Chapitre 22 Le laissez-passer
Une fois le voyage de Mariette décidé, et il l’était, la première chose qu’il fallait se procurer, c’était un laissez-passer russe.
Les routes étaient couvertes de troupes alliées, et, même avec un laissez-passer, une jeune fille de l’âge et de la beauté de Mariette avait bien encore quelques dangers à courir.
Il est vrai qu’elle aurait avec elle un défenseur qui, certes, ne permettrait pas que qui que ce fût la touchât du bout du doigt.
C’était Bernard.
Mais Bernard, qui pouvait quelque chose contre un ou même contre deux hommes sur une grande route, dans un chemin de traverse ou au coin d’un bois, ne pouvait rien contre une sentinelle gardant une porte, contre la consigne veillant aux barrières d’une ville, contre un régiment rangé en bataille et fermant un passage.
Ce qui pouvait quelque chose contre de pareils obstacles, nous l’avons dit, c’était un laissez-passer russe.
Par bonheur, le général en chef Sacken était à Villers-Cotterêts, où il venait passer une grande revue, et demeurait chez l’inspecteur de la forêt, une des bonnes pratiques de Mariette.
Il était quatre heures de l’après-midi, Mariette fit signe à Bernard de la suivre et partit pour Villers-Cotterêts.
Trois quarts d’heure après, elle sonnait à la porte de l’inspecteur.
Tout le monde connaissait et aimait la belle laitière, et, comme, depuis plus d’un mois, on ne l’avait pas vue, on lui fit grande fête, à elle et à son chien.
Mais elle, après avoir répondu à toutes ces avances par un triste sourire et de doux signes de tête, manifesta le désir de parler au général russe.
La chose parut si étrange, que les domestiques se regardèrent entre eux, et, se mettant à rire, lui demandèrent quelles affaires elle avait à régler avec Son Excellence moscovite ?
— Une affaire d’où dépend ma vie, répondit si sérieusement Mariette, que les rires cessèrent aussitôt et que l’un des serviteurs dit :
— Eh bien, il faudrait prévenir madame.
— Mais, répondit la cuisinière, madame est à table avec Son Excellence et tout l’état-major ; madame ne se lèvera certainement pas de table pour mademoiselle Mariette.
La cuisinière était de mauvaise humeur. On lui avait fait faire, par le domestique qui servait à table, des reproches sur un sauté de lapin dont la sauce était mal liée.
— Si fait, dit le même domestique qui avait pris Mariette sous sa protection, madame se lèvera quand on lui dira qui la demande, car madame aime beaucoup sa « jolie laitière », comme elle dit, et hier elle demandait encore de ses nouvelles.
— Alors, monsieur, je vous en prie, dit Mariette.
— Oui, mon enfant, oui, répliqua le domestique, j’y vais, et il ne sera pas dit qu’au risque d’une rebuffade, je n’aurai pas fait ce qu’une si jolie bouche m’a si gentiment demandé.
— Flatteur ! dit la cuisinière en haussant les épaules et en tournant le dos pour veiller à une omelette soufflée.
Mais, sans faire attention à l’apostrophe, le domestique entra dans la salle à manger, dit quelques mots tout bas à sa maîtresse, qui se leva et sortit.
— Comment ! c’est toi, ma petite Mariette ! dit-elle en apercevant la jeune fille ; tu nous a donc oubliés tout à fait depuis un mois ?
— Vous voyez bien, madame, que je ne vous ai point oubliés ; tout au contraire, répondit Mariette, puisque, dans notre grand chagrin, je viens à vous.
— Et quel est ce grand chagrin ? demanda l’inspectrice.
— Oh ! madame, ce serait bien long à vous raconter, car il faut que je parte ce soir, ou demain matin au plus tard, pour un voyage qui va me conduire tout au bout du département. Mais, si vous voulez bien me faire parler au général russe, comme je serai forcé de lui dire tout, ayant une grâce à lui demander, alors vous saurez combien nous sommes malheureux…
— Au général russe ! toi, mon enfant ? dit la femme de l’inspecteur tout étonnée.
— Oui, madame, répondit fermement Mariette, au général russe ; du reste, si je ne puis lui parler en ce moment, permettez-moi de rester, soit dans la cuisine, soit dans la cour, soit dans le jardin ; j’attendrai.
