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Chapitre 16 La révision

Tout, en effet, alla pour le mieux, au commencement du moins. Comme il arrive presque toujours dans les cas de paralysie, l’intelligence du père Cadet s’embrouilla, pendant les premiers jours de sa maladie, au point qu’il n’y eut pas d’explication à lui donner sur l’accident arrivé à Conscience, et dont il ne s’aperçut même pas.

Le docteur Lécosse revint le lendemain, comme il avait promis. Les deux malades étaient aussi bien que possible. Conscience souffrait beaucoup et avait une grande fièvre, mais il supportait cette souffrance avec tant de tranquillité, que, à ses yeux seuls, brillant d’une flamme inaccoutumée, il était possible de s’apercevoir de cette souffrance.

Cependant, au milieu du malheur qui frappait la double chaumière, était née cette espérance, éveillée par un mot du docteur, que Conscience, devenu impropre au service militaire, serait réformé le jour de la révision.

Ce jour, on se le rappelle, était fixé au dimanche suivant, le cinquième jour après l’accident.

Il y a sept lieues du village d’Haramont à la sous-préfecture. Tous les autres conscrits, pour pouvoir être à dix heures du matin à Soissons, devaient partir dans la nuit et faire ces sept lieues à pied. Mais, quoique Conscience eût prétendu qu’il était assez fort pour accomplir ce voyage comme ses camarades, sur l’avis du docteur Lécosse, Bastien ne voulut rien entendre, et, le dimanche suivant, à six heures du matin, il était à la porte de la chaumière du père Cadet, avec une carriole que lui avait prêtée le voisin Mathieu.

Les femmes ne voulurent point se séparer ainsi de Conscience. D’abord, Mariette avait son lait à porter à Villers-Cotterêts ; c’était une occasion de faire une lieue et de rester plus longtemps avec son bien-aimé ; puis Madeleine, en sa qualité de mère, demanda à profiter de l’occasion ; dame Marie, la moins mère des deux, puisqu’elle ne l’était que par le lait, et non par le sang, resta seule à la garde du père Cadet.

Bernard, avec la petite carriole, devait suivre la grande voiture.

Au moment de se laisser atteler, le pauvre animal fit de grandes difficultés. Il comprenait que l’on projetait un voyage dont il ne serait probablement pas, et l’expérience lui ayant appris que, lorsqu’il quittait son maître pour deux heures seulement, il lui arrivait malheur, sans doute craignait-il, en le quittant pour un temps plus long, qu’il ne lui arrivât un malheur plus grand.

Le père Cadet voyait tous ces préparatifs d’un œil atone et comme on voit pendant un rêve, c’est-à-dire sans lucidité et sans certitude. On lui dit que Conscience allait faire un petit voyage, et cela lui suffit.

Les deux femmes, après avoir embrassé dame Marie, montèrent dans la carriole ; puis Conscience se mit sur la seconde banquette ; Bastien s’assit près de lui, fouetta le cheval, et l’on partit.

Bernard poussa un triste et long hurlement et suivit la grande voiture.

Le village, ce jour-là, était éveillé bien avant l’heure ordinaire. Les conscrits, qui avaient sept lieues à faire à pied pour arriver jusqu’à Soissons, étaient partis à trois heures du matin, et, comme si la douleur entrée dans chaque maison tenait à s’y faire visible, les portes étaient restées ouvertes, les chandelles allumées, et, par ces portes ouvertes, à la lueur de ces chandelles, on voyait, soit une mère isolée, immobile, essuyant des larmes silencieuses, soit quelque groupe pleurant et confondant ses pleurs.

La mort elle-même eût frappé à toutes ces portes, qu’elle ne les eût pas tendues d’un deuil plus sombre et plus douloureux.

Ceux qui avaient pris des numéros élevés étaient appelés comme les autres, car, quoiqu’on fût devenu fort difficile en matière de réforme, il fallait toujours bien réformer ceux qui n’avaient point la taille ou qu’une infirmité quelconque rendait complètement impropres au service militaire ; par conséquent, chaque réformé faisait monter d’un numéro la mauvaise chance.

