Chapitre 18 La bataille de Laon
Tandis que Bastien allait porter à Haramont la terrible nouvelle qui devait jeter le désespoir dans le cœur des trois malheureuses femmes, Conscience, attaché à l’artillerie de la jeune garde, était envoyé à Fismes, où l’on rassemblait un parc assez considérable tiré de l’arsenal de la Fère et de la ville de Soissons.
L’éducation militaire de Conscience fut faite avec la rapidité qui présidait aux études d’une époque où la pratique était complètement substituée à la théorie. Huit heures de manœuvres par jour lui apprirent, en moins d’un mois, son double service comme conducteur et comme défenseur du caisson auquel il était attaché. Son instructeur, qui était un vieux soldat auquel rien n’échappait des bonnes ou mauvaises dispositions de ses élèves, ne fut point sans remarquer cette espèce d’affinité existant entre le nouveau conscrit et les animaux auxquels il avait affaire. Aussi Conscience fut-il officieusement chargé de l’inspection spéciale des chevaux de sa batterie, qui reconnurent bientôt un ami aux soins dont ils étaient l’objet, et qui, de leur côté, pleins de reconnaissance pour cette amélioration dans leur sort, redoublèrent à la fois de vigueur et de docilité.
Mais ce n’était pas seulement parmi les animaux que Conscience s’était fait des amis, c’était encore parmi ses compagnons, jeunes gens au cœur triste, aux yeux pleins de larmes, venus, comme lui, de tous les points de la France, et qui, peu enthousiastes pour l’état qu’on les forçait d’embrasser en les arrachant à leurs mères, étaient loin, malgré ces huit heures d’exercice par jour, de faire des progrès satisfaisants.
Conscience devint leur consolateur : il les soutint, les encouragea, et, au bout d’un mois de cohabitation avec eux, de même que son influence bienfaisante s’était fait sentir sur les animaux, dont elle avait doublé la vigueur et la docilité, elle se fit sentir sur les hommes, qui lui durent au moins la résignation, lorsqu’ils ne lui durent pas le courage.
Le 20 janvier, le prince de Neuchâtel, en passant, donna l’ordre de concentrer toutes les forces sur Châlons.
Deux heures après, la batterie à laquelle appartenait Conscience se mit en route. Le même soir, elle faisait halte à Reims ; puis, la même nuit, après quatre heures de repos, elle se remettait en route pour Châlons, où elle arrivait le 21 au soir.
Là, on sent qu’on approche de l’ennemi, et le spectacle des malheurs de l’invasion frappe, pour la première fois, les yeux de Conscience. Ce sont des pauvres paysans de Bar-le-Duc, de Vassy et de Saint-Dizier, qui fuient en emportant leur mobilier dans des charrettes, les unes traînées à bras, les autres attelées d’ânes ou de chevaux. Quelquefois, au sommet d’une de ces charrettes, une mère, assise sur un matelas, courbée en avant, comme pour mieux le protéger, serre contre sa poitrine un enfant qu’elle allaite en le berçant avec une modulation si triste et si monotone, qu’elle ressemble bien plus à une plainte qu’à un chant. Cette procession désolée, qui va sans savoir où, qui fuit pour fuir, s’arrête sur les places, trop pauvre qu’elle est pour se risquer dans les auberges. Là, elle vit de la charité publique, du vin que leur apportent de jeunes filles compatissantes, du pain que partagent avec elles les soldats, d’aumônes que leur font les bonnes âmes en disant : « Dieu vous conduise ! »
Conscience, qui mange à peine, encore tout souffrant qu’il est de sa blessure, donne à ces malheureux tout son vin et les trois quarts de son pain, et comme ils joignent les mains en le bénissant, il leur dit :
— Si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, faites prier vos enfants pour trois pieuses femmes qu’on appelle Madeleine, Marie et Mariette ; le Seigneur les connaît, j’espère, et saura que c’est pour elles que vous priez.
Et, si on lui demande pourquoi il recommande les trois femmes aux prières des jeunes lèvres :
— C’est, dit-il, que les prières des enfants, étant plus pures, sont plus agréables au Seigneur.
Puis, parfois, il songe avec terreur que l’ennemi continue d’avancer toujours, et que, si Napoléon, dont on parle beaucoup, mais qu’on ne voit point encore, ne parvient pas à l’arrêter, il y aura peut-être un moment où les trois pauvres femmes de son cœur fuiront dans une charrette traînée par Pierrot, ainsi que ces malheureux qu’il voit fuir et avec lesquels il partage son pain et son vin ; et il espère que, comme il fait lui-même, d’autres feront aussi, et qu’elles trouveront, sur leur route, le pain et le vin de la charité.
