à l’hôtel des Trois-Pucelles, et avait attendu au lendemain.

Le lendemain, à l’ouverture des bureaux, il s’était présenté à la sous-préfecture, et avait si bien fait, qu’il était arrivé jusqu’au sous-préfet lui-même.

Le sous-préfet était un de ces fournisseurs de chair humaine comme il en fallait à celui qui dévora tant d’enfants, qu’on ne trouva pas d’autre nom à lui donner, quand il fut tombé, que celui d’ogre de Corse.

Donc, dans tout homme qui lui apparaissait, notre fonctionnaire public voyait une créature soumise, pour le présent ou pour l’avenir, à la loi du recrutement ; par conséquent, une chose à lui appartenant, et dont il avait le droit de disposer au profit du gouvernement.

Il y avait, sur ce point, une grande émulation parmi les sous-préfets de 1813 et de 1814 : c’était à qui fournirait le plus d’hommes ; il y en avait qui ne se contentaient pas de fournir le contingent, qui le dépassaient.

Ceux-là était nommés préfets d’emblée.

Notre sous-préfet mourait d’envie d’être nommé préfet.

Aussi, dès qu’il sut que Bastien demandait à lui parler pour affaire de recrutement, au lieu de se refuser à le recevoir ou de lui faire faire antichambre, il ordonna qu’on l’introduisît immédiatement.

Bastien entra, les bras arrondis, le colbach sur l’oreille, le dolman sur l’épaule, la croix au côté, et faisant sonner ses éperons en homme qui connaît son importance.

Le sous-préfet était debout devant la cheminée, une main dans son gilet, le jarret tendu, le nez au vent.

On savait que c’était ainsi que d’habitude recevait l’empereur, et tout le monde, surtout l’estimable classe des fonctionnaires publics, classe de tout temps fort indépendante, avait l’ambition de se modeler sur lui.

Il examina Bastien d’un coup d’œil rapide et connaisseur, reconnut un homme de vingt-huit à trente ans, petit de taille, et bon à la fois pour le service de trois ou quatre armes différentes.

D’ailleurs, sous ce rapport, Bastien paraissait avoir fait son choix, puisqu’il apparaissait au sous-préfet sous son uniforme de hussard.

— Monsieur le sous-préfet, dit Bastien en se dandinant, la main collée à son colbach, j’ai pris la liberté de vous importuner pour vous dire…

— Oui, mon ami, interrompit le sous-préfet, je comprends ; pour me dire que vous vous trouvez dans des conditions de rappel et que vous désirez rejoindre votre régiment, n’est-ce pas ?

— Non, monsieur le préfet, vous faites erreur.

— On va vous délivrer votre feuille de route ; ce n’est pas moi que cela regarde, mais n’importe, vous avez bien fait de vous adresser à moi. Sa Majesté l’empereur et roi a besoin d’hommes, et il est de notre devoir de faciliter à tout militaire la reprise du service.

— Pardon ! pardon ! mon sous-préfet, dit Bastien ; non, il ne s’agit pas de rappel ; on a son congé définitif, avec sa pension de retraite et sa croix, comme vous pouvez voir, par conséquent le droit de rester les pieds croisés sur les chenets dans ses foyers respectifs. Voici la pancarte parfaitement en règle, ornée de son poulet d’Inde en manière de frontispice ; et, si je suis venu vous trouver en uniforme, c’est que je trouve que l’uniforme me favorise dans mes agréments naturels.

— Alors que voulez-vous ? que désirez-vous ? Parlez.

— Ce que je veux, ce que je désire, mon sous-préfet, j’allais vous en faire part quand vous m’en avez empêché en me coupant intempestivement la parole.

— Comment, intempestivement ? répéta le sous-préfet en fronçant le sourcil.

— Pardon, mon sous-préfet, mais le mot intempestivement est une façon de parler dont nous nous servions au régiment pour dire à tort, sans raison, intempestivement enfin.

— Alors expliquez-vous… Qu’alliez-vous dire, si je ne vous eusse pas intempestivement coupé la parole, comme vous disiez au régiment.