— Non, mon enfant, non, dit la femme de l’inspecteur, étonnée de cette gravité mélancolique ; non, si l’affaire dont tu as à parler au général est si pressée, il faut lui parler tout de suite… Viens avec moi.
— Oh ! madame, que vous êtes bonne et que je vous remercie ! s’écria la jeune fille en s’élançant vivement sur les pas de son introductrice.
La femme de l’inspecteur passa devant et ouvrit la porte d’une salle à manger où achevaient de dîner une douzaine d’officiers russes.
Mariette la suivit. Le dévouement chez elle avait vaincu la timidité.
— Général, dit la maîtresse de la maison en s’adressant à l’officier qui tenait le milieu de la table, voici une jeune fille qui a une grâce à demander à Votre Excellence, et que je me permets de vous recommander.
— Eh donc ! recommandée par vous, dit le général avec ce léger accent qui indique un Russe parlant le français, recommandée par vous, elle est la bienvenue.
Puis, reculant sa chaise et la faisant pivoter en arrière de manière à s’isoler de ses deux voisins :
— Venez ici, ma belle enfant, dit-il.
Mariette s’approcha les yeux baissés, tout émue de paraître devant cet homme qui, pour elle, était le représentant de la Providence, puisqu’il allait lui ouvrir le chemin qui conduisait à Conscience.
— Me voici, monsieur, dit la jeune fille.
— Comment vous appelez-vous ?
— Mariette, monsieur.
— Mais c’est qu’elle est vraiment charmante ! dit le général Sacken en caressant de la main le menton de la jeune fille.
Mais Mariette, avec une dignité incroyable, prit cette main trop familière dans la sienne et la baisa respectueusement, comme fait devant un puissant une jeune fille humble, mais qui veut être respectée.
Le général sentit cette nuance pleine de délicatesse et, retirant sa main :
— Ah ! mademoiselle, dit-il, c’est autre chose… Que désirez-vous ?
— Monsieur, dit-elle, je désirerais un laissez-passer pour aller à Laon.
— Comme cela, toute seule ?
— Oh ! non, monsieur, pas toute seule… avec Bernard !
— Qu’est-ce que Bernard ? demanda le général.
En ce moment, Bernard, qui était respectueusement resté en dehors de la porte, entendant prononcer son nom deux fois, pensa qu’il ne serait point indiscret à lui de se présenter, et, pesant sur la porte, poussée seulement tout contre, il entra et vint se ranger près de Mariette.
— Voilà ce que c’est que Bernard, dit la jeune fille.
Le général regarda ce magnifique animal qui fixait sur lui des yeux ardents, prêts à franchir, sur un mot de sa maîtresse, toutes les nuances intermédiaires entre la douceur et la colère.
— Peste ! dit-il, c’est, en effet, un bon compagnon de route, mon enfant. Mais qu’allez-vous faire à Laon ?
— Je vais chercher un pauvre soldat qui est à l’hôpital.
— Blessé dans une bataille ?
— Aveuglé par un caisson qui a sauté.
— Et ce soldat est votre frère… votre cousin… votre parent ?
— Ce soldat, c’est Conscience…
— Ah !… et Conscience est votre amoureux, alors, puisqu’il n’est ni votre parent, ni votre cousin, ni votre frère, puisqu’il est Conscience tout court ?
— Ce soldat est l’homme que j’aime et que je dois épouser.
— Comment ! vous si jeune et si jolie, vous allez épouser un soldat infirme, aveugle, impotent ?… Allons donc !
— Je croyais vous avoir dit que je l’aimais, monsieur.
— Oui, mais avant son malheur.
— Oh ! monsieur, s’écria Mariette en pleurant, depuis son malheur je l’aime bien davantage !
— Mais, en vérité, dit le général, moitié riant, moitié attendri, c’est intéressant comme une idylle de Kriloff. J’ai bien envie, non seulement de donner à cette belle enfant le laissez-passer qu’elle me demande, mais encore ma voiture avec une escorte de Cosaques.