D’heure en heure, les fuyards deviennent plus nombreux ; c’est que, d’heure en heure, l’ennemi se rapproche.
En effet, le 21, l’ennemi n’est plus qu’à quinze lieues : ses avant-postes se sont fait voir à Bar-le-Duc.
Le 22, il n’est plus qu’à dix lieues : des partis de Russes et de Prussiens ont été signalés à Vitry-le-François.
C’est à la fois la grande armée russe, autrichienne et bavaroise, commandée par Schwartzenberg, et l’armée prussienne, commandée par Blücher, qui s’avancent.
La première, descendue des Vosges par plusieurs routes, dirige sa plus forte colonne sur Troyes. La vieille garde, commandée par le duc de Trévise, est poussée devant elle, et, quoique disputant le terrain pied à pied, sa retraite commence à encombrer les rues de Vitry-le-François et vient battre de ses premiers flots les faubourgs de Châlons.
La seconde a dépassé la Lorraine, vient d’occuper Saint-Dizier, et se porte diagonalement sur l’Aube.
Si Napoléon n’arrive pas d’ici à deux jours, les troupes qui sont à Châlons, et qui n’ont pas d’ordres, seront obligées de se mettre en retraite sur Paris.
Le 25, au matin, les fuyards commencent à paraître dans les rues de Châlons ; ils roulent avec leurs flots un reste de paysans attardés qui ont laissé leurs maisons en flammes et qui, voyant que Dieu, malgré leurs prières, ne les a point gardés du malheur, appellent à leur aide ce Napoléon dont, pendant douze ans, on leur a fait un autre dieu.
Mais, dans les rues mêmes de Châlons, ces fuyards se mêlent aux premières colonnes des troupes qui arrivent de Paris et qui annoncent l’empereur. Trois jours auparavant, elles ont été passées en revue dans la cour des Tuileries, et Napoléon leur a dit : « Partez, je vous suis ! »
Enfin, vers cinq heures de l’après-midi, comme on écoute avec inquiétude le canon qui se rapproche, les cris de Vive l’empereur !se font tout à coup entendre dans le faubourg de Paris. Cinq voitures, dont la première attelée de six chevaux et les autres de quatre, traversent la ville, s’arrêtent à la porte de la préfecture, et Napoléon descend de la première.
Il est calme et froid, comme d’habitude, l’homme de marbre ; seulement, son sourcil, légèrement froncé, et sa tête un peu inclinée, non pas sur son épaule, comme celle d’Alexandre, mais sur sa poitrine, comme celle de Frédéric, indique que le poids de ce monde qu’il porte commence à le fatiguer.
En une seconde, une immense acclamation a retenti dans toute la ville. On dirait que son aigle aux ailes rapides a lui-même répandu la nouvelle de son arrivée.
Il descend de voiture, fait un signe de la main pour répondre aux cris mille fois répétés de Vive l’empereur ! qui éclatent autour de lui, monte lestement les six marches du palais préfectoral, et entre dans l’appartement qui lui est préparé, en disant :
— Qu’on me fasse venir le prince de Neuchâtel, le duc de Valmy et le duc de Reggio.
Et il se jette dans un fauteuil en attendant ces hommes aux titres sonores qu’il a demandés et qui vont accourir, obéissant à son appel.
Celui qui arrive le premier, c’est le prince de Neufchâtel. Il accourt des avant-postes ; il a eu le temps de se renseigner depuis quatre jours. Le duc de Bellune et le prince de la Moskowa, après avoir évacué Nancy, se sont retirés, par Void, Ligny et Bar, sur Vitry-le-François. Le duc de Raguse est derrière la Meuse, entre Saint-Michel et Vitry. Le duc de Trévise est en retraite sur Troyes, disputant à l’ennemi chaque pouce de terrain, s’arrêtant quand il est pressé de trop près ; le canon qu’on a entendu la surveille, c’est le sien ; le canon qu’on a entendu dans la journée, c’est le sien encore. Ces deux haltes enflammées s’appelleront les combats de Colombey-les-deux-Églises et de Bar-sur-Aube, et l’histoire dira que la vieille garde y est restée à la hauteur de sa réputation.
On annonce le duc de Valmy.
