Chapitre 14 Les renseignements
Le père Cadet avait été ramené sur son âne à Haramont par le saute-ruisseau de maître Niguet.
Ce fut une diversion à la douleur de la pauvre famille que cette nouvelle douleur.
Le docteur Lécosse avait fait accompagner le vieillard d’une prescription qu’il s’agissait de suivre avec la plus grande ponctualité.
Malgré la promptitude et l’efficacité des soins donnés, comme l’épanchement sanguin avait eu lieu à droite, le côté gauche était menacé d’une paralyse complète, et la langue, épaissie, avait peine à articuler quelques sons.
Cependant le docteur Lécosse promettait une amélioration, mais toutefois sans garantir une guérison radicale. Ce qu’il y avait de plus clair dans tout cela, c’est que le père Cadet devenait incapable de continuer à cultiver sa terre juste au moment où le départ de Conscience allait, les bras du père Cadet demeurant paralysés, laisser cette terre inculte.
Mais c’était là le malheur à venir, et personne, excepté peut-être le père Cadet, dans son pauvre cerveau troublé, personne ne voyait au-delà du malheur présent.
Bastien revint au village deux heures après le retour du père Cadet. L’accident arrivé au pauvre vieux bonhomme était le bruit de tout Haramont ; ce fut la première nouvelle dont on le salua.
— Bon ! il ne leur manquait plus que cela, dit-il.
Et il vint à la chaumière de gauche s’informer de la santé du père Cadet, sans dire un mot ni de son voyage à Soissons, ni de la cause de ce voyage.
Seulement, de temps en temps, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant qu’avec orgueil, il regardait sa main mutilée avec douleur, en disant : « Maudite main, va ! »
Le lendemain, Mariette et Conscience allèrent porter leur lait à la ville et revinrent à l’heure accoutumée.
En entrant dans la chaumière Conscience, sans paraître remarquer ni sa mère, ni dame Marie, ni Mariette, ni Catherine, qui étaient là, alla droit au lit du vieillard, se mit à genoux devant ce lit, et, secondant l’effort que le pauvre malade faisait pour soulever ses deux mains et les lui poser sur la tête :
— Ô bon père ! dit-il, je te demande pardon d’être la cause de l’accident terrible qui t’est arrivé, et le Seigneur seul peut savoir combien je t’en suis reconnaissant !
Les femmes regardaient et écoutaient Conscience avec étonnement.
Mais Mariette leur dit tout bas :
— Le père Cadet a voulu vendre la terre pour acheter un remplaçant à Conscience ; maître Niguet nous a tout dit.
Les femmes joignirent les mains et vinrent à leur tour s’agenouiller devant le vieillard.
La terre du père Cadet ! c’était son cœur, plus que son cœur ; le père Cadet avait donc voulu donner plus que son cœur à Conscience !
Il paraît que ce spectacle monta l’imagination de Catherine, car tout à coup elle s’écria :
— Ah ! par ma foi, du reste, il n’est pas le seul.
— Que voulez-vous dire, mon enfant ? demanda Madeleine.
— Je veux dire que des gens qui ne sont pas même ses parents ont voulu faire pour Conscience autant que le père Cadet qui est son grand-père, et que, n’ayant pas eu de terre à offrir, ils se sont offerts eux-mêmes.
Madeleine, dame Marie et Mariette regardaient Catherine avec stupéfaction.
Conscience, la tête inclinée sur le lit du vieillard, semblait prier.
— Oui, continua Catherine ; et je pourrais citer un brave garçon qui n’est pas loin d’ici même, et qui a été à Soissons pour s’offrir aux lieu et place de Conscience, et si le sous-préfet ne l’avait pas refusé à cause de sa main, à l’heure qu’il est, on n’aurait plus à s’occuper ici que du vieux.
— Bastien ! s’écrièrent toutes les voix.
