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Chapitre 17 Ce qui se passait en France, du 10 novembre 1813 au 6 avril 1814

Ce n’était pas sans raison que le sous-préfet de Soissons, dans son désir d’être nommé préfet, demandait avec tant d’insistance des soldats pour Napoléon : Napoléon en avait réellement bien grand besoin.

Il n’y avait rien d’exagéré dans ces paroles prononcées par lui au sénat le 10 novembre 1814 :

« Toute l’Europe marchait avec nous il y a un an ; aujourd’hui, toute l’Europe marche contre nous. »

Seulement, il eût dû dire :

« Toute l’Europe marchait avec moi, il y a un an ; aujourd’hui, toute l’Europe marche contre moi. »

Ce léger changement, qui faisait un pronom personnel d’un pronom collectif, eût fort éclairci et simplifié la question.

Pour la seconde fois, l’Europe se trompait à l’endroit de la France : la première, c’était en 1792, quand, au lieu de laisser la révolution se concentrer dans ce grand cratère que l’on nomme Paris, elle avait forcé Paris à répandre sur le monde cette lave révolutionnaire qui l’avait embrasé.

La seconde fois, c’était en 1813, quand, au lieu d’accorder à Napoléon la paix qu’il demandait, de le circonscrire dans nos anciennes limites, de l’y garder à vue pour qu’il n’en sortît plus, elle le poussa à bout comme un sanglier blessé, l’accula à l’île d’Elbe, lui fit faire le plus beau retour historique qui jamais ait illuminé l’histoire d’un sillon de feu, et, en le crucifiant à Sainte-Hélène, mit à la fin de sa vie ce magnifique calvaire qui en fit un dieu, non seulement pour la France, mais encore pour le monde !

Et, en effet, comme il faut être juste, même envers les hommes de génie – bel exemple que nous donnons, et que nous voudrions bien voir suivi par nos contemporains –, nous avouerons que cette paix qu’on lui proposait alors, il ne pouvait l’accepter.

Le 5 novembre, le prince régent d’Angleterre déclare devant le parlement qu’il n’est ni dans l’intention de l’Angleterre, ni dans celle des puissances alliées de demander à la France aucun sacrifice incompatible avec son honneur et ses justes droits.

C’était parfaitement joué, puisque, si la guerre continuait après une telle déclaration, on ne pouvait attribuer cette persistance dans la voie sanglante qu’à l’amour de l’empereur pour la destruction.

Oh ! nous le répétons, l’Angleterre joue parfaitement bien ; seulement, elle triche parfois.

Le 14 novembre, monsieur de Saint-Aignan arrivait à Paris.

Monsieur de Saint-Aignan était un homme de beaucoup d’esprit, jouissant d’une grande faveur près de Napoléon, faveur conquise par un admirable à-propos de flatterie.

Comme il était préfet des Hautes-Alpes, je crois, l’empereur visitait un jour avec lui son département, et l’interrogeait sur toutes choses avec sa manière brusque et saccadée.

Bonaparte aimait les réponses rapides ; il s’agissait moins de lui répondre juste que de ne pas balbutier en lui répondant.

Les questions s’étaient multipliées vis-à-vis de monsieur de Saint-Aignan, et chaque question avait obtenu immédiatement sa réponse, rapide comme une riposte.

— Combien d’hommes, monsieur le préfet ?

— Tant, Sire.

— Combien d’arpents de bois ?

— Tant.

— Combien d’hectares de terre ?

— Tant.

— Combien d’oiseaux de passage ?

— Un seul, Sire, un aigle !

L’empereur, ennuyé à la fin de ces vives réponses qu’il aimait tant, avait voulu embarrasser monsieur de Saint-Aignan, et lui avait donné la réplique de cette splendide flatterie.

Napoléon se regarda comme battu, et récompensa le vainqueur en l’appelant au conseil d’État d’abord, en le nommant plus tard son écuyer, puis en l’attachant à la cour de Weimar comme ministre résident de France.

L’envahissement de l’Allemagne forçait monsieur de Saint-Aignan à revenir en France. Monsieur de Metternich avait résolu de profiter de ce retour pour faire parvenir de nouvelles propositions de paix à l’empereur.