Au point du jour, on était à Villers-Cotterêts ; il était sept heures ; à dix, il fallait être à Soissons ; restaient six lieues à faire : il n’y avait donc pas de temps à perdre.

Bastien, pour donner quelques instants de plus à ses pauvres amis, ne s’arrêta qu’au bout de la ville, sur la route même de Soissons. Là, il fallut bien se dire adieu.

C’était la première séparation. Jamais, depuis sa naissance, Conscience n’avait quitté sa mère un jour entier.

Qui sait pour combien de jours on se quittait !

Cette espérance avec laquelle on avait vécu, qu’on avait nourrie, choyée, caressée, tant que le jour de la séparation n’était pas venu ; cette espérance à laquelle on avait cru comme à une réalité, voilà qu’en ce moment on l’appelait, on la cherchait, on l’évoquait ; et voilà qu’elle échappait aux bras qui voulaient la saisir, comme échappe une vapeur, comme échappe un nuage, comme échappe une chimère !

Les embrassements furent longs et douloureux ; Conscience ne pouvait point embrasser Mariette comme il embrassait sa mère ; aussi, serrant Madeleine contre son cœur avec sa main mutilée, il donnait l’autre main à Mariette, et Mariette, le front incliné sur cette main, la baignait de larmes.

Comme s’il eût compris son humilité, Bernard, l’œil fixé sur le groupe désolé, ne cherchait pas même à réclamer sa part d’intérêt ; mais, si l’on eût regardé de son côté, il eût été facile de voir quelle profonde douleur vivait en lui.

Sept heures et demie sonnèrent : on n’avait plus que deux heures et demie pour faire les six lieues. Tout en essuyant une larme avec le coin de sa manche, Bastien commença de faire claquer son fouet comme pour faire comprendre à toutes ces mémoires oublieuses que le moment de la séparation était venu. Alors les larmes silencieuses devinrent des sanglots, les paroles entrecoupées s’échappèrent des lèvres à travers les baisers, et, tout en disant à Bastien, non moins ému que les autres : « Encore une minute, Bastien ! encore une seconde ! » on se sépara.

Cependant une plainte, qui semblait l’expression d’une douleur humaine, vint frapper le cœur de Conscience, qui s’apprêtait à remonter dans la carriole.

— Oh ! Bastien, dit Conscience, le pauvre Bernard ! je l’avais oublié !

Et il courut vers Bernard, qui se tenait modestement à vingt pas en arrière et qui, voyant que Conscience se souvenait de lui, vint de son côté à son maître avec une telle rapidité, qu’il en fit sauter la moitié du lait hors des vases de fer-blanc où il était contenu.

Qu’on ne rie pas de ce que nous allons dire. L’embrassement fut tendre entre le maître et le chien. Conscience lui adressa tout bas quelques paroles auxquelles le chien sembla répondre par des aboiements inintelligibles pour tout autre que le pauvre innocent. Mais cependant une promesse était échangée entre les deux amis : Conscience donnait Bernard à Mariette pour tout le temps où il serait absent, et Bernard s’engageait à la servir et à la défendre.

Un dernier baiser, rapide comme un souffle matinal et comme lui arrosé de larmes, fut déposé sur les joues de Madeleine, erra sur tout le visage de Mariette, puis Conscience, tiré par l’implacable Bastien, remonta en voiture.

La voiture partit ; mais Conscience, penché en dehors, put, pendant cinq minutes encore, répondre de la tête et de la main aux signes de sa mère et de Mariette, et ce ne fut qu’au tournant de la route que tout disparut.

Alors Madeleine s’assit sur le revers du fossé, laissant tomber sa tête sur ses deux genoux ; Mariette la regarda longtemps, le front incliné, le visage baigné de larmes et les bras pendants ; puis, respectueuse pour cette grande douleur maternelle, qui semble toujours un abîme près des autres douleurs, elle rentra dans la ville avec Bernard, bien sûre que, sa tournée finie, elle retrouverait Madeleine où elle la laissait.

