Chapitre 20 L’invasion
Pendant que la lettre de Mariette, mise à la poste à Villers-Cotterêts le lendemain du jour où elle avait été écrite, courait après Conscience, qu’elle ne devait pas rejoindre, Napoléon arrivait au point du jour à Vitry-le-François, engageait le combat entre cette ville et Saint-Dizier, poussait pendant trois lieues l’ennemi devant lui, et, vers dix heures du matin, entrait à Saint-Dizier, occupé depuis deux jours déjà par l’ennemi.
L’étonnement des habitants fut extrême. Depuis trois jours, ils entendaient, dans notre langue, répéter par les Russes que Napoléon était perdu ; que, dans huit jours, les armées alliées camperaient sous les murs de Paris ; que la France allait être partagée, comme autrefois l’Angleterre lors des conquêtes saxonnes et normandes, et tout à coup, au milieu des fuyards, au moment où ils ne comprennent rien à cette fuite, dans un nuage de fumée déchiré par les bordées d’artillerie et le pétillement de la fusillade, calme, immobile sur son cheval blanc, pareil au cadavre du Cid poursuivant les Mores épouvantés, ils voient apparaître l’homme qu’ils croyaient déjà prisonnier, vaincu, mort, et qui leur dit de sa voix que n’altérait jamais une émotion quelconque : « Soyez tranquilles, mes enfants, me voici ! »
Dès lors, parmi ces populations lassées, écrasées aux pieds des chevaux, chassées comme des troupeaux devant les lances des Cosaques, ce ne furent plus seulement des exclamations de joie, ce furent des cris d’enthousiasme.
Dès lors, Conscience, qui venait derrière le sauveur – c’était, hélas ! ainsi qu’il apparaissait le faux Christ – dès lors Conscience, quelle que fût la justesse de son esprit, lui aussi se sentit pris de cette ardente admiration qui forçait les ennemis même de cet homme à s’incliner devant lui.
C’était entre Vitry-le-François et Saint-Dizier que Conscience avait entendu, pour la première fois, le sifflement des boulets et des balles ; il avait, à ce premier ouragan de fer, fait le signe de la croix et prononcé tout bas une prière, double action qui avait éveillé la gaieté de son compagnon monté sur les deux premiers chevaux de l’attelage. Mais, au moment où il riait, un boulet l’avait coupé en deux, et un autre soldat qui n’avait rien vu que la chute de son camarade était venu prendre sa place, sans la moindre envie de rire.
Quant à Conscience, il s’était contenté de dire :
— Mon Dieu, Seigneur, prenez son âme !
Mais bientôt les accidents pareils à celui qui venait d’initier Conscience à la vie militaire s’étaient renouvelés avec tant de rapidité, et en si grand nombre, qu’il n’avait plus eu le temps de rien dire, et qu’il s’était contenté de regarder la chute des morts et des blessés avec une espèce de stupeur, assez grande pour qu’il ne lui vînt pas même dans l’esprit que quelque chose de pareil à ce qui arrivait aux autres pouvait arriver à lui.
Mais, ce qu’il avait dû d’abord à la stupeur, il le dut bientôt à son courage ou plutôt à sa confiance en Dieu.
Pendant ce temps, toute la journée s’est passée pour Napoléon à prendre sur les lieux mêmes des renseignements plus précis qu’il n’avait pu les prendre à Châlons.
Ce corps ennemi auquel on vient d’avoir affaire appartient à l’armée prussienne, commandée par Blücher. Le corps russe qui l’a précédé doit être en ce moment du côté de Brienne, et marche sur Troyes pour donner la main aux Autrichiens.
Napoléon commence à ne plus croire à sa fortune et à douter de son génie. Il a recours à la fatalité.
Brienne, le nom a résonné heureusement à son oreille ! c’est là que s’est écoulée sa jeunesse inconnue : c’est là que se sont faites ses premières études. Où l’aiglon a pris son vol, l’aigle va s’abattre ; après tant de revers, le destin lui doit une revanche. Il datera de Brienne la première victoire de la campagne de 1814.
Napoléon donne l’ordre de marcher sur Brienne à travers la forêt de Montier-en-Der.
On espère surprendre l’ennemi à Brienne.
Malheureusement, un officier que Napoléon dépêche à Mortier pour lui donner l’ordre de se rapprocher de lui est pris par les Prussiens, et ses dépêches apprennent à Blücher l’arrivée de Napoléon.
