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Chapitre 15 Le doigt coupé

C’était en effet le docteur Lécosse qui arrivait sur sa jument pour faire une visite au père Cadet, qu’il n’avait pas vu depuis vingt-quatre heures.
Le docteur était attendu avec impatience par toute la pauvre famille. La nuit avait été agitée ; la fièvre, qui la veille avait redoublé vers les sept heures du soir, venait à peine de quitter la malade couché au fond d’une alcôve où le jour pénétrait à peine.

Le docteur fit allumer une lampe pour examiner le vieillard plus à l’aise. Le visage était pâle, les yeux caves ; le pouls s’était un peu relevé, il est vrai, mais la langue, tremblotante et ne faisant entendre que des sons inarticulés, avait peine à sortir de la bouche ; le malade ne pouvait faire mouvoir que faiblement le bras gauche, et pas du tout la jambe.

Cependant, comme malgré tout cela l’état du malade présentait un mieux sensible ; comme, la veille, il lui avait tiré une palette et demie ou à peu près six onces de sang, le docteur ne voulut pas risquer une seconde saignée, toujours dangereuse en pareil cas, chez les paysans surtout, c’est-à-dire chez des hommes dont le sang est souvent appauvri par une mauvaise nourriture. Il se contenta donc de recommander, pour les pieds, des cataplasmes saupoudrés de farine de moutarde, et, pour la tête, qui devait être tenue élevée, des compresses trempées dans l’eau de source et renouvelées de temps en temps afin qu’elles demeurassent constamment fraîches.

Le père Cadet était sauvé, mais il était probable qu’il ne pourrait jamais se servir de son bras, et que, s’il marchait encore, ce serait difficilement.

Toutefois, c’était déjà beaucoup pour cette malheureuse famille, dont Conscience était l’âme, mais dont le père Cadet était la tête, de savoir que, si alourdie qu’elle fût, cette tête lui serait conservée.

Le docteur sortit donc de la chaumière au milieu des bénédictions des femmes ; quiot Pierre lui tint sa jument par la bride ; il se mit en selle et reprit le chemin de Villers-Cotterêts.

Mais, à cent pas sur la route, il aperçut Conscience.

Conscience était debout, très pâle, et tenait sa main droite enveloppée dans une serviette mouillée et toute tachée de sang.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria le docteur Lécosse en arrêtant son cheval, qu’as-tu donc, mon pauvre Conscience ?

— Monsieur le docteur, dit Conscience avec sa voix douce, mais toujours calme, un grand malheur vient de m’arriver…

— Lequel, mon cher enfant ?

— En fendant du bois avec une hache, dans la cour du père Cadet, je me suis abattu un doigt de la main.

Et, en disant ces mots, Conscience, en effet, démaillotant son poignet montra au docteur sa main mutilée.

L’index, coupé au-dessous de la deuxième phalange, manquait entièrement, et le sang s’échappait avec une abondance qui pouvait faire craindre une hémorragie de la petite artère.

— Combien y a-t-il de temps que l’accident est arrivé ?

— Dix minutes à peu près, monsieur le docteur.

— Et pourquoi n’es-tu pas accouru tout de suite pour réclamer mes soins ?

— J’eusse par trop effrayé mère Madeleine, Marie et Mariette, et j’ai mieux aimé vous attendre ici.

— Mais, mon ami, lui dit le docteur, tu sais qu’il me reste à te faire une opération fort douloureuse.

— Je m’en doute, monsieur, répondit tranquillement Conscience.

Le docteur examina la blessure de plus près, et, comme s’il eût voulu prendre la mesure du courage de Conscience :

— Tu sais, lui dit-il, que je vais être obligé de te désarticuler le doigt.

— Faites, monsieur le docteur, répondit Conscience, comme s’il n’eût pas entendu ou comme s’il n’eût pas compris la terrible signification du mot.

— Mais où ? demanda le docteur.

— Comment ! où ? répéta Conscience.

— Oui, où ferai-je cette opération ?

— Sous ces trois arbres, dit Conscience ; ne serons-nous pas très bien là ?

Le docteur regardait le jeune homme avec stupéfaction.

— C’est bien, dit-il ; mais qui m’aidera dans l’opération ?

— Moi, monsieur le docteur, répondit Conscience.

— Comment ! toi ?

— Oui, moi.

— Et si les forces te manquent, si tu t’évanouis ?

Conscience sourit comme devaient sourire les martyrs antiques.

— Oh ! il n’y a pas de danger, monsieur le docteur, dit-il.