Quant à la carriole qui emportait Bastien et Conscience, elle continuait de rouler sur la route de Soissons.

À dix heures sonnantes, elle s’arrêtait à la porte de la sous-préfecture. Comme la révision se faisait ainsi que s’était fait le tirage, c’est-à-dire par lettre alphabétique, le canton de Villers-Cotterêts ne devait être appelé que vers les quatre heures.

C’étaient cinq heures au moins que Conscience eût pu passer avec Madeleine et Mariette, et qu’il passa assis sur les marches d’une porte avec Bastien.

Si lentes qu’elles soient, les heures finissent toujours par s’enfoncer, les unes après les autres, dans cet abîme du passé qu’on appelle le temps. Le tour d’Haramont vint, et les cinq jeunes gens tombés au sort furent introduits, suivis des quatre qui espéraient échapper au service grâce à l’élévation de leurs numéros.

La salle présentait un aspect assez sévère : sur une estrade, étaient assis le sous-préfet, le maire, les autorités municipales. Deux médecins de la ville et deux chirurgiens militaires se tenaient debout dans l’espèce d’hémicycle où s’avançaient les conscrits ; une douzaine de gendarmes tapissaient la muraille.

L’ordre de la révision observé pour la ville était interverti pour les villages : on avait réuni les jeunes gens dans une même salle, et ils étaient appelés suivant le chiffre du numéro qu’ils avaient tiré, c’est-à-dire que celui qui avait tiré le numéro 1 était appelé le premier, et ainsi de suite jusqu’à ce que le contingent fût fourni.

Conscience devait donc paraître le dix-neuvième, puisqu’il avait le numéro 19.

Ceux qui étaient réformés avaient permission de sortir et de retourner chez eux à l’instant même ; ceux que l’on jugeait bons étaient retenus, introduits dans une salle voisine, inscrits, enrégimentés, envoyés à une caserne provisoire, et, dans les deux ou trois jours, acheminés vers leurs régiments respectifs.

Parmi les dix-huit premiers qui passèrent devant le conseil de révision, trois seulement furent réformés ; l’un parce qu’il n’avait pas la taille, l’autre parce que, ayant eu le genou brisé dans une chute qu’il avait faite du haut d’un toit en exerçant son état de couvreur, il était resté boiteux, et le troisième parce qu’on le reconnut atteint d’une phtisie arrivée au second degré.

Puis vint le tour de Conscience.

Son nom fut appelé, la porte s’ouvrit, il entra.

Elle allait se refermer derrière lui, lorsque, par l’entrebâillement de cette même porte, passa la tête de Bastien.

Un gendarme voulut forcer cette tête de disparaître ; mais, reconnaissant un militaire, et un militaire décoré, il y mit un peu plus d’égards qu’il n’en eût mis avec tout autre.

— Camarade, dit-il, la consigne est positive : on n’entre pas à moins qu’on ait l’honneur d’appartenir aux autorités constituées, d’être médecin, chirurgien, conscrit ou gendarme.

— Diable ! fit Bastien, c’est la consigne, bien vrai ?

— Vous comprenez que je ne voudrais pas mentir à un brave, dit le gendarme.

— Alors, la consigne ne permet pas que j’entre ?

— Elle ne le permet pas.

— Elle ne permet pas que je passe ma tête, comme cela, dans la salle ?

— Elle ne le permet pas non plus.

Et le gendarme fit un mouvement pour repousser la porte.

— Attendez donc, dit Bastien : si elle défend que j’entre, si elle défend que je passe la tête…

— Elle le défend.

— Bon, elle ne défend pas que, par mégarde, sans y faire attention, pour faire plaisir à un vieux, pour rendre service à un camarade, vous laissiez la porte entrouverte, poussée tout contre même… tenez, comme cela, de manière que j’y applique alternativement l’œil et l’oreille, selon que je voudrai entendre… et vous comprenez, gendarme, je tiens beaucoup à voir et à entendre ce qui va se passer, m’intéressant infiniment au conscrit que l’on révise à cette heure.