— Hein ! qu’y a-t-il ? qui appelle Bastien ? dit le hussard paraissant sur le pas de la porte.
— Oh ! Bastien ! crièrent à la fois Madeleine, dame Marie et Mariette, vous avez fait cela !
Et les trois femmes éclatèrent à la fois en sanglots.
— Bon ! dit Bastien, voilà Catherine qui a parlé ! Oh les maudites femmes ! Et quand on pense qu’elles ne peuvent pas taire leur langue !
— Oh ! ma foi, tant pis ! dit Catherine, je n’ai pas pu y tenir, moi ! j’ai dit que vous aviez été à Soissons…
— C’est pas vrai !
— Que vous aviez vu le sous-préfet…
— C’est pas vrai !
— Et qu’il vous avait refusé à cause de votre main !
— C’est pas vrai ! c’est pas vrai ! c’est pas vrai !
Madeleine saisit cette main mutilée de Bastien et la porta à ses lèvres, tandis que dame Marie appuyait l’autre sur son cœur et que Mariette, passant entre les deux femmes, présentait son front à baiser au hussard.
— Qu’est-ce que c’est que cela ? dit Bastien tout étonné.
— Tu vois bien ce que c’est, dit Catherine ; Mariette te donne son front à embrasser, imbécile !… Ah !… oui, je comprends, tu n’es pas habitué à embrasser au front, toi !
— Mariette ! dit Bastien, vous aussi !
— Comment ! dit Mariette, vous avez donc fait cela, Bastien ?
— Ce n’est pas vr… C’est drôle ! je ne puis pas mentir à vous, Mariette, et je mens si bien à Catherine !
— Voyez-vous ! fit Catherine.
— Eh bien ! quand ce serait vrai, dit Bastien, la belle affaire ! Est-ce que Conscience ne m’a pas sauvé la vie ? est-ce que ma vie, qu’il a sauvée, ne lui appartenait pas ? est-ce que, d’ailleurs, c’était une si grande affaire pour moi que de retourner au feu ?… Le feu ! ça me connaît ; j’en ai mangé pendant sept ou huit ans, tous les jours, quelquefois le matin et le soir, et encore pendant la nuit… Mais que voulez-vous ? ils m’ont refusé… ce n’est pas ma faute, c’est celle de ma maudite main… Allons, n’en parlons plus ! Viens, Catherine ; tu as eu tort de parler de cela devant des femmes… ou plutôt, non, tu as raison, puisque ça m’a valu l’honneur d’embrasser mademoiselle Mariette.
— Voyez-vous ! voyez-vous ! monsieur le hussard ! dit Catherine.
— Allons ! allons ! viens ; je sens que je m’attendris, et je suis bête comme tout quand je pleure… Viens, Catherine, viens !…
Et il entraîna Catherine hors de la chaumière ; mais, sur la porte, il rencontra Conscience.
— Ah ! bon, dit Bastien, tu m’attendais là, toi ; ça va être ton tour.
— Non, dit Conscience, parce que je comprends ce que tu as fait, Bastien ; seulement, je voulais te parler.
— À moi ?
— À toi.
— À moi seul ?
— À toi seul.
— Tout de suite ?
— Non ; demain, pendant que Mariette sera à la ville et que le docteur Lécosse sera près du grand-père.
— C’est bon ! En menant les chevaux du voisin Mathieu à l’abreuvoir, je t’attendrai là, derrière la maison, aux trois chênes.
— Merci Bastien.
— Ah ! dit Catherine en s’en allant, il n’est pas démonstratif, monsieur Conscience.
— Catherine, dit Bastien, c’est possible ; mais, dans deux circonstances, il m’a prouvé que ce ne sont pas ceux qui font le plus de bruit qui font le plus de besogne.
