Chapitre 19 Au village
Nous n’avons pas besoin, nos personnages étant connus du lecteur comme ils le sont, d’essayer de peindre la douleur qui accueillit le retour de Bastien apportant la mauvaise nouvelle que Conscience, malgré l’accident qui lui était arrivé, avait été jugé bon pour le service militaire. Ce n’était pas, aux yeux de Bastien, l’arme humiliante dans laquelle allait servir Conscience qui déterminait chez la pauvre famille un surcroît de désespoir ; du moment où Conscience quittait le village, qu’importait l’arme où il allait servir ? Du moment où il était soldat, toutes les armes, pendant ces jours de destruction, ne devenaient-elles pas aussi dangereuses les unes que les autres ?
Mais, chose étrange ! Madeleine, la pauvre mère sur laquelle le coup portait le plus cruellement, était soutenue dans son malheur par un autre malheur : elle sentait qu’elle ne se devait pas toute à son fils, mais un peu aussi à ce pauvre grand-père que le coup avait, de son côté, frappé si durement.
Ce qui tourmentait le plus le père Cadet, c’était, comme le prévoyait bien Conscience, l’idée de l’abandon de sa pauvre terre. Bastien, qui avait bon nombre d’heures de reste, se serait bien mis à la disposition du père Cadet ; mais Bastien était un pauvre agriculteur aux mains inexpérimentées duquel on ne pouvait guère abandonner une terre si bien choyée, si bien soignée, si bien caressée jusque-là, qu’elle allait s’apercevoir, rien qu’au toucher brutal de Bastien, que ce n’était plus ce maître si doux, si bon, si patient pour elle, qui la cultivait.
Heureusement, le voisin Mathieu était là. Le voisin Mathieu, opérant sur une grande échelle de cent ou cent cinquante arpents, n’avait pas certainement la délicatesse de toucher et les petits soins journaliers du père Cadet ; mais il savait son métier. C’était un rude lutteur, qui avait été plus d’une fois aux prises avec les terres rebelles et qui, à force de volonté, de puissance, nous dirons presque de menaces, avait vaincu toutes les rébellions.
Donc, cette année, ce que la terre du père Cadet ne donnerait point par la persuasion, elle le donnerait par la force, et l’on n’avait à s’inquiéter de rien, sinon du chagrin que ressentirait la pauvre terre d’être brutalisée ainsi.
Puis les jours s’étaient écoulés. Dès que la main mutilée de Conscience lui avait permis d’écrire, une première lettre était arrivée, comme l’a dit Conscience, datée de Fismes. La pauvre Madeleine qui, sans nouvelle de son enfant, le croyait déjà mort, avait éprouvé une grande joie en reconnaissant son écriture ; puis, comme si elle eût compris que cet amour qu’éprouvait pour elle Conscience était si grand qu’il débordait sur les autres, et que, par conséquent, elle n’avait pas le droit de le garder à elle toute seule, avant de décacheter la bienheureuse lettre, le père Cadet prévenu le premier, elle avait, du seuil de sa chaumière, fait signe à dame Marie et à Mariette d’accourir, levant la lettre pour qu’elles vissent bien à quelle fête elles venaient d’être convoquées.
Les deux femmes accoururent, Mariette suivie de Bernard ; car Bernard, de même qu’il semblait avoir compris que c’était à Mariette qu’il avait été donné, semblait comprendre encore qu’il avait droit, comme elle, de recevoir sa part des nouvelles de son ancien maître.
D’après la seconde lettre, que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs, on peut comprendre à peu près ce qu’était la première.
On envoya chercher Bastien, qui connaissait tout. On lui demanda s’il connaissait Fismes ; on voulait se faire une idée du pays qu’habitait Conscience.
Quant aux trois femmes, leurs connaissances géographiques ne s’étendaient pas, à l’ouest, plus loin que la ferme de Vez, à l’orient, plus loin que Villers-Cotterêts, au nord, plus loin que Taille-Fontaine, et, au sud, plus loin que Boursonne.
Malheureusement, Bastien ne connaissait pas Fismes.