Le 9 novembre, le jour même de la rentrée de Napoléon dans ces Tuileries si fatales aux rois, et où nous l’avons laissé demandant les trois cent mille conscrits, dont le pauvre Conscience devait faire partie, ce même jour, à Francfort, monsieur de Saint-Aignan recevait de monsieur de Metternich, de monsieur de Nesselrode, ministre de Russie, et de lord Aberdeen, ministre d’Angleterre, l’ultimatum suivant :

« Les alliés offrent la paix, à la condition que la France abandonnera l’Allemagne, l’Espagne, la Hollande, l’Italie, et se retirera derrière ses frontières naturelles des Alpes, des Pyrénées et du Rhin.

» On choisira un ville des bords du Rhin pour tenir le congrès ; mais les négociations ne suspendront en aucune façon les opérations militaires. »

Les conditions étaient dures, surtout pour un homme qui avait pris l’habitude de faire des conditions, et non d’en recevoir.

Abandonner l’Allemagne, il le fallait bien, puisque l’Allemagne, envahie par les alliés, nous était reprise.

Abandonner l’Espagne, c’était chose arrêtée déjà. La résistance acharnée des Espagnols, soutenue par l’or et le fer de l’Angleterre, avait lassé Napoléon.

Mais abandonner la Hollande, tout entière à nous et si pleine de ressources pour la France et de menaces contre l’Angleterre ; mais abandonner l’Italie, intacte et occupée par Murat et Eugène ; c’étaient là des sacrifices terribles que l’on ne pouvait faire qu’à une paix prompte, de ces retranchements cruels que l’on ne pouvait faire que dans l’espoir d’une guérison absolue.

Or, rien de tout cela n’était positif, puisque les négociations ne devaient aucunement suspendre les opérations militaires.

Ces ouvertures inacceptables ne furent cependant point repoussées tout à fait ; seulement, Napoléon se prépara à subir son destin jusqu’au bout, et à faire de sa fortune la fortune de la France.

De là, la rigueur des ordres donnés aux préfets et aux sous-préfets à l’endroit de la conscription.

En même temps, tout s’apprêtait pour repousser la guerre d’invasion dont la France était menacée, et menacée d’une façon bien autrement inquiétante qu’en 1792.

D’abord, en 1792, la France n’avait contre elle que la Prusse et l’Autriche, tandis qu’en 1813, elle avait l’Europe tout entière.

En 1792, elle se battait pour la conquête de sa liberté ; en 1813, elle se battait pour le maintien du despotisme.

Enfin, en 1792, il s’agissait d’être ou de ne pas être ; en 1813, il s’agissait tout simplement que Napoléon fût encore ou ne fût plus.

La question s’était bien amoindrie en cessant de se faire nation et en se faisant homme.

Maintenant, au lieu de l’enthousiasme national, restait le génie individuel.

Voyons, en peu de mots, ce que va faire ce génie, réduit à ses propres forces par l’abandon de la France, épuisée du sang qu’elle a perdu, victorieuse ou vaincue, sur tous les champs de bataille de l’Europe.

Hélas ! nous le répétons pour la seconde fois, l’histoire des grands de ce monde est tellement mêlée à celle des petits, que, à notre suprême regret, nous sommes obligés de nous occuper des puissants, quand nous voudrions ne nous occuper que des humbles.

Les propositions transmises par monsieur de Saint-Aignan avaient été communiquées au corps législatif, Napoléon déclarant que, si dures que fussent ces conditions, il était prêt à les accepter, si elles devaient amener la paix.

Par malheur, Napoléon prenait le corps législatif dans un moment de mauvaise humeur. Napoléon lui avait, pendant son dernier voyage à Paris, imposé un président sans présentation de candidat.

Nous ne professons pas une admiration profonde pour monsieur Baour-Lormian. Cependant, comme nous tenons à notre réputation d’impartialité, nous avouerons qu’il y a, dans sa tragédie de Mahomet second, deux beaux vers.

Il s’agit de ce corps des janissaires, si fort dédaignés des sultans.

Qu’ils nous font payer cher les mépris qu’ils

/ endurent :

Si le trône chancelle, à l’instant ils

/ murmurent !

dit Mahomet II.

Il en fut du corps législatif comme du corps des janissaires ; le trône de Mahomet II chancelait : il murmura.

Une commission de cinq rapporteurs, composée de messieurs Lainé, Gallois, Flauguergues, Raynouard et Maine de Biran, hostiles tous les cinq au système impérial, fut nommée, et rédigea une adresse dans laquelle se glissa timidement le mot liberté, oublié depuis douze ans.

Si peu de place que le pauvre mot tînt dans l’adresse, Napoléon le remarqua. Le mot liberté, c’était sa tête de Méduse à lui ; il déchira l’adresse et ajourna le corps législatif.