La journée se passa pour la pauvre famille dans ses détails habituels, plus les larmes et les incidents nouveaux suscités par la maladie du père Cadet. De même que Conscience paraissait comprendre la langue des animaux, il semblait que le Seigneur lui avait encore donné cette faculté de deviner l’inintelligible bégaiement du vieillard. À peine le père Cadet désirait-il une chose, que cette chose-là, il l’avait ; à peine son regard vitreux se tournait-il vers un objet quelconque, que Conscience avait l’objet entre les mains et en tirait, au profit du malade, tout le profit que le malade lui-même semblait désirer qu’on en tirât.
Le lendemain matin, Conscience, au lieu de partir avec Mariette pour porter le lait à Villers-Cotterêts, dit à Mariette d’y aller seule et de commencer sa tournée par le docteur Lécosse, en le priant, s’il n’était point encore parti pour Haramont, de s’y rendre à l’instant même.
Mariette ne demandait jamais à Conscience la raison de ce qu’il faisait, elle savait que, grâce à cette espèce d’illumination intérieure dont elle voyait les rayons déborder dans ses regards, toute action de Conscience avait sa raison en soi-même. Elle partit avec Bernard, qui eut besoin d’un ordre trois fois réitéré de Conscience pour se décider à le quitter et à se mettre en route avec Mariette.
C’était à neuf heures du matin que, d’habitude, Bastien menait les chevaux du voisin Mathieu à l’abreuvoir. Ce jour-là, pressé de rendre à Conscience le service que Conscience avait sans doute à lui demander, il était à neuf heures moins dix minutes en vue des trois chênes.
Conscience était couché au pied de l’un d’eux. En apercevant Bastien, il se leva.
Bastien, de son côté, en l’apercevant, pressa le pas de ses trois chevaux, et, en arrivant aux trois chênes, sauta à terre et voulut les attacher par leur longe à la branche d’un arbre.
— Non, dit Conscience, c’est inutile ; je n’ai que deux mots à te dire, Bastien.
— Quatre, mon pauvre Conscience… Par ma foi, nous n’avons pas si longtemps à causer ensemble ; nous pouvons nous en passer le plaisir.
— Je voulais te prier, mon cher Bastien, dit Conscience, de me raconter, mot pour mot, ce qui s’est passé entre toi et le sous-préfet.
— Ah ! bon ! dit le hussard, si c’est pour cela que tu m’arrêtes, ce n’est, ma foi ! pas la peine.
Et il fit un mouvement pour reprendre ses chevaux.
— Si fait, c’est la peine, dit Conscience ; car j’ai besoin de savoir tout ce qu’il t’a dit, Bastien.
Conscience parlait si gravement, que Bastien se sentit dominé par cette voix douce et ferme, qui priait et qui ordonnait en même temps.
— Bien vrai, dit-il, tu as besoin de savoir cela ?
— J’en ai besoin… oui, Bastien.
— Eh bien ! voilà… Dame ! tu comprends, je t’en demande bien pardon ; mais j’ai cru voir que tu n’avais pas grande vocation pour l’état de soldat.
— C’est vrai, dit Conscience.
— Quoique je déclare, après ce que je t’ai vu faire, qu’il n’y en a pas dans toute l’armée, et même parmi les vieux, là, parmi les grognards, qui soit plus brave que toi.
— Ce n’est pas de la bravoure, Bastien, dit doucement Conscience ; c’est de la confiance en Dieu.
— Enfin, c’est ce que c’est… Je dis donc que, m’étant aperçu de ton peu de vocation pour l’état de soldat, j’avais eu l’idée, moi, en écoutant ce qu’avait dit la pauvre mère Julienne, quand elle a déposé son enfant à tes pieds ; en voyant aussi les larmes de tout le monde, j’avais eu l’idée de partir à ta place.
— Bon Bastien !