Bastien regarda le sous-préfet dans le blanc des yeux pour savoir s’il n’y avait pas quelque insulte cachée dans les paroles du fonctionnaire public.

— Oui, dit-il, oui, au rrrégiment nous disions cela… aussi, ah ! nom d’un nom ! au rrrégiment c’était le plaisir.

— J’attends, monsieur le hussard, dit le sous-préfet, que vous veuillez bien m’apprendre dans quel but vous m’avez fait le plaisir de me déranger.

— Si vous m’aviez laissé dire, vous le sauriez déjà. Je vous ai dérangé pour vous annoncer que je suis du village d’Haramont.

— Qu’est-ce que c’est que cela, le village d’Haramont ?

— Comment ! vous ne savez pas ce que c’est que le village d’Haramont, et vous êtes sous-préfet du département de l’Aisne ? Ah ! bon, en voilà un drôle de sous-préfet.

Les sous-préfet avait bonne envie de sonner deux domestiques et de faire mettre Bastien à la porte ; mais Bastien avait son sabre à la ceinture et sa croix au côté, et, à cette époque où les sabres étaient tirés pour des batailles sérieuses, et où les croix ne pleuvaient pas tous les matins par averse dans le Moniteur, c’était quelque chose, même en présence d’un personnage aussi important qu’un sous-préfet dans une sous-préfecture, que d’avoir un sabre à la ceinture et une croix au côté.

Au lieu d’engager une polémique avec Bastien, le sous-préfet alla donc à un tableau cloué contre le papier du cabinet, et, cherchant des yeux et du doigt à la fois :

— Heu ! heu ! heu ! Haramont, c’est cela ; canton de Villers-Cotterêts, soixante-six feux, quatre cents âmes ; levée de 1814, neuf conscrits.

— Bon ! dit Bastien, vous savez maintenant ce que c’est qu’Haramont ; nous allons pouvoir causer.

— Neuf conscrits, répéta le sous-préfet ; eh bien ! a-t-il fourni les neuf conscrits, votre village ?

— Mon village fournira ce qu’il doit fournir, dit Bastien, piqué des manières du sous-préfet, et la preuve, c’est qu’il a tiré à la conscription hier ; je viens même ici pour cela.

— Mais alors dites donc pourquoi vous venez.

— Puisque je vous le dis : je viens pour cela !

— Comment, pour cela ?

— Oui, pour la conscription.

— Allons donc ! vous n’êtes pas conscrit, puisque vous avez votre congé.

— Prenez garde, mon sous-préfet, vous n’engendrerez jamais, vous êtes trop vif, comme on dit au rrrégiment.

Le sous-préfet fit un mouvement d’impatience.

— Oh ! du calme, du calme, dit Bastien ; quand je dis que je viens pour cela, je viens pour remplacer un de ceux qui sont tombés.

— Alors accouchez tout de suite ! c’est bien ; vous venez donc, dites-vous, pour remplacer un de ceux qui sont tombés ?

— Oui.

— Ainsi, vous vous vendez ?

— Non, monsieur le sous-préfet, je me donne.

— Comment !… vous vous donnez ? fit le sous-préfet étonné.

— En ai-je le droit, oui ou non ?

— Sans doute.

— Si j’en ai le droit, il n’y a pas de mais ; donc, vous entendez, je me donne… à la condition cependant que celui à qui et pour qui je me donne ne partira pas.

— C’est trop juste, puisque vous partez en son lieu et place.

— En son lieu et place, c’est cela ! Ainsi donc, enregistrez-moi et expédiez-moi ; le plus tôt sera le mieux… puisque vous dites que le Petit Tondu a tant besoin d’hommes, il ne faut pas le faire attendre.

— Comment ! le Petit Tondu ?

— C’est comme cela que nous l’appelions dans le temps. Dame ! peut-être cela ne l’arrangerait-il plus dans le quart d’heure actuel ? Il se peut qu’il soit devenu plus fier aujourd’hui qu’il ne l’était dans ce temps-là ; ça ne me regarde pas. Si on le rencontre, on l’appellera Votre Majesté… Mais nous battons légèrement la campagne ; revenons à nos moutons, s’il vous plaît.