Le 2 décembre, le duc de Vicence, qui remplace le duc de Bassano aux affaires étrangères, écrit à monsieur de Metternich que Napoléon adhère aux bases générales proposées par monsieur de Saint-Aignan.

Le 10 décembre, on reçoit de monsieur de Metternich la nouvelle inattendue que les alliés, ne pouvant prendre aucune détermination sans le concours de l’Angleterre, ont écrit au cabinet de Saint-James et attendent la réponse.

L’espoir d’une négociation franche et loyale a donc disparu, et Napoléon doit, comme dernier moyen de salut, accepter franchement la guerre.

D’ailleurs, pendant ces négociations illusoires, les alliés ont continué leur marche. Ils apparaissent maintenant sur nos trois frontières de l’est, du nord et du midi.

Les Anglais ont passé la Bidossa et vont franchir les Pyrénées.

Le prince de Schwartzenberg avec la grande armée, forte de cent cinquante mille hommes, est en train de violer la neutralité de la Suisse.

Blücher est entré dans Francfort, autre violation, avec cent trente mille Prussiens.

Bernadotte a envahi la Hollande et pénètre en Belgique avec cent mille Suédois et Saxons.

Sept cent mille hommes enfin, formés par leurs défaites même à la grande école de la guerre napoléonienne, s’apprêtent à franchir les frontières de la France, négligeant toutes les places fortes et se répondant les uns aux autres par ce seul cri : « Paris ! Paris ! Paris ! »

Le 21 décembre, les souverains alliés publient, à Lœrrach, les proclamations qui donnent le signal des hostilités.

Désormais, ce n’est plus qu’à force de soumission ou d’énergie que l’on sauvera la France.

Napoléon est pour l’énergie ; c’est une raison au corps législatif d’être pour la soumission. Après l’avoir ajourné, Napoléon le casse.

Les coups d’État signalent les commencements et indiquent la fin des pouvoirs monarchiques.

Cependant les nouvelles se pressent, plus désastreuses les unes que les autres.

Le 28 décembre, le général Bubna a pris possession de Genève.

Le 30, le prince de Schwartzenberg a poussé ses colonnes sur Épinal, Vesoul et Besançon.

Le 4 janvier 1814, l’ennemi entre à Vesoul.

Le 9, Besançon est investi.

Voilà où en est la grande armée étrangère, composée d’Autrichiens, de Bavarois et de Wurtembergeois, et avec laquelle marche la garde impériale russe.

Quant à Blücher, arrêté pendant quelque temps sur les bords du Rhin, il a enfin traversé le fleuve sur trois points dans la nuit du 1er janvier.

Au centre, les corps du général Laugeron et du général d’York ont franchi le Rhin à Caub.

À l’aile droite, le corps du général Saint-Priest a franchi le Rhin à Neuwied, où nous-mêmes l’avons franchi deux fois aux jours des vieilles victoires républicaines.

Enfin, à l’aile gauche, les corps de Sacken et de Kleist ont franchi le Rhin devant Manheim.

Nous avons déjà dit où était l’armée anglo-espagnole, commandée par Wellington.

Cependant il va se faire une halte d’un instant.

Le duc de Bellune évacue Strasbourg avec une armée qui ne se monte pas à dix mille hommes : mais il reçoit de Napoléon l’ordre de disputer pied à pied les passages des Vosges. Le duc de Trévise arrive avec une division de la garde, pour le soutenir, par la route de Langres.

Le duc de Raguse, avec une vingtaine de mille hommes, obligé de battre en retraite d’abord, s’appuiera le plus longtemps possible sur les nombreux glacis des forteresses de la Lorraine.

Le duc de Castiglione défendra Lyon, où il se rend en toute hâte pour organiser la résistance de la seconde ville de l’empire ; il sera secondé par le général Deschamps, qui pourvoit à la sûreté de Chambéry, et par le général Desaix, qui organise des levées en masse dans le Dauphiné.

Le duc de Tarente est à Liège, occupé à pourvoir à la sûreté des places du bas Rhin et de la Meuse, avec ordre de rentrer dans la vieille France par la porte des Ardennes.

Le duc de Dalmatie, après un combat de quatre jours, et malgré la désertion des troupes allemandes, qui, le 11 décembre au soir, ont passé en masse dans le camp espagnol, s’est arrêté sur les glacis de Bayonne.

Le duc d’Albuféra, qui recule depuis le cœur de l’Espagne, s’est arrêté sur le Lobrégat et a établi son quartier général en Catalogne.