— N’importe ! dit le docteur, si ce n’est pour toi, c’est pour moi, Conscience. J’aurai l’artère digitale à lier, et il me faut, pendant ce temps-là, un homme vigoureux qui me comprime l’arcade palmaire. Attends-moi ici ; appuie comme cela avec ton pouce gauche dans le creux de ta main droite, afin de perdre le moins de sang possible, et je cours jusqu’au village pour ramener quelqu’un…

Le docteur fit, en effet, un mouvement pour mettre son cheval au trot.

— Inutile, monsieur le docteur, dit Conscience, voilà justement l’homme qu’il nous faut.

Et, d’un mouvement de tête, il montra au docteur Bastien, qui ramenait rapidement ses chevaux de l’abreuvoir, un peu en retard qu’il était, ayant sans doute profité de la circonstance pour s’abreuver légèrement lui-même.

— Ah ! oui, Bastien ! dit le docteur, un ancien soldat… À merveille.

Et il lui fit signe de s’approcher plus vivement encore.

Bastien vit le signe du docteur, interrompit sa chanson des Hussards en campagne, mit ses chevaux au galop, et, en un instant, fut près du docteur et de Conscience.

— Hein ! qu’y a-t-il donc ? s’écria-t-il en voyant à terre la serviette toute sanglante et Conscience qui comprimait sa main mutilée.

— Il y a, mon cher Bastien, dit Conscience, que monsieur le docteur va avoir une opération à faire, et qu’il a besoin de toi.

Les yeux de Conscience et de Bastien se rencontrèrent. Sans doute, en ce moment, Bastien se souvint de la conversation qu’un quart d’heure auparavant il venait d’avoir avec Conscience.

— Oh ! le malheureux ! murmura-t-il.

— Eh bien, demanda le docteur, nous aidez-vous, Bastien ?… En ce cas, il n’y a pas de temps à perdre.

Bastien sauta à terre, attacha ses chevaux à l’un des trois chênes, tandis que le docteur laissait sa jument, bête d’humeur fort douce, brouter paisiblement, sur le revers des fossés, les touffes d’herbe que l’hiver n’avait point encore desséchées.

— Oh ! oh ! dit Bastien en s’approchant du docteur, qui venait de tirer sa trousse et choisissait son meilleur bistouri, pendant que Conscience l’examinait d’un air curieux, c’est donc grave ?

— Une opération chirurgicale est toujours grave, mon cher monsieur Bastien, dit le docteur. Mais, d’abord, vous devez savoir ce qu’est celle-ci, puisque vous en avez subi une à peu près semblable.

— Oui, oui, dit Bastien, je sais…

— Et puis, d’ailleurs, vous avez dû en voir bien d’autres, vous, un soldat ?

— Parbleu ; certainement que j’en ai vu d’autres… aussi me voilà, docteur. Je mets à votre disposition un gaillard qui ne bronchera pas… Allons Conscience, mon ami, du courage… allons, allons !

Et il était facile de voir que Bastien, fort impressionné, quoi qu’il en dît, faisait ce qu’il pouvait pour se donner à lui-même ce courage qu’il recommandait à Conscience. Celui-ci, souriant avec sa douceur ordinaire, se contenta de dire :

— J’attends.

Et l’on eût dit que cette âme sereine planait au-dessus des choses de ce monde, et que la douleur même ne pouvait l’atteindre.

Cependant, craignant que les forces ne manquassent à Conscience pendant l’opération, le docteur chargea Bastien de tenir la main qu’il allait opérer et de comprimer l’artère. Jusque-là, c’était Conscience lui-même qui l’avait comprimée.

Le docteur avait choisi son bistouri, il avait préparé ses bandes, tout était prêt.

Il s’approcha du patient.

— Allons ! mon enfant, lui dit-il, assieds-toi sur le revers du fossé.

— Pourquoi cela, monsieur le docteur ? demanda Conscience, il me semble que vous serez moins à votre aise que si je me tiens debout.

— Oui, mais auras-tu la force de te tenir debout ?

— Je vous ai dit d’être tranquille, monsieur le docteur.

— Eh bien ! alors, appuie-toi au moins contre un arbre.

— Ah ! pour cela, volontiers.

— En effet, dit Bastien, cela me sera plus commode aussi.

Conscience s’appuya contre le tronc ; Bastien embrassa l’arbre de sa main droite, et de sa main gauche maintint celle de Conscience.

— Allons, docteur, dit-il, procédons, et vivement.

— C’est l’affaire de deux minutes, dit le docteur.

— Et deux minutes seront bientôt passées, dit Conscience.