— Venez, venez, Kellerman, dit Napoléon ; il y a vingt ans que vous avez gagné le titre sous lequel on vient de vous annoncer à moi, dans ces mêmes plaines où nous allons manœuvrer contre les Prussiens. Vous savez comment il faut s’y prendre pour les battre, et vous m’aiderez de vos conseils.
Kellerman s’incline sans répondre.
En effet, qu’eût-il répondu ?
— Oui, Sire, voilà vingt ans que j’ai battu ici les Prussiens ; mais il y a vingt ans, je représentais, sous mon simple nom de Kellerman, la France révolutionnaire, qui voulait à tout prix être libre, tandis qu’aujourd’hui, sous ce titre de duc de Valmy, je ne représente plus qu’un homme commandant à une France épuisée de sang et d’enthousiasme et qui demande le repos, le calme, la paix, même au prix de la honte !
Puis paraît Oudinot à son tour.
— Ah ! vous voilà, lui dit Napoléon, je vous attendais avec impatience. Vous êtes du pays, n’est-ce pas ?
— Je suis de Bar-sur-Ornain, Sire.
— À merveille !… Nous allons passer la soirée à reconnaître le pays.
Et, se retournant vers ses officiers d’ordonnance Gourgaud et Mortemart :
— Qu’on laisse entrer tous ceux qui pourront me donner des renseignements importants, dit-il.
En effet, pendant toute la soirée, Napoléon, penché sur une carte des départements de l’Aube, de la Marne et de la Haute-Marne, marque avec des épingles à tête rouge les positions probables de cet ennemi qu’il espère surprendre par la rapidité de sa course et la vigueur de ses mouvements.
Pendant ce temps, à la lueur d’un feu allumé sur la place publique, à vingt pas d’un parc d’artillerie gardé contre ce feu lui-même par de nombreuses sentinelles, un jeune homme revêtu de l’uniforme des soldats du train écrit, au crayon et sur ses genoux, la lettre suivante :
« Ma bonne et honorée mère,
» Vous avez déjà dû recevoir une lettre de moi, datée de Fismes, où j’étais en dépôt. Nous n’étions qu’à seize lieues à peu près l’un de l’autre, et cependant, excepté par le cœur, nous étions aussi séparés que si nous eussions été, vous d’un côté du monde et moi de l’autre.
» Vous avez bien souffert, ma bonne mère ! vous avez bien pleuré ! Mais j’espère qu’en recevant la première lettre que j’ai écrite, ce que j’ai fait aussitôt que ma main me l’a permis, Dieu vous a donné la force, non seulement de supporter votre propre douleur, mais encore de consoler celle des autres.
» Cette fois, je vous écris de Châlons, c’est-à-dire de dix-huit lieues plus loin que la première fois, je vous écris au feu du bivouac, au moment où dix heures sonnent à la cloche d’une petite église dont le timbre me rappelle celui de l’horloge d’Haramont, où tout le monde dort à cette heure, excepté vous, ma bonne et honorée mère, qui veillez sous la garde du Seigneur, assise aux pieds du grand-père, qui va de mieux en mieux, n’est-ce pas ? absorbée que vous êtes dans le souvenir de votre fils, qui vous respecte.
» Bien au contraire d’Haramont, toutes les portes sont ouvertes ici, toutes les maisons sont éclairées, tout le monde veille, car l’empereur Napoléon est arrivé vers cinq heures.
» Je l’ai vu, ma bonne et honorée mère, cet homme qui nous sépare et qui nous coûte tant de larmes ; je l’aurais cru d’un visage dur et d’un aspect repoussant. Hélas ! il a l’air aussi triste, plus triste même qu’un homme ordinaire, et l’on dit ici ce que l’on ne croit pas chez nous, ce que l’on ne croit nulle part, je pense, que c’est à regret qu’il fait la guerre, et qu’il n’a quitté Paris qu’après avoir épuisé tous les moyens d’obtenir la paix.
» S’il en était ainsi, ma bonne et tendre mère, il faudrait le plaindre et non le détester, prier pour lui et non le maudire.
» Au reste, lors de son arrivée, on a beaucoup crié ici : Vive Napoléon ! Mais était-ce par amour de lui ou par haine des Prussiens et des Russes ? C’est ce que le Seigneur, à qui rien n’est caché, distinguera facilement.