Il est vrai que, lorsqu’on lui eut dit que Fismes n’était qu’à dix-huit ou vingt lieues d’Haramont, il offrit à l’instant de partir pour aller prendre des nouvelles de Conscience et pouvoir, à son retour, tracer aux trois femmes un plan de la ville.
Il va sans dire que cette offre pleine de dévouement fut refusée. Les trois femmes savaient que Conscience vivait, elles savaient dans quelle ville il se trouvait ; elles savaient qu’il se portait bien et pensait à elles : c’était tout ce que, pour le moment, elles osaient demander à Dieu.
D’ailleurs, comme l’avait prévu Conscience dans sa seconde lettre, Bastien avait un beau matin reçu une feuille de route ; les militaires en congé étaient rappelés sous les drapeaux, du moment où ces congés n’étaient point appuyés sur des infirmités qui rendissent les congédiés tout à fait inhabiles au service militaire.
C’était le lendemain du départ de Bastien que Madeleine avait reçu de son fils la lettre que nous lui avons vu écrire à Châlons.
Cette fois, la joie était mêlée d’une certaine terreur : Conscience se portait bien ; mais il faisait mettre sa lettre à la poste au moment de partir pour aller se battre. À l’heure qu’il était, on s’était battu, et qui pouvait savoir ce qui était arrivé ?
On décida qu’il fallait répondre, lui donner des nouvelles de tout le monde ; seulement, c’était une grande affaire que d’écrire.
Le père Cadet n’avait jamais su que signer son nom ; Madeleine et dame Marie faisaient leur croix au bas des actes, mais pas autre chose. Mariette, seule, en sa qualité de fille du maître d’école, avait su écrire autrefois, dans son enfance, mais elle avait si peu l’occasion d’exercer ce talent, qu’elle avait à peu près désappris.
Il n’en fut pas moins décidé que ce serait elle qui servirait de secrétaire.
Il s’agissait de répondre vite : on espérait qu’en adressant la lettre à Vitry-le-François, Conscience la pourrait recevoir encore.
On avait bien reçu la sienne.
Mariette alla chercher chez l’épicier du papier à lettre, de l’encre et une plume toute taillée.
Elle trouva Catherine qui faisait juste la même emplette qu’elle.
— Pour Bastien ? demanda Mariette.
— Pour Conscience ? demanda Catherine.
Et toutes deux répondirent : « Oui. »
Quand Mariette revint, elle trouva la table préparée au pied du lit du père Cadet : les deux femmes étaient assises, l’une filant, l’autre tricotant ; le petit Pierre faisait, dans un coin, des pâtés avec du sable et un dé à coudre ; Bernard avait le cou étendu sur le fauteuil préparé pour Mariette comme s’il eût gardé sa place.
Ce fauteuil, c’était celui du père Cadet, qu’on avait préparé pour elle ; on avait pensé que mieux elle serait assise, mieux elle écrirait.
À peine fut-elle en place, que le petit Pierre se leva et quitta ses pâtés de sable pour venir voir ce qu’allait faire sa sœur, occupation qui, étant toute nouvelle dans la maison, lui paraissait bien autrement curieuse.
— Oh ! petit Pierre, dit Mariette, prends garde, tu remues la table, et j’aurai bien assez de mal à écrire sans que l’on me tourmente encore pendant que j’écris.
— Je ne te tourmente pas, dit petit Pierre, je te regarde.
— Eh bien, je t’en prie, reprit Mariette en trempant la plume dans l’encrier après l’avoir mouillée du bout de ses lèvres afin qu’elle prît mieux l’encre, regarde-moi d’un peu plus loin.
Mais, en se reculant, petit Pierre, de mauvaise humeur sans doute de se trouver distancé ainsi, fit un mouvement si brusque, que la secousse imprimée à la table gagna le bras de Mariette, et qu’un énorme pâté tomba au beau milieu de la feuille.
— Là ! dit Mariette, regarde un peu ce que tu as fait !
— Méchant enfant ! dit dame Marie, ne laisseras-tu donc jamais ta sœur tranquille ?
Petit Pierre s’en alla boudant et tournant les épaules.
Mariette employa d’abord le procédé ordinaire en pareil cas : elle essaya d’enlever la tache d’encre avec sa langue ; mais le seul résultat de cette manœuvre fut de faire une tache grise au lieu d’une tache noire ; seulement, la tache grise était quatre fois grande, après l’opération, comme l’était la tache noire auparavant.