L’ennemi, qu’on croyait surprendre, se retourne et nous attend. On se bat deux jours ; le premier couche, sans résultat, trois mille hommes de chaque côté sur le champ de bataille ; le second jour, Napoléon est obligé de battre en retraite, laissant quatre mille morts de plus étendus dans cette plaine, horizon de sa jeunesse, et où, trompé par la fatalité, comme il l’a été par la fortune et par le génie, il abandonne trois mille prisonniers et cinquante-quatre pièces de canon !
Mais, grâce à cette influence que notre jeune soldat acquiert sur les animaux, les chevaux que conduit Conscience semblent infatigables, et la batterie à laquelle il appartient est une de celles qui peuvent suivre la retraite sur Troyes.
Alors Conscience s’élance dans le tourbillon qui l’entraîne. De temps en temps, Napoléon disparaît et semble se perdre ; puis, tout à coup, dans une direction inattendue, gronde le canon et retentit un cri de victoire.
C’est Champaubert ! Montmirail ! Château-Thierry ! Montereau ! En dix jours, Napoléon a tué quatre-vingt-dix mille hommes à l’ennemi. Mais aussi, partout où Napoléon n’est pas, sa fortune est absente ; derrière lui, l’ennemi se reforme et, toujours vaincu, avance toujours. Les Anglais sont entrés à Bordeaux ; les Autrichiens occupent Lyon ; les débris des armées qu’il a battues forment, en se réunissant, des armées trois fois nombreuses comme la sienne ; ses maréchaux sont mous, paresseux, fatigués, chamarrés de cordons, écrasés de titres, gorgés d’or ; ils ne veulent plus se battre ; trois fois, les Prussiens, qu’il croit tenir à sa merci, lui échappent : la première fois, sur la rive gauche de la Marne, par une gelée subite qui raffermit les boues dans lesquelles ils devaient s’engloutir ; la seconde fois, sur l’Aisne, par la reddition de Soissons, qui leur ouvre un passage au moment où il croit les acculer à ses murailles ; la troisième fois, à Montereau, par la faute de Victor qui, en retard d’une heure, leur livre le pont qu’il eût dû occuper. Tous ces présages n’échappent point à Napoléon ; il sent que, malgré ses efforts, la France lui glisse entre les mains. Sans espoir d’y conserver un trône, il veut au moins y obtenir un tombeau. À Montereau, il redevient simple artilleur, pointe les pièces, reste au milieu des boulets sifflants, espérant toujours, mais en vain, qu’il y en aura un pour lui, comme il y en a eu un pour Lannes, pour Duroc, pour Bessières. À Arcis-sur-Aube, un obus tombe à ses pieds ; il repousse dessus son cheval tout frissonnant ; l’obus éclate, le couvre de terre et éventre son cheval sans le toucher, lui ! Enfin, à Laon, où il attaque cent mille hommes avec trois mille soldats, il arrive à demi-portée de canon de l’ennemi avec une batterie volante, la place lui-même sous le feu de l’artillerie prussienne, et, comme il s’approche afin de parler à un jeune soldat qu’il lui semble reconnaître pour l’avoir déjà vu plusieurs fois, calme et souriant au danger, un obus tombe dans le caisson que ce jeune soldat conduit, au moment où celui-ci, descendu de cheval, s’apprête à l’ouvrir, y met le feu, le fait éclater, et enveloppe Napoléon et son cheval dans un cratère de flammes et de fumée qui dévore tout ce qui l’entoure et l’épargne seul !
Décidément, la mort ne veut pas de lui.
On sait les moindres détails de cette campagne, qu’on relit toujours avec cette espérance étrange, que l’histoire a reçu de Dieu la permission d’en changer le dénouement.
Enfin, après avoir, dans des élans de lion, bondi de Méry-sur-Seine à Craonne, de Craonne à Reims, de Reims à Saint-Dizir, il reçoit à Troyes, où il a poursuivi Winzingrode, la nouvelle que les Prussiens et les Russes, sans s’inquiéter davantage de lui, marchent en colonnes serrées sur Paris.
Aussitôt il part, arrive le 1er avril à Fontainebleau, continue sa route, et apprend, en relayant à Fromenteau, près des fontaines de Juvisy, que, depuis le matin, l’ennemi occupe la capitale.