— Ah çà ! demanda le sous-préfet, mais c’est donc votre parent, votre neveu, votre frère, celui que vous voulez remplacer ?

— Ce n’est rien de tout cela.

— Et vous feriez un pareil sacrifice à un étranger ?

— D’abord Conscience n’est pas un étranger ; c’est… c’est Conscience, quoi !

— Il s’appelle Conscience ?

— Oui ; ça vous étonne ?

— En vérité, ces paysans ont parfois de singuliers noms.

— Oui, n’est-ce pas ? On n’en donne pas de pareils aux gens des villes.

— Et vous êtes bien décidé à partir pour Conscience ?

— Très décidé.

— Vous avez fait toutes vos réflexions ?

— Parbleu !

— C’est bien ! on va vous donner un mot pour le docteur, afin qu’il s’assure si vous n’avez pas quelque infirmité.

— Eh ! dites donc, monsieur le sous-préfet !…

— Eh bien ?

— Eh bien ! il me semble que l’on n’a pas l’air d’un infirme.

— N’importe, c’est une formalité.

— Oh ! si c’est une formalité, on n’a rien à dire ; on la subira.

Et Bastien attendit tranquillement que le sous-préfet eût écrit sa lettre.

— Tenez, dit le sous-préfet quand il eut écrit, plié et cacheté sa lettre, portez ce billet au docteur ; mais qu’est-ce que vous avez donc là à la main ?

— Oh ! ne faites pas attention, dit Bastien en reportant sa main droite derrière lui et en allongeant la main gauche pour prendre le billet.

— Non, dit le sous-préfet, pas à cette main-ci… à l’autre. Il me semble qu’il vous manque deux doigts.

— Eh bien ! après ? Certainement qu’ils me manquent. On ne peut pas me les avoir coupés et qu’ils y soient encore.

— Ah ! mais c’est que, si vous avez les deux doigts coupés, c’est un cas de réforme.

— Comment ! un cas de réforme ?

— Sans doute, un seul suffirait. Ah ! vous comprenez ; Sa Majesté l’empereur et roi veut des hommes complets.

— Oh ! oh ! monsieur le sous-préfet, vous êtes bien vétilleux, ce me semble.

— Si vous partiez pour votre compte, mon cher ami, on n’y regarderait peut-être pas de si près ; mais vous voulez partir pour un autre qui a probablement tous ses membres, et raisonnablement nous ne pouvons pas accepter le troc.

— Hein ! c’est-à-dire que vous me refusez ?

— Je dis que vous n’êtes plus bon pour le service militaire.

— Ah ! mille tonnerres ! on vous donnera des gaillards bâtis comme moi pour que vous marchandiez avec eux.

— Mon cher ami, il fallait commencer par me montrer votre main ; on n’aurait pas marchandé avec vous ; on vous eût dit tout ce suite : « Ce n’est pas possible », et c’eût été fini.

— Si bien que vous ne voulez pas de moi aux lieu et place de Conscience ?

— Désespéré de vous être désagréable, mon cher monsieur ; mais c’est impossible.

— De sorte que le pauvre Conscience partira ?

— Dame ! à moins qu’il ne lui manque quelque chose comme à vous, c’est probable.

— Vous ne savez pas que c’est le désespoir de toute une famille que vous causez là.

— Peuh !

— Que sa mère en mourra !

— Bah ! si toutes les mères en étaient mortes, on n’en rencontrerait pas tant en deuil.

Bastien demeura effrayé devant le cynisme de cette réponse.

— C’est bien ! dit-il avec une certaine dignité dont on l’eût cru incapable ; Dieu m’est témoin que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour sauver ces braves gens du désespoir, et vous pour les y maintenir ; Dieu nous jugera selon nos mérites. Adieu, monsieur le sous-préfet.

Et il sortit.

— Ah ! çà, dit le sous-préfet en le regardant s’en aller, ce drôle-là ne sait donc pas qu’avant trois mois il sera rappelé sous les drapeaux pour son propre compte, et que, si j’acceptais l’offre qu’il vient de me faire, ce serait un homme que j’escamoterais au gouvernement ?

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