— Eh ! oui, c’était une idée que j’avais eue comme cela… J’aime l’état militaire, moi… je ne suis bon qu’à cela. Et puis, vois-tu, dans l’état militaire, on ne mange pas toujours de la vache enragée… Il y a des bons jours et des nuits qui ne sont pas mauvaises… Mais tu ne sais pas tout ça ; de sorte que tu n’as pas de vocation pour être soldat. J’ai été tout lestement dire au sous-préfet : « Dame ! monsieur le sous-préfet, vous comprenez, il faut s’entraider dans ce monde. Conscience est tombé au sort… il ne se soucie pas de partir, et me voilà prêt à partir à sa place. »
— Donne-moi ta main, Bastien.
— Ah ! oui, la maudite main ! c’est elle qui a tout gâté… C’était dit, c’était convenu ; il avait écrit la lettre pour le docteur ; il me la présente, je tends la main pour la recevoir… « Bon ! dit-il, qu’avez-vous donc à la main ? » Tu comprends : il n’y avait pas moyen de nier. « Ce que j’ai à la main ? Une misère ! une bagatelle… deux doigts emportés par une balle autrichienne, à Wagram ! Mais ça ne fait rien ; donnez-moi la lettre tout de même. – Non, non, non merci ! dit-il en secouant la tête, un seul doigt coupé, ce serait un cas de réforme ; à plus forte raison deux ! Sa Majesté l’empereur et roi ne veut pas de soldats estropiés ! »
— Et pourquoi un doigt coupé est-il un cas de réforme ? demanda Conscience.
— Un doigt coupé est un cas de réforme, dit Bastien, prenant un air important, parce que, tu comprends, Conscience, si tu es dans l’infanterie et que ce doigt coupé soit l’index, tu peux bien charger ton fusil, mais tu ne peux plus le tirer, puisqu’il te manque le doigt avec lequel il faut appuyer sur la gâchette. D’un autre côté, l’absence de ce même doigt, si tu entres dans la cavalerie, dans les hussards, par exemple… parce que, tu comprends, si tu entrais dans la cavalerie, et qu’on te laissât le choix du corps, je pense bien que tu n’entrerais pas ailleurs que dans les hussards… eh bien ! l’absence de ce doigt-là empêche de manier carrément le sabre… Voilà pourquoi un doigt coupé est un cas de réforme.
— Merci ! Bastien, dit Conscience ; c’est là ce que je voulais savoir.
— C’est tout ?
— Oui, tout.
— Eh bien ! tu le sais… Si tu as besoin d’autres renseignements, ce sera avec le même plaisir.
— Maintenant, embrasse-moi, Bastien.
— Oh ! ça, de grand cœur ! Mais tu ne pars pas encore ?
— Non.
— Et nous nous reverrons avant que tu partes ?
— Bien certainement.
Bastien détacha ses chevaux et s’élança sur l’un d’eux.
— Mais, dit-il en abaissant sa main sur ses yeux, qu’est-ce que c’est donc que ce cavalier-là qui nous arrive par la route de Villers-Cotterêts ? On dirait le docteur Lécosse.
— C’est lui, en effet, dit Conscience ; il avait promis de venir faire une visite au père Cadet, et il vient… Va abreuver tes chevaux, Bastien, va !
Conscience prononça ces paroles d’un air si sérieux, que Bastien le regarda avec étonnement.
— À quoi penses-tu donc, Conscience ? lui demanda-t-il presque inquiet.
— Je pense, répondit Conscience, qu’il y a peut-être un moyen pour que la mère Madeleine ne meure pas de douleur et le père Cadet de faim.
Bastien réfléchit un instant ; mais, voyant qu’il n’arrivait pas à pénétrer la pensée de Conscience :
— Au fait, dit-il, avec toi, il ne faut jamais désespérer de rien… Allons, houp ! l’escadron, à l’abreuvoir… Ah ! au rrrégiment c’était le plaisir !…
Et il partit au grand trot du côté de la place du village où cet abreuvoir était situé, tandis que Conscience rentrait lentement chez le père Cadet par la porte de derrière.
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