Le gendarme se retourna vers son camarade :

— Eh ! dit-il, tu entends ?

— Oui, bien.

— Qu’en penses-tu ?

— Je pense que ce n’est pas un grand crime que de faire ce qu’il désire.

— C’est bien, camarade, dit le gendarme à Bastien, les amis ne sont pas des Turcs.

— Ah ! à la bonne heure !

— Écoutez, regardez, mais ne dites pas un mot, sinon je vous prends l’oreille ou le nez dans la porte.

— Soyez tranquille ; on sera sage, dit Bastien.

— Chut ! voilà l’autorité qui parle, dit le gendarme ; taisons-nous…

— Trop juste, fit Bastien. Et il écouta.

Pendant le dialogue que nous venons de rapporter, on avait appelé Conscience en face de l’estrade où était assis monsieur le sous-préfet ; on lui avait demandé son nom et prénoms, et on s’était informé près de lui des motifs qu’il avait à faire valoir pour être exempté.

Alors il avait tiré sa main mutilée du mouchoir qui la supportait.

Deux chirurgiens s’étaient aussitôt approchés de lui, avaient enlevé l’appareil et mis à nu la blessure, qui commençait à se cicatriser.

À la vue de cette blessure, si caractéristique, les deux chirurgiens échangèrent un regard avec le sous-préfet, puis se sourirent entre eux.

— Mon ami, dit d’un ton doucereusement goguenard un des deux chirurgiens, quand vous est arrivé cet accident que vous invoquez comme cas de réforme ?

— Monsieur, dit Conscience, il m’est arrivé mardi dernier.

— Deux jours après le tirage ?

— Oui, monsieur.

— Et, par conséquent, deux jours après que vous avez eu amené le numéro 19 ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ? demanda le sous-préfet.

— Eh bien ! monsieur le sous-préfet, dit le chirurgien goguenard, le cas n’est pas nouveau : les Romains faisaient parfois ce que ce garçon vient de faire ; seulement, comme le fusil n’était pas inventé de leur temps, c’était le pouce qu’ils se coupaient. Pouce coupé, pollextruncatus, était un cas assez fréquent et assez significatif pour qu’il ait enrichi la langue du mot français poltron.

Et, après avoir donné cette preuve d’érudition, le docteur salua gracieusement le sous-préfet, qui non moins précieusement lui rendit son salut.

— Diable ! diable ! fit Bastien, il me semble que cela va mal !

— Silence ! dirent à la fois les deux gendarmes.

— Vous entendez ce que dit monsieur le chirurgien, jeune homme ? dit le sous-préfet.

— Oui, monsieur, répondit naïvement Conscience ; j’entends, mais je ne comprends pas.

— Vous ne comprenez pas que vous êtes un poltron.

— Je crois que vous faites erreur, monsieur le sous-préfet, dit Conscience avec la même simplicité ; je ne suis pas poltron.

— Et pourquoi donc vous êtes-vous coupé, non pas le pouce mais le doigt… car vous vous êtes coupé le doigt vous-même et exprès, n’est-ce pas ?

— Oui, moi-même, monsieur, et exprès, comme vous le dites.

— Eh bien ! au moins il n’est pas menteur, dit le sous-préfet.

— Je n’ai jamais menti, monsieur, dit Conscience. D’ailleurs, à quoi cela sert-il de mentir, puisque, en supposant qu’on parvienne à tromper les hommes, on ne peut tromper Dieu ?

— Alors, pour quelle raison vous êtes-vous coupé le doigt ? Voyons, puisque vous ne mentez jamais, dites-nous cela.

— Pour ne point partir, monsieur.

Les autorités étaient dans un moment d’agréable humeur : elles éclatèrent de rire.

— Ça va mal ! ça va mal ! dit Bastien en secouant la tête. L’imbécile ! ne pouvait-il pas dire que c’était par accident… Ah ! si j’étais à sa place, comme je les blaguerais, moi !

— Silence donc ! firent les gendarmes, ou nous fermons la porte.