Heureusement, Mariette avait prévu le cas : elle avait acheté non pas une seule feuille, mais tout un cahier.
Elle enleva la première feuille, qui fut abandonnée à petit Pierre, lequel prit une allumette, la vint tremper dans l’encre, et s’en retourna sur la huche, sinon écrire, au moins faire semblant d’écrire de son côté.
Malgré ce que le pâté en avait enlevé, il restait encore suffisamment d’encre à la plume de Mariette, ce qui prouvait qu’au bout du compte toute la faute n’était pas à petit Pierre.
— Voyons, dit-elle, comment faut-il commencer la lettre ?
— Voyons, père, votre avis ? demanda Madeleine.
Le père Cadet était en voie de convalescence et commençait à parler, quoiqu’il eût la langue épaisse.
— Eh bien ! dit le père Cadet, commence par lui dire que nous sommes tous en bonne santé ; c’est toujours comme cela que commencent les lettres.
— Mais, grand-père, dit Mariette, comment voulez-vous que je lui écrive que nous sommes tous en bonne santé, puisque vous êtes encore au lit, et qu’hier vous avez voulu vous lever sans pouvoir en venir à bout ?
— Tu as raison, dit le vieillard en poussant un soupir. Eh bien ! dis-lui que vous êtes en bonne santé, excepté moi, qui suis malade à ne m’en relever jamais.
— Grand-papa, reprit Mariette, pourquoi voulez-vous commencer la lettre par une chose qui lui fera de la peine ?
— Au fait, dit Madeleine, pauvre enfant, il en a déjà assez de peine, sans ajouter encore à celle qu’il a.
— Avec tout ça, dit petit Pierre, vous ne commencez pas, tandis que moi, tenez, j’en suis déjà au tiers de ma page.
Et, en venant tremper de nouveau son allumette dans l’encre, il montra sa page, déjà griffonnée, en effet, jusqu’au tiers.
— Tu as raison, petit Pierre, dit Marie, commençons.
— Eh bien ! mets d’abord son nom au haut du papier, dit le grand-père.
— « Conscience ? » demanda Mariette.
— Oui.
— Comme cela, tout court ? reprit la jeune fille.
— Tu as raison, dit Madeleine, Conscience tout court, c’est bien froid ; mets plutôt : « Mon cher enfant » ou « Mon fils bien-aimé. »
Mariette fit une grimace. De cette façon, la lettre n’était plus que de Madeleine, puisqu’elle ne pouvait pas, elle, Mariette, appeler Conscience ni soncher enfant, ni son fils bien-aimé.
Dame Marie comprit.
— Si nous mettions : « Cher ami ?… » dit-elle.
Ce fut alors le cœur de Madeleine qui se révolta à son tour.
— Oh ! dit-elle, « Cher ami », c’est ainsi que l’on écrit à un étranger.
— Oui, dit Mariette. Si, au lieu de tout cela, nous mettions : « Cher Conscience » ?
— Ah ! très bien ! dirent en chœur le grand-père, Madeleine et dame Marie.
— Moi, j’avais mis : « Cher Conscience », dit petit Pierre en montrant sa page pleine d’hiéroglyphes.
— Eh bien ! dit Mariette, écartez-vous un peu de la table et retenez petit Pierre loin de moi, afin qu’il ne me pousse pas.
Et elle écrivit, d’une écriture un peu tremblée, mais fort lisible cependant :
« Cher Conscience… »
— Et maintenant ? demanda-t-elle.
Tout le monde se regarda ; les cœurs étaient pleins. Si Conscience eût été là, les anges eussent souri de joie à ce que ces trois femmes lui eussent dit. Mais écrire, ce n’était plus un élan du cœur, c’était une opération de l’esprit.
Le grand-père rompit encore le premier le silence.
— Eh bien ! dit-il, écris que tu mets la main à la plume pour lui demander des nouvelles de sa santé.
— Mais grand-père, dit Mariette impatiente, puisque je lui écris, il saura bien que je mets la main à la plume ; je n’écris pas avec une allumette, comme petit Pierre ; et, quant à sa santé, Dieu merci nous savons qu’elle est bonne, puisque nous répondons à une lettre dans laquelle il nous dit qu’il se porte bien.