Dès lors, trois partis lui restaient à prendre.
Il avait encore à ses ordres cinquante mille soldats, les plus braves et les plus dévoués de l’univers, réunis, massés, pressés autour de lui. Il ne s’agissait, pour que leur dévouement et leur courage portassent leurs fruits, que de remplacer les vieux généraux, qui avaient tout à perdre, par de jeunes colonels, qui avaient tout à gagner. À sa voix encore puissante, la population pouvait s’insurger ; mais Paris était sacrifié ; les alliés, selon toute probabilité, brûleraient Paris en se retirant ; et détruire Paris, ce grand centre d’intelligence, de lumière et de civilisation, c’était décapiter la France ; c’était jeter l’Europe dans une obscurité pareille à celle des éclipses ; et qui sait, pendant cette éclipse, si courte qu’elle fût, ce qui pouvait arriver !
Il n’y avait qu’un peuple comme les Russes que l’on pût sauver par un tel remède. Moscou avait été brûlé sans inconvénient ; Moscou, ce n’était que des pierres et du bois.
Le second parti était de gagner, avec les cinquante mille hommes qui restaient, l’Italie, la terre des vieilles victoires républicaines, en ralliant à soi les vingt-cinq mille hommes d’Augereau, les dix-huit mille hommes du général Grenier, les quinze mille hommes du maréchal Suchet, et les quarante mille hommes du maréchal Soult. On y retrouvait Eugène avec cinquante mille hommes environ. Napoléon commandait encore à peu près deux cent mille hommes ! Mais, pendant ce temps, la France restait occupée ; de nouveaux intérêts se créaient, les anciens disparaissaient ; c’était presque, au bout de trois mois – et il fallait au moins trois mois pour cette opération –, c’était presque une conquête à faire.
Puis, peut-être aussi craignait-il que ces beaux champs de bataille de Lodi, d’Arcole et de Rivoli ne lui criassent, en passant, vengeance pour la République, égorgée au 18 Brumaire…
Restait un troisième parti qui était de se retirer derrière la Loire, et de faire la guerre des partisans, la guerre de Charette, de Stofflet et de La Rochejacquelein ; une Vendée impériale.
C’était bien pauvre près des campagnes d’Italie, de Prusse et d’Autriche !
Une déclaration des alliés parut, portant que l’empereur Napoléon était le seul obstacle à la paix générale.
Cette déclaration ne laissait plus que deux ressources à l’homme qui en était l’objet : sortir de la vie à la manière d’Hannibal ; descendre du trône à la manière de Sylla.
Il se décida pour la première.
Le poison de Cabanis fut impuissant, c’était la dernière trahison dont il devait être victime. La mort le trahit, comme eût pu faire un de ses diplomates ou de ses maréchaux.
Alors il eut recours à la seconde, et, sur un chiffon de papier, aujourd’hui perdu, il écrivit les lignes suivantes, les plus importantes peut-être qu’une main mortelle ait jamais tracées :
« Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce, pour lui et ses héritiers, au trône de France et d’Italie, parce qu’il n’est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire à la France. »
Il y avait bien de la grandeur dans cette renonciation, ou peut-être bien de la fatigue, tout simplement.
Le bruit de tous ces événements, qui n’avaient d’importance réelle pour les habitants de nos deux chaumières qu’en raison de l’influence qu’ils pouvaient avoir sur le sort de Conscience, leur était arrivé, affaibli par l’éloignement, défiguré par la transmission. Seulement, un jour, ils avaient entendu le canon à Neuilly-Saint-Front ; une autre fois à la Ferté-sous-Jouarre ; une autre enfin à Meaux, et ce canon avançait de plus en plus sur Paris.
Et chacun de ces coups de canon avait eu un écho dans leur cœur, car chacun de ces coups de canon pouvait être la mort de leur enfant.
Puis, un jour, ils avaient vu repasser en déroute tout le corps d’armée du duc de Trévise.
Ils avaient entendu dire que le maréchal avait laissé prendre, à Villers-Cotterêts, son parc d’artillerie.
Son parc d’artillerie ! Peut-être Conscience était-il venu jusque-là ; peut-être Conscience n’avait-il été, un instant, qu’à une lieue d’Ha-ramont ! peut-être Conscience était-il tombé, là, entre les mains de l’ennemi !