— Oui, gendarme, dit Bastien, je me tais ; vous avez raison.

— Ainsi, dit le sous-préfet, vous ne vouliez pas partir ?

— Je désirais ne point partir, oui, monsieur.

— Et ce n’était pas par poltronnerie que vous désiriez rester ?

— Non, monsieur.

— Pourquoi était-ce donc alors ?

— Parce que, si je pars, répondit Conscience de sa voix grave et douce, j’ai un vieux grand-père malade qui risque de mourir de faim et une pauvre mère tout en larmes qui risque de mourir de douleur.

L’accent avec lequel Conscience prononça ces paroles était si profond, que l’autorité elle-même cessa de rire.

— Ah ! murmura Bastien, bien répondu, morbleu !

— Vous tairez-vous ? dirent les gendarmes.

— Moi ! je n’ai point parlé, dit Bastien.

Les officiers municipaux échangèrent un regard.

Puis le sous-préfet continua la série de ses questions, qui peu à peu avaient pris la forme d’un interrogatoire.

— Et, demanda-t-il, qui vous a inspiré cette malheureuse idée de vous couper le doigt ?

— Vous-même, monsieur le préfet, répondit Conscience.

— Hein, moi ? plaît-il ?… Ah ! par exemple ! voici la première fois que je vous vois et que je vous parle.

— C’est vrai, monsieur ; mais un de mes amis qui est venu à Soissons, lundi dernier, a eu l’honneur de vous voir et de vous parler.

— À moi ?… un de vos amis ?

Bastien poussa la porte et passa sa tête entre les deux battants.

— C’était moi, mon sous-préfet, dit-il ; me reconnaissez-vous ?

— Eh bien ! dirent les deux gendarmes en repoussant la porte chacun de son côté et en prenant Bastien par le cou.

— Eh ! eh ! s’écria Bastien, faites donc un peu attention à vos gestes… Vous m’étranglez, camarades !

Et, ouvrant la porte avec violence, il passa entre les deux gendarmes et se trouva dans la salle.

Le premier mouvement du sous-préfet avait été de faire sortir Bastien ; mais l’uniforme de hussard, mais sa croix produisirent leur effet accoutumé ; d’un mouvement de tête, le fonctionnaire public fit signe aux gendarmes de tolérer sa présence dans l’enceinte sacrée.

Bastien, encouragé par ce signe de tête, jugea que c’était à lui de prendre la parole et de donner l’explication.

Conscience s’était retourné de son côté et lui souriait doucement.

Bastien se sentit encore enhardi par ce sourire.

— Voilà donc la chose, mon sous-préfet, dit-il. Je suis venu, comme vous savez, m’offrir aux lieu et place de Conscience.

— Oui, je vous reconnais.

— Oh ! quand vous ne me reconnaîtriez pas, ce serait vrai tout de même ; à preuve que vous m’avez refusé sous prétexte qu’il me manquait deux doigts, et vous voyez, messieurs, ajouta Bastien en montrant sa main, les deux doigts manquent en effet.

— Eh bien ! quelle coïncidence cela peut-il avoir avec ce que disait tout à l’heure le conscrit ?

— Co-ïn-ci-dence ! répéta Bastien, visiblement choqué du mot… Enfin, n’importe !… La coïncidence qu’il y a, la voici : c’est que Conscience, que voilà, a appris par une femme… les femmes, vous le savez, mon sous-préfet, il leur est parfaitement impossible de taire leur langue… il a donc appris par une femme… par Catherine… la fille du père Pinot, le sabotier… il a donc appris que j’étais venu à Soissons ; j’avais eu l’imprudence de lui confier cela, à cette Catherine !… que j’étais donc venu à Soissons, que je vous avais vu, que je vous avais offert de partir aux lieu et place de Conscience, et que vous m’aviez dit : « Mon cher monsieur Bastien, je suis désolé de vous refuser, mais vous ne pouvez pas remplacer Conscience, attendu qu’il vous manque deux doigts » ; vous avez même ajouté, vous devez vous le rappeler, monsieur le sous-préfet : « Un, ce serait déjà de trop ! »

— Oui, sans doute, j’ai dit cela.

