Chapitre 23 Le voiturier et sa patache
Le lendemain, au point du jour, Mariette, après avoir pris congé de tout le monde, partit triste et joyeuse à la fois : triste du malheur qui était arrivé à Conscience ; joyeuse de le revoir, même au milieu de son malheur.
Le ciel avait cette limpidité matinale qui promet une journée splendide.
D’un côté, les dernières étoiles scintillaient à l’occident plus resplendissantes que jamais dans le voile encore épais de l’azur nocturne ; de l’autre, le firmament commençait à se colorer sous les premiers rayons du soleil, et allait passer des nuances du rose le plus pâle aux teintes du pourpre le plus foncé. Avec l’aube, tout s’éveillait, habitants des plaines, hôtes des bois. L’alouette s’élevait verticalement au vol, saluant les premières flammes du jour de son chant clair et joyeux ; les grillons couraient dans les herbes ; les rouges-gorges sautillaient dans les buissons ; l’écureuil se balançait suspendu aux branches des arbres ; seules, quelques chauves-souris attardées protestaient, réfugiées aux endroits les plus ténébreux de la forêt, qu’elles sillonnaient de leur vol silencieux et intermittent, contre l’envahissement de la lumière et le progrès de la clarté.
On sentait qu’on venait d’entrer dans un de ces premiers jours de printemps qui, les pieds dans la rosée, descendent du haut des montagnes pour réveiller la nature engourdie, en lui soufflant au visage leur haleine tiède et parfumée.
Mariette, malgré son habitude de traverser la forêt à l’aurore, n’était point insensible à tous ces changements qui s’opéraient autour d’elle. La jeune fille avait le cœur plus léger ce jour-là que les autres ; aussi remarquait-elle tous ces élancements joyeux de la terre vers le ciel ; sans doute, c’était la bonne action qu’elle était en train d’accomplir qui rassérénait à la fois son esprit et son front.
Mais, si son cœur était léger, ses petits pieds étaient plus légers encore. Elle traversa la forêt en moins d’un quart d’heure, entra dans le parc, ne s’arrêta dans la ville que pour prendre, chez le boucher, les trente francs qui devaient servir à faire la route, et reprit son chemin vers Soissons.
Le surlendemain, elle comptait être à Laon : bien renseignée, elle savait qu’elle avait quatorze ou quinze lieues à faire ; c’était sept lieues chacun des deux premiers jours, et une lieue seulement le troisième. Elle avait coupé ses étapes ainsi ; car elle se doutait bien que, arrivant à Laon le soir, elle ne pourrait voir Conscience que le lendemain, et elle aimait mieux coucher dans quelque village des environs de la ville que dans la ville elle-même.
Il n’y avait point à se tromper, la route de Villers-Cotterêts à Laon étant une grande route de première classe.
Vers sept heures du matin, Mariette sortit de Villers-Cotterêts par la rue de Soissons ; le soleil printanier des jours précédents avait séché la terre ; elle marchait sur le bas-côté de la route, où un joli chemin, pareil à celui d’un parc, s’offrait aux piétons. Bernard courait devant elle, revenait joyeux en bondissant, et reprenait sa course comme un éclaireur chargé de visiter chaque arbre, chaque pierre, chaque buisson.
On eût dit, à ses bonds, à ses allées, à ses retours, qu’il savait que la jeune fille était en chemin pour rejoindre Conscience, et sans doute en effet le savait-il, ce bon Bernard, car il n’eût pas été si joyeux sans cela.
Mariette avait déjà fait une demi-lieue à peu près, et rien ne lui semblait aussi facile que de marcher ainsi toute la journée, lorsqu’une voix retentit derrière elle :
— Eh ! Mariette ! disait cette voix.
Mariette se retourna et vit une voiture dont, depuis quelques instants, elle entendait le roulement derrière elle : c’était celle du voiturier qui, à cette époque où les diligences étaient rares, faisait le service de Villers-Cotterêts à Soissons.