Le docteur jeta bas son habit, retroussa ses manchettes, et, avec une sûreté de main qui dénotait en lui l’ancien chirurgien-major de régiment, fit d’abord, et d’un seul mouvement, une incision circulaire à quelques lignes au-dessus de l’articulation palmaire, tira la peau vers le poignet pour faire saillie aux muscles, et, toujours avec la même sûreté de mouvement, entama les chairs, les ligaments et la membrane synoviale, tout cela sans que Conscience poussât une plainte ou jetât un soupir !

Le pauvre enfant semblait être soutenu par une force surhumaine.

Mais, il faut l’avouer, malgré les promesses faites, il n’en était pas ainsi de Bastien. Bastien qui avait, comme il le disait lui-même, vu couper bras et jambes sur les champs de bataille, Bastien toussait, Bastien poussait des exclamations, enfin Bastien comprimait la main de Conscience avec une force toute convulsive, et qui tenait bien moins à la tension de ses muscles qu’à l’exaspération de ses nerfs.

Aussi, vers la fin de la seconde minute, et lorsqu’on en fut à la désarticulation du doigt, les forces de Bastien étant à bout, il pâlit affreusement, murmura quelques paroles inintelligibles, et, se laissant glisser le long de l’arbre, s’affaissa sur lui-même.

— Monsieur le docteur ! monsieur le docteur ! dit Conscience, je crois que voilà le pauvre Bastien qui s’évanouit.

— Eh ! morbleu ! dit le docteur, laisse-le s’évanouir et occupons-nous de toi… Reprends ta main comme il la tenait et ne bouge pas… tout est fini.

— Déjà ? dit Conscience en comprimant de nouveau l’artère, comme il avait fait d’abord. Ça n’a pas été long, monsieur le docteur.

— En vérité, murmura le docteur tout en achevant son opération, si je n’avais pas eu avec ce garçon-là la conversation de dimanche, je le croirais idiot jusqu’à l’insensibilité.

— Est-ce fini, monsieur le docteur ? demanda Bastien en revenant à lui.

— Oui, mon ami, dans une seconde.

En effet, la section faite, le docteur avait rabattu les chairs, et, les ayant réunies par première intention, était déjà occupé à passer en écharpe les bandelettes de sparadrap, en ayant bien soin de ne pas trop les serrer, de peur d’augmenter l’inflammation.

On en était donc là quand Bastien releva la tête et embrassa d’un même coup d’œil l’opération et l’opéré.

Le docteur paraissait vivement impressionné ; quant à Conscience, calme et les yeux au ciel, il semblait puiser dans la contemplation des choses invisibles à des regards ordinaires, cette force presque surnaturelle dont il venait de faire preuve.

Pendant que le docteur achevait de panser la main droite de Conscience, Conscience tendait la main gauche à Bastien qui, tout chancelant encore, se remettait sur ses jambes.

— Ah ! dit-il en s’essuyant le front, vous n’avez plus besoin de moi, docteur ?

— Non, mon ami, dit le docteur, et même je vous préviens d’une chose, c’est que si, une autre fois, j’ai besoin d’un aide pour quelque opération du même genre, je m’adresserai à un autre que vous.

— Et vous aurez raison, docteur, répondit Bastien en secouant la tête, surtout si cette opération, vous la faites sur Conscience.

— Pourquoi cela ? demanda le docteur ; il me semble, au contraire, que cette opération, Conscience l’a stoïquement supportée.

— Et c’est justement cela, dit Bastien ; quand, sur les champs de bataille ou à l’ambulance, je voyais couper les bras et les jambes, ceux à qui on les coupait criaient, hurlaient, sacraient… On pouvait leur dire : « Mais taisez-vous donc, tas de piaillards ! » Tandis que Conscience, voyez-vous, avec son regard doux, son sourire éternel, ah ! ça m’a bouleversé, quoi !… le cœur m’a tourné, la tête de même, et bonsoir !… Mais maintenant, c’est fini. Je reconduis les chevaux du voisin Mathieu, et je suis à toi, Conscience.

Sur quoi, remontant à cheval, il s’éloigna au grand trot en disant :

— C’est égal ! j’aime mieux les gens qui crient, moi… Ah ! au rrrégiment, c’était le plaisir !…

— Bon Bastien ! dit Conscience en le regardant s’éloigner.

Bastien n’avait pas fait cinquante pas, qu’on entendit, du côté de la chaumière, un hurlement douloureux.

— Qu’est-ce que cela ? demanda le docteur en tressaillant malgré lui.