— Monsieur, dit Mariette, ne vous moquez pas de moi, je vous prie ! Je vous parle au nom du Seigneur, qui m’a dit de quitter mon village et ma mère pour aller chercher Conscience. Je n’ai pas besoin de voiture, car je marche bien ; je n’ai pas besoin d’escorte, car j’ai Bernard qui m’accompagne ; je n’ai besoin que d’un laissez-passer pour que, sur le chemin, personne ne m’insulte ou ne m’arrête.
— C’est bien, mon enfant, dit le général tout à fait touché de cette simplicité ; je ne veux point ôter à votre dévouement une parcelle de son mérite ou de sa grandeur ; je ferai donc pour vous ce que vous demandez, rien de plus, rien de moins.
Puis, se tournant vers un jeune homme qui lui servait d’aide de camp :
— Élim, lui dit-il, préparez pour cette jeune fille un laissez-passer en trois langues, russe, allemande, française ; mettez-y mon cachet, et apportez-le-moi à signer.
— Merci, monsieur ! j’espère que Dieu vous récompensera de votre bonté, dit Mariette en se reculant et en allant attendre contre la muraille le retour de l’aide de camp.
Au bout de cinq minutes, celui-ci revint, apportant le laissez-passer tout écrit et une plume trempée d’avance dans l’encre afin que le général n’eût plus qu’à signer.
Sacken prit le papier de sa main gauche et la plume de la main droite, et lut :
« Il est ordonné aux officiers, soldats et autorités russes, prussiennes ou françaises, de laisser circuler dans toute l’étendue du département de l’Aisne la jeune fille munie du présent laissez-passer, et même de lui accorder aide et protection en cas de besoin. »
Après avoir lu, le général fit un signe de tête équivalent à une approbation, et écrivit au-dessus du triple laissez-passer, russe, allemand et français :
« Le général commandant en chef le département de l’Aisne,
» Sacken. »
Puis il présenta le papier à la jeune fille.
Celle-ci voulut de nouveau lui baiser la main ; mais, se levant et l’attirant à lui, le général l’embrassa paternellement au front en lui disant :
— Va, mon enfant, et que saint Newski te protège !
Mariette devint rouge comme une cerise, et cependant elle avait compris toute la chasteté du baiser qu’elle venait de recevoir.
Puis, se jetant sur la main de la femme de l’inspecteur, qu’elle baisa malgré celle-ci :
— Oh ! madame, madame, s’écria-t-elle, combien je vous remercie du fond de mon cœur !
Et elle s’élança hors de la salle.
Bernard, joyeux de sa joie, bondit derrière elle, et disparut à sa suite.
Et l’on se remit à dîner, dont la fin tout entière fut consacrée aux explications que l’inspecteur et sa femme donnèrent sur Conscience, Mariette, le père Cadet et le reste de la famille, tant l’impression qu’avait faite l’apparition de la jeune fille avait été vive sur le général et les officiers russes.
Trois quarts d’heure après, précédée de Bernard, qui annonçait son retour, Mariette, triomphante, traversait le village d’Haramont et rentrait dans la chaumière de gauche, son laissez-passer à la main.
Ainsi, rien ne s’opposait plus au départ de Mariette.
Le père Cadet se retourna dans son lit et tira de sa cachette son vieux sac de cuir.
Hélas ! dans le vieux sac de cuir, il ne restait plus qu’une pièce d’or !
— Tiens, ma fille, dit-il avec un soupir en offrant l’unique pièce d’or à Mariette, prends, et ramène-nous Conscience.
Mais celle-ci, qui n’ignorait pas la gêne où était tombée la famille du père Cadet, depuis la maladie du vieillard et depuis le départ du jeune homme, secoua la tête en disant :
— Merci, grand-père, gardez votre pièce d’or, j’ai tout ce qu’il me faut.
Puis, se tournant vers dame Marie :
— Mère, dit-elle tout bas, n’est-ce pas que tu permets qu’en passant demain à Villers-Cotterêts, je prenne chez le boucher les trente francs qu’il nous doit pour le veau que nous lui avons vendu, il y a deux mois ?
— Fais ce que tu voudras, mon enfant, dit dame Marie. Est-ce que ce n’est pas le Seigneur qui t’inspire ? Ce serait fâcher Dieu que de te contrarier !
q