Deux fois ils avaient reçu des nouvelles de Conscience : une fois, de Montereau, après la bataille. Il avait été de ces intrépides artilleurs qui avaient servi les pièces avec lesquelles l’empereur avait foudroyé, revenant, lui aussi, à son ancien état d’artilleur, les Wurtembergeois sur le pont et dans les rues de Montereau.
Là, il lui avait entendu dire, pour lui-même et à demi-voix, ces paroles si caractéristiques, tout en pointant les canons dont les boulets portaient la déroute et la mort de l’ennemi :
— Allons, Bonaparte, sauve Napoléon !
Mais Bonaparte, puissant à sauver la France en 1792, était impuissant à sauver Napoléon en 1814.
Une autre lettre était arrivée encore de Château-Thierry. Conscience, comme par miracle, avait été préservé jusque-là ; tous ses compagnons avaient été tués ou blessés ; trois chevaux étaient tombés sous lui. Napoléon l’avait remarqué et lui avait dit :
— Voici déjà deux fois que je te trouve au milieu du feu, calme et tranquille comme un vieux soldat. La troisième fois que je te rencontrerai, tu me feras souvenir que je te dois la croix.
C’était une belle promesse ! Aussi Conscience, tout fier, le soir même l’avait écrite et l’avait transmise à ses parents. Tout le monde avait été bien joyeux dans les deux chaumières à cette idée que Conscience pouvait revenir avec la croix s’il rencontrait une troisième fois l’empereur. Mais Madeleine, avec son cœur de mère, plein de pressentiments funèbres, avait secoué la tête en murmurant :
— Hélas ! c’est au milieu des balles et des boulets qu’ils se rencontrent. Qu’arrivera-t-il s’ils se rencontrent une troisième fois ?
Puis on n’avait plus entendu parler de Conscience.
Seulement, quelques jours après la lettre datée de Château-Thierry qu’avait reçue Madeleine, car c’était toujours à sa mère que Conscience écrivait, Catherine en avait reçu une de Bastien, lettre écrite par un camarade, attendu que sous le spécieux prétexte qu’il lui manquait deux doigts à la main droite, Bastien n’écrivait jamais lui-même, quoique, à l’entendre, il écrivît autrefois et, avant la balle de Wagram, à rendre jaloux non seulement maître Pierre, l’ancien maître d’école d’Haramont, mais encore monsieur Oblet, le maître d’école actuel de Villers-Cotterêts.
Bastien avait rencontré deux fois Conscience : une fois à Troyes en Champagne ; une autre fois à Craonne. Les deux amis s’étaient tendrement embrassés ; mais, comme les hussards et les soldats du train ne marchaient pas d’habitude ensemble, il avait fallu se quitter.
Cependant ils comptaient se retrouver, le lendemain, l’un près de l’autre, sur le champ de bataille de Laon.
La lettre de Bastien était datée du 7 mars au soir.
Depuis ce temps, on n’avait plus entendu parler de Bastien ni de Conscience.
On avait eu l’idée d’écrire une seconde lettre à Conscience ; mais, comme il n’avait probablement point reçu celle qui lui avait été adressée à Vitry-le-François, on avait renoncé à ce grand travail d’esprit et de cœur, que l’on regardait d’avance comme un travail perdu.
Puis, ainsi que nous l’avons dit, on avait entendu le canon se rapprochant de Paris.
Puis on avait vu repasser, par Villers-Cotterêts et Vauciennes, tout le corps d’armée du maréchal Mortier en déroute.
Puis on avait vu apparaître des uniformes étrangers ; on avait entendu une langue étrangère…
Un jour, le canon avait retenti à l’ouest.
Le lendemain, d’un air joyeux, l’ennemi avait crié : « Paris ! Paris ! Paris ! »
Puis les journaux avaient annoncés que l’ogre de Corse était enfin précipité du trône, qu’il ne s’était jamais appelé Napoléon, mais que son nom était Nicolas, et que, par grâce spéciale, on lui donnait pour résidence une petite île au milieu de la Méditerranée.
Cette île se nommait l’île d’Elbe.
Les Bourbons lui succédaient sur le trône, et nos bons amis les Russes, les Prussiens, les Autrichiens, les Wurtembergeois et les Saxons allaient rester trois ou quatre mois en France, c’est-à-dire le temps que l’on croyait nécessaire au nouveau, ou plutôt au vieux trône pour s’affermir.
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