— Oh ! rien, répondit Conscience ; c’est Bernard qui arrive de porter son lait avec Mariette, et comme il sait qu’il m’est arrivé un accident, il se plaint.

— Quoi ! il sait qu’il t’est arrivé un accident ? dit le docteur Lécosse en achevant d’assurer sa bande autour du poignet avec une épingle ; et comment sait-il cela ?

— Ah ! dame ! fit Conscience, vous m’en demandez là plus que je ne puis vous en dire… Il le sait, voilà tout… et la preuve, tenez…

On entendit un second hurlement plus plaintif encore que le premier.

— Alors, demanda le docteur, pourquoi ne vient-il pas te rejoindre ?

Conscience sourit.

— Oh ! dit-il, soyez tranquille : aussitôt qu’il sera dételé, il va accourir… Seulement, j’ai peur qu’il n’amène avec lui ma mère… Eh ! tenez ! que vous disais-je ?

En effet, au même instant, on put voir apparaître, à l’angle de la chaumière du père Cadet, Bernard qui, même sans avoir besoin de s’orienter en prenant le vent, accourait de toutes ses forces, piquant droit sur les trois chênes.

— C’est merveilleux ! dit le docteur Lécosse en suivant d’un œil étonné la course rapide du chien.

Mais le regard de Conscience était demeuré fixe ; on voyait qu’il attendait autre chose.

Presque aussitôt, Madeleine et Mariette apparurent à leur tour à l’angle de la chaumière.

— Vous voyez bien, monsieur le docteur, que je ne m’étais pas trompé, dit Conscience.

— Mais, enfin, m’expliqueras-tu ?…

— Oh ! cela, dit Conscience, c’est plus facile… Ma mère me croyait, comme d’habitude, à Villers-Cotterêts avec Mariette ; en voyant Mariette revenir seule, elle s’est inquiétée. Alors le chien a su l’accident qui m’était arrivé ; il a hurlé une première fois ; cela a donné l’éveil à ma mère ; puis une seconde fois, et ma mère a dit : « Il est arrivé quelque chose à Conscience ! » Puis enfin, une fois dételé de sa petite voiture, Bernard a pris, en hurlant une troisième fois, sa course du côté où j’étais, et ma mère et Mariette l’ont suivi…

Pendant que Conscience donnait cette explication, Bernard l’avait rejoint, sautant, moitié triste, moitié joyeux, autour de lui, cherchant sa main droite pour la lécher doucement tandis que, de sa main gauche élevée au-dessus de sa tête, Conscience faisait, pour les tranquilliser, des signes à Madeleine et à Mariette.

Malgré ces signes, la pauvre mère s’approchait très pâle et très effarée, car elle voyait à terre la serviette ensanglantée, et sur le revers du fossé la trousse encore ouverte du docteur.

Celui-ci alla au-devant d’elle pendant une vingtaine de pas.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! docteur, s’écria-t-elle, qu’est-il arrivé à mon pauvre Conscience ?

Et Mariette, qui n’osait parler, interrogeait du regard.

— Rien, dit le docteur, ou plutôt un accident sans gravité…

— Un accident !… Conscience ! Conscience !…

— Ma mère, fit le jeune homme, ne craignez rien ; me voilà.

— Un accident, mon Dieu ! s’écria la pauvre mère, un accident !

Et elle cherchait à voir cette main que Conscience lui cachait en la portant derrière son dos.

Mariette, alors, vit ce que ne pouvait voir Madeleine.

— Ô ma mère ! s’écria-t-elle. Conscience n’a plus que quatre doigts à la main.

— Et c’est un grand bonheur, dit le docteur Lécosse, car, grâce à cet accident, qui n’a rien de dangereux, Conscience, maintenant, ne saurait manquer d’être réformé.

— Et tu comprends, bonne mère, je ne te quitterai pas… je ne quitterai pas Mariette…

À ces mots, Madeleine se laissa tomber à genoux, et, levant ses deux mains au ciel :

— Mon Dieu ! dit-elle, ce que vous faites est bien fait ; que votre nom soit béni sur la terre comme au ciel !

— Conscience ! murmura Mariette, c’est donc pour cela que tu m’envoyais seule à Villers-Cotterêts ?

— Silence ! dit le jeune homme.

En ce moment, on vit, derrière une petite montée, Bastien qui, ayant rentré les chevaux à l’écurie, revenait à toutes jambes comme il en avait fait la promesse à son ami.

— Allons ! allons ! dit le docteur Lécosse en remontant sur sa jument, tranquillisez-vous… Je reviendrai demain ; et, comme vous êtes de braves et honnêtes gens, espérons que tout ira pour le mieux.

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