» Je vous écris cette longue lettre, ne sachant plus trop maintenant quand je vous écrirai ; car, cette nuit, sans doute, nous allons marcher en avant, soit sur Sainte-Menehould, soit sur Vitry-le-François. L’empereur décide cela en ce moment avec ses maréchaux. D’où je suis, et en levant la tête, je vois les fenêtres de l’hôtel de la préfecture, éclairées comme si le feu était dans l’hôtel, et de temps en temps, derrière les rideaux, son ombre qui passe. Lui aussi veille, comme vous voyez, et l’on dit dans l’armée qu’il y a huit jours qu’il n’a dormi.
» Il paraît que c’est décidément à Vitry que nous allons, car un officier d’ordonnance vient, du haut du perron de l’hôtel, de donner tout haut l’ordre aux équipages de la maison de l’empereur de filer sur Vitry et à la garde impériale de les suivre. Si, à notre tour, nous suivons la garde impériale, ce sera six lieues de plus mises encore entre nous, ma bonne et honorée mère.
» Dites à Bastien, s’il est encore à Harmont – ce dont je doute, car, d’après les dernières nouvelles, je crois que tous les soldats en congé ont dû rejoindre leurs régiments ou être incorporés dans d’autres de la même arme –, dites à Bastien que je le remercie bien de toutes ses bontés pour moi ; que je m’habitue au service du train, qui n’est pas aussi désagréable qu’il le disait, et que je me suis fait deux bons amis que je quitte rarement : ce sont les deux chevaux qui traînent mon caisson. En effet, quoiqu’il n’y ait que quinze jours que nous sommes ensemble, nous nous comprenons presque aussi bien qu’avec Pierrot et Tardif, ces vieux amis de dix ans que je n’ai pas plus oubliés que la vieille vache noire qui, toute vieille qu’elle est, donne toujours de bon lait, je l’espère.
» Enfin, ma bonne et honorée mère, dites à Mariette, qui, après vous, est celle que je regrette le plus au monde, comme, après vous, dame Marie est celle que je respecte le plus, dites à Mariette que, tandis que j’étais à Fismes, je ne me trouvais plus qu’à douze lieues de Notre-Dame de Liesse, qui a encore ici plus de réputation que de nos côtés. Je sais que la pauvre enfant avait fait vœu d’y aller si je ne tombais pas au sort. J’aurais voulu pouvoir y aller moi-même, en son nom, pour acquitter son vœu, et puis pour demander à la bonne Vierge, que l’on assure être très miraculeuse, de faire que Mariette m’aimât toujours ; mais, si je reviens, grâce que le bon Dieu, j’espère bien, nous fera à tous, nous irons ensemble pour le remercier, non seulement de cette dernière faveur qu’il m’aura accordée, mais encore de toutes celles qu’il m’a faites depuis ma naissance en permettant que je fusse aimé de trois saintes femmes comme vous.
» Adieu, ma chère et honorée mère ; nous recevons à l’instant même l’ordre de partir ; des aides de camp sont envoyés sur la route d’Arcis-sur-Aube, pour annoncer au duc de Trévise l’arrivée de Napoléon et lui ordonner de tenir devant l’ennemi. Nous allons donc nous trouver aux prises avec ce qu’on appelle la grande armée, et je vais, hélas ! voir de mes propres yeux ce que c’est que cette terrible chose qu’on appelle la guerre.
» Un petit enfant de dix à douze ans, qui s’est sauvé de son village, et que j’ai recueilli pleurant ses parents qu’il a perdus, se charge de mettre à la poste cette lettre, que je n’ai pas le temps d’y mettre moi-même, attendu que je monte à cheval ; je lui donne la moitié de mon pain de la journée en échange du service qu’il me rend.
» Dites un mot à Dieu dans vos prières, afin que le morceau de pain que je lui donne dure au pauvre petit jusqu’à ce qu’il ait retrouvé ses parents.
» Je vous embrasse bien tendrement et bien respectueusement, ma chère et honorée mère, ainsi que ma bonne Marie et ma chère Mariette.
» Votre fils,
» Conscience. »
» Mes respects au grand-père, qui doit être bien malheureux de ne plus pouvoir visiter sa terre. »
Et, en effet, comme le jeune soldat remettait à l’enfant qui s’était chargé de la porter à la poste cette lettre, non cachetée, faute de temps et faute de cachet, la trompette sonnait le départ, et Conscience, faible unité dans ce chiffre de cinquante mille hommes que Napoléon allait, avec l’audace du génie, opposer aux masses autrichiennes, russes, bavaroises et prussiennes, prenait – tirant, lui deuxième, son caisson bourré de poudre – la route de Vitry-le-François.
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