— Alors écris ce que tu voudras, dit le père Cadet, visiblement humilié d’avoir émis deux avis si justement repoussés.
— Je crois que c’est encore ce que nous pouvons faire de mieux, dit Madeleine, dont le cœur maternel se fiait au cœur de la jeune fille.
— Voulez-vous ? dit Mariette, toute joyeuse et toute fière d’être arrivée à ce but.
— Oui, répondirent ensemble tous les membres du conseil épistolaire.
— Eh bien ! alors je vais aller écrire chez nous pour n’être pas dérangée comme je le suis ici. Quand la lettre sera finie, je vous la rapporterai, et vous en enlèverez ou vous ajouterez ce que bon vous semblera.
— Va ! dirent toutes les voix.
Et Mariette, suivie du seul Bernard, se retira dans la chaumière de droite, où elle emporta plume, encre et papier, et dont elle ferma la porte derrière elle.
Au bout d’une demi-heure, elle revint. Les quatre pages de son papier étaient couvertes. Il est vrai que cette extension de la pensée tenait peut-être à la majesté de certaines lettres, à l’exagération des alinéas et au peu de sûreté des lignes dans le chemin qu’elles avaient pris à droite, et dont elles avaient dévié peu à peu, au fur et à mesure qu’elles avançaient à gauche.
À son apparition, tout le monde se leva, et de toutes les bouches, ou plutôt de tous les cœurs sortit le mot : « Voyons ! »
Mariette commença à lire d’une voix tremblante et en auteur qui doute de son succès :
« Cher Conscience,
» Nous avons été bien heureuses de recevoir ta lettre… »
– Eh bien ! et moi donc, interrompit le père Cadet, est-ce que je n’ai pas été heureux aussi ? Bon ! voilà qu’on m’oublie, moi, comme si j’étais déjà mort !
— Oh ! c’est vrai, grand-père, dit Mariette, excusez-moi ; mais c’est bien facile à corriger. Petit Pierre, va chercher l’encre et la plume.
L’enfant traversa la rue en courant et rapporta les objets demandés. Mariette prit la plume, intercala deux mots et relut :
« Cher Conscience,
» Nous avons été bien heureux et bien heureuses de recevoir ta lettre : d’abord parce qu’elle nous a appris que tu étais en bonne santé, et ensuite que tu nous aimais toujours comme nous t’aimons. C’était, d’ailleurs, la seconde lettre que nous recevions de toi ; mais, comme personne ne sait écrire à la maison, excepté moi, un tout petit peu, comme tu vois, nous n’avions pas osé te répondre la première fois. Aujourd’hui, comme tu pourrais croire que c’est par indifférence que nous ne te répondons point, bien ou mal, je t’écris pour te dire et pour te répéter, cher Conscience, que nous t’aimons de tout notre cœur… »
Mariette s’arrêta tout émue.
— Est-ce bien comme cela ? demanda-t-elle.
— Oui ! oui ! oui ! dirent toutes les voix.
Petit Pierre battit des mains, tant il trouvait cela beau.
— Alors, dit Mariette encouragée, je continue :
« Tu as raison de croire, cher Conscience, que nous avons bien souffert et bien pleuré. Mais, puisque tu nous dis de prendre confiance au bon Dieu, nous allons tâcher de ne plus penser qu’au bienheureux moment de ton retour.
» Comme tu l’as pensé, Bastien est parti hier, et pour Châlons justement. Si nous avions su que tu fusses dans cette ville, nous l’aurions chargé d’une lettre ou tout au moins de nos amitiés pour toi ; mais nous ne connaissions pas cette ville, même de nom. D’ailleurs, aurait-il pu te trouver au milieu de tant de monde ?
» Tu as vu l’empereur Napoléon, et tu dis qu’il ressemble à un autre homme. Nos bonnes mères ne peuvent croire cela, qu’il ressemble à un homme, celui qui enlève les enfants aux mères, les frères aux sœurs, les maris aux femmes ; elles croient bien plutôt qu’il ressemble à ce vilain démon qui est sous les pieds de saint Michel, en entrant à gauche dans l’église de Villers-Cotterêts.