— Eh bien ! justement, voilà où est l’imprudence ! Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, Conscience l’a su. Alors, mardi matin, au moment où je menais les chevaux à l’abreuvoir, il est venu me questionner, me tirer les vers du nez, comme on dit… J’aurais dû me douter de quelque chose, mais il vous a un air innocent, ce farceur-là, à mettre dedans le diable lui-même ! Alors je lui ai dit que l’empereur ne voulait pas de soldat avec deux doigts, et même avec un doigt de moins… Alors il m’a dit : « C’est bon ; merci ! adieu, Bastien ! » Mais là, comme je vous le dis, pas plus ému que cela ; après quoi il sera rentré à la maison et se sera fait sauter le doigt… N’est-ce pas, Conscience, que voilà finalement comment la chose a dû se passer.

— Elle s’est passée ainsi, en effet, dit Conscience.

— Un quart d’heure après, je l’ai rencontré. Oh ! mon Dieu, tout était dit, et on lui faisait l’amputation ; et même… c’est honteux à avouer pour un vieux soldat, mais, comme dit Conscience, la vérité avant tout… et même que je me suis trouvé mal ! Enfin, jusqu’à présent, je m’étais cru un homme ; je me trompais : je n’étais qu’un enfant, qu’une femmelette, qu’un… je ne sais quoi ! Mais il n’en est pas moins vrai que, s’il y a une faute commise, il faut vous en prendre à vous et à moi, et pas du tout à Conscience. Allons, allons ! Conscience, monsieur le sous-préfet, reconnaît son tort… Viens, allons-nous-en. L’empereur ne veut pas de soldats estropiés. Monsieur le sous-préfet, votre serviteur.

— Un instant, dit le sous-préfet, étendant la main.

— Comment ! un instant ?

— Gendarmes, faites faire silence.

— Mais sacrebleu ! s’écria Bastien.

— Silence ! firent les deux gendarmes en tirant Bastien en arrière.

Bastien comprit qu’en insistant il allait gâter l’affaire de Conscience, si toutefois ce n’était pas déjà fait, et il se tut.

— Conscrit, dit le sous-préfet à Conscience, ce que vous avez fait est un délit prévu par le Code militaire : vous pourriez donc en porter la peine, et ce ne serait pas même de la sévérité, ce ne serait que de la justice.

— Comment cela ? comment cela ? fit Bastien ; puisque Conscience…

— Silence donc ! lui crièrent à la fois les deux gendarmes.

— Mais, continua le sous-préfet, la simplicité de votre aveu désarme vos juges. Messieurs les chirurgiens, déclarez dans quelle arme peut, malgré sa mutilation, servir le conscrit.

— Dans quelle arme ? dit Bastien. Dans aucune, j’espère bien ; sans quoi je partirais pour lui.

— Faites sortir le hussard, dit le sous-préfet impatienté.

— Eh bien ! non, non, monsieur le sous-préfet… Foi de Bastien ! je ne dirai plus mot… Laissez-moi seulement ici jusqu’à la fin.

— Mais, dirent les chirurgiens, après s’être consultés, malgré la main mutilée, le conscrit peut faire un bon pionnier ou un excellent soldat du train.

— C’est bien, dit le sous-préfet. Faites passer le conscrit à droite, et inscrivez-le dans les équipages de l’armée.

À cette décision, Conscience pâlit affreusement, car il songea à la douleur qu’allaient éprouver ses deux mères et sa fiancée.

Mais il n’en obéit pas moins, en jetant un regard d’adieu et de remerciement.

— Ah ! mon pauvre Conscience ! s’écria Bastien les bras étendus vers lui et les larmes aux yeux, enfoncé dans Royal-Cambouis ! comme on dit au rrrégiment... Quelle humiliation !...

Et il sortit désespéré, non point de ce que Conscience n’eût pas été réformé, mais de ce qu’il partait comme soldat du train.

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