Eugène, en Italie, défend le passage de l’Adige contre les Autrichiens, qui n’ont pu le forcer.

Cette halte, commandée par Napoléon, s’est donc opérée, pendant un instant, sur toute la ligne circulaire qui enveloppe la France, de la bouche de l’Escaut aux bouches de la Garonne.

Cet instant, si court qu’il soit, suffit à Napoléon pour jeter les yeux sur son échiquier.

L’ennemi s’avance avec sept cent mille hommes, c’est vrai ; mais l’ennemi, qui, dans trois mois, aura cinq cent mille hommes au centre de la France, ne peut commencer les opérations qu’avec deux cent cinquante mille.

Encore faut-il espérer que l’ennemi s’amusera à bloquer les villes de guerre et que ses forces seront diminuées par ces nombreux blocus.

Lui, Napoléon, de son côté, compte encore deux cent cinquante mille hommes ; mais ces deux cent cinquante mille hommes, qui le rendraient maître des événements, s’ils étaient sous sa main, sont répartis ainsi qu’il suit :

Cinquante mille hommes sur l’Elbe ;

Cent mille au pied des Pyrénées ;

Cinquante mille au-delà des Alpes.

Les autres cinquante mille sont aux mains de Raguse, de Castiglione, de Tarente et aux siennes.

Ce n’est donc, en réalité, que sur cinquante mille ou soixante mille hommes de vieilles troupes et sur ses nouvelles recrues qu’il peut compter.

En outre, quelle que soit son activité, il n’entrera pas en campagne avant la fin de janvier.

Ce retard, d’ailleurs, lui donnera un peu de temps pour tirer des troupes de son armée d’Espagne et de son armée d’Italie.

C’est pour arriver là qu’il vient de sacrifier les prétentions qui, depuis quatre ans, sont l’objet de ses querelles avec l’Espagne et avec Rome.

Dès les premiers jours de décembre, la liberté a été donnée au prince Ferdinand d’Espagne, et, le 11, un traité a été signé avec lui.

Vers le 15 du même mois, le pape a été rendu à l’Italie, et, dans le commencement de janvier, il est en route pour remonter sur le trône de Rome.

Son retour dans la ville éternelle, Napoléon en a l’espoir du moins, préservera l’Italie de l’envahissement de l’Autriche, et la restauration de Ferdinand mettra un terme à l’influence de Wellington à Madrid.

Mais cette halte, qui a suffi à Napoléon pour établir son plan de campagne, a été courte : de tous côtés, nos lignes de défense ont été forcées, trop faibles qu’elles étaient pour résister.

Bubna a intercepté la route du Simplon. Le Valais est enlevé à la France.

Schwartzenbrg a forcé le passage des Vosges ; Blücher est au cœur de la Lorraine ; York est devant Metz.

Depuis le 13 janvier, la vieille France, la France de Louis XIV, est envahie.

Le 14, le prince de la Moskowa a évacué Nancy.

Le 16, le duc de Trévise a évacué Langres.

Le 19, le duc de Raguse est en retraite sur Verdun.

Napoléon n’a plus un instant à perdre.

Déjà, depuis le commencement du mois, il a envoyé, dans les départements, des commissaires extraordinaires chargés de prendre part aux levées d’hommes et aux mesures de défense.

« Français, s’écrie-t-il dans la proclamation dont ils sont porteurs, Français, un dernier effort ! J’appelle ceux de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne et des autres départements au secours de leurs frères de la Lorraine et de l’Alsace. À l’aspect de tous ces peuples en armes, l’étranger fuira ou signera la paix. »

En même temps, toutes les troupes reçoivent l’ordre d’acculer leur retraite sur la Champagne. C’est sur la Champagne que l’on dirigera et les troupes qui arrivent du fond de la France, et les nouvelles levées qu’a fournies la dernière conscription.

Le 20 janvier, le prince de Neuchâtel part de Paris pour annoncer aux troupes la prochaine arrivée de l’empereur.

Le 23, Napoléon signe les lettres patentes qui confèrent la régence à l’impératrice.

Le 24, il lui adjoint le prince Joseph, sous le titre de lieutenant général de l’empire.

Le 25, à deux heures du matin, il brûle ses papiers secrets ; à trois heures, il embrasse sa femme et son fils, et, à trois heures dix minutes, il monte en voiture avec le comte Bertrand.

Voyons maintenant ce qu’était devenu Conscience, pauvre atome perdu dans ce grand mouvement qui agitait le monde.

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