» Je suis bien aise que tu n’aies pas été à Notre-Dame de Liesse tout seul ; il me semble que maintenant c’est impossible que nous allions visiter la bonne Vierge autrement que nous deux, et nous irons immédiatement après ton heureux retour.
» Quant à ce que tu dis, que tu voulais y aller pour lui demander que je t’aimasse toujours, crois bien que c’est inutile, mon cher Conscience, et que je t’aimerai toujours sans cela. »
Mariette s’arrêta une seconde fois, mais sans oser lever les yeux ; car elle trouvait que c’était bien hardi ce qu’elle venait d’écrire là.
Elle eût pu, puisque personne ne savait lire, sauter par-dessus ce paragraphe, comme si ce paragraphe n’eût pas existé, mais la chaste enfant était incapable d’une pareille tromperie.
D’ailleurs, tout le monde aimait tant Conscience dans les deux chaumières, que personne ne s’étonna que Mariette promît que, de son côté, cet amour n’aurait pas de fin.
Aussi tout le monde applaudit-il à la rédaction de la seconde partie de la lettre, comme on avait applaudi à celle de la première.
Mariette continua donc :
« La fin de ta lettre nous tourmente beaucoup, comme tu dois le penser, mon cher Conscience, puisqu’elle nous annonce que tu vas te battre ; aussi, comme, en allant chercher chez l’épicier une plume, de l’encre et du papier, j’ai rencontré le sacristain, je lui ai commandé une messe pour demain, sans rien dire ni à maman Madeleine, ni à maman Marie… »
– Chère Mariette ! interrompirent les femmes en tendant leurs bras à la jeune fille.
— Oh ! mon Dieu ! s’écria celle-ci, et moi qui écris à Conscience que je ne vous en ai rien dit.
— N’importe ! tu as fait ce que je comptais faire, dit Madeleine.
— Et moi aussi, dit dame Marie.
Mariette continua :
« Mais nous espérons que tu te ménageras bien. D’ailleurs, nous nous sommes informés auprès de Bastien, et il nous a dit que les soldats du train étaient moins exposés que les grenadiers ou les hussards, qui décidaient ordinairement de toutes les victoires ; ce qui faisait, a-t-il ajouté, qu’ils étaient moins estimés dans l’armée que les grenadiers et surtout que les hussards. Mais tout cela est bien égal, mon cher Conscience, pourvu que tu nous reviennes sain et sauf.
» C’est le vœu que nous faisons tous du fond du cœur en te disant adieu, ou plutôt au revoir.
» Pour le grand-père, pour mère Madeleine, pour mère et pour petit Pierre.
» Ta Mariette, qui t’aime. »
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit dame Marie en larmes, où donc prend-elle tout cela ?
— Je le sais bien, moi ! dit Madeleine en appuyant sa main sur son cœur.
— Attendez, dit Mariette, il y a encore douze ou quinze lignes.
— Voyons ! dit tout le monde.
« Bernard se porte bien ; il lève la tête et remue la queue toutes les fois que l’on prononce ton nom, ce qui est la preuve qu’il sait qu’on parle de toi.
» Pierrot et Tardif semblent tout étonnés de ne pas te voir et de n’avoir plus personne avec qui causer ; l’un brait et l’autre mugit si tristement parfois, que c’est à fendre le cœur.
» La vache noire a mis bas un veau tout bigarré ; on l’a vendu, pauvre petite bête, à monsieur Mauprivez, le boucher de Villers-Cotterêts, moyennant trente francs. Cela est cause que, pendant six semaines, je n’ai pu contenter que les deux tiers de nos pratiques ; mais ceux qui n’ont pas pu avoir de notre lait pendant ces six semaines me promettent bien de revenir à nous aussitôt que nous en aurons, attendu, disent-ils, que notre lait, à nous, est le meilleur de tous les laits.
» Demain, en allant à Villers-Cotterêts, je mettrai cette lettre à la poste.
» Au revoir, encore une fois, cher Conscience ; que le bon Dieu te garde ! »
– Amen ! répétèrent d’une seule voix le père Cadet, Madeleine, dame Marie et le petit Pierre.
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