— Ah ! c’est vous, monsieur Martineau ? dit Mariette.
— Oui, c’est moi… Et où allez-vous donc ainsi, la belle enfant ?
Mariette s’approcha de la voiture, s’appuya sur le brancard, et raconta au voiturier et aux autres voyageurs qu’il conduisait la cause et le but de son voyage.
Les voyageurs écoutèrent d’abord avec impatience cette jeune fille qui les arrêtait au milieu de la route ; puis, peu à peu, l’intérêt succéda à l’impatience.
D’ailleurs, Martineau, sur le siège de sa carriole, était maître aussi absolu qu’un capitaine sur son bord ; et les voyageurs avaient beau murmurer, Martineau allait au pas de son cheval, pas auquel, y compris les haltes accordées au cheval pour se reposer, il faisait en quatre heures les six lieues de poste qui séparaient Villers-Cotterêts de Soissons.
Le récit de la jeune fille intéressa plus vivement encore, à ce qu’il paraît, Martineau que les voyageurs, car à peine l’eût-elle achevé :
— Eh ! dit-il, la belle enfant, il est inutile de vous fatiguer comme vous le faites en marchant à pied.
— Mais, dit Mariette en riant, il faut bien que je marche à pied, monsieur Martineau, puisque je n’ai pas de voiture.
— Eh si, pardieu ! vous en avez une.
— Laquelle ?
— La mienne, pardieu !
Mariette se recula.
— Monsieur Martineau, vous riez, dit-elle, car vous savez bien que je ne suis pas assez riche pour monter en voiture ; vous prenez quarante sous par voyageur, et je n’ai que trente francs, en tout, pour aller chercher Conscience et le ramener ; c’est lui qui aura probablement besoin de monter en voiture, et non pas moi… D’ailleurs, votre carriole est pleine.
— Et qui vous parle de payer, la belle enfant ? Il n’est, Dieu merci ! pas question de cela ; et, quant à une place, s’il n’y en a plus dans la voiture, il y en a encore sur le siège… on se serrera. Et puis, ajouta Martineau avec un ton des plus galants, il n’est pas désagréable d’être serré par une jolie fille comme vous.
— Merci, monsieur Martineau, dit Mariette en se reculant.
— Allons, montez donc ! dit le voiturier, pas de façons, mon enfant. Vous désirez voir Conscience le plus tôt possible ?
— Oh ! oui, s’écria la jeune fille.
— Eh bien, grâce à la patache, vous arriverez à Soissons à onze heures au plus tard ; elle est douce comme un berceau d’enfant ; vous ne serez donc pas fatiguée. Rien n’empêchera que vous ne séjourniez point à Soissons, et qu’après avoir mangé un morceau avec moi, vous ne repreniez votre route. Qui sait ? vous irez peut-être coucher ce soir à Chavignon et même à Étouvelles, de sorte que, demain matin, vous verrez votre bon ami, au lieu de ne le revoir qu’après-demain. C’est vingt-quatre heures net de bénéfice ! Que dites-vous de cela, la belle fille ?
— Acceptez donc ! dirent les voyageurs moitié par intérêt, moitié parce que, Mariette une fois sur le siège, la patache reprendrait selon toute probabilité son mouvement.
— Ma foi, dit Mariette, vous m’offrez en effet la chose de si bonne grâce, monsieur Martineau, que j’ai bien envie d’accepter.
— Allons ! houp ! dit le voiturier en lui prenant la main et en l’aidant à s’enlever, malgré un reste de résistance.
Mariette, toute rougissante, se trouva assise près du voiturier.
— Et voilà ! dit celui-ci. En route, mauvaise troupe !
Et, fouettant son cheval, il se remit en chemin.
Ainsi que le programme l’avait annoncé, on fut aux portes de Soissons à onze heures. Les portes étaient gardées par des soldats russes ; mais Martineau, en sa qualité de voiturier patenté, avait un laissez-passer parfaitement en règle, Mariette n’eut donc même pas besoin de montrer le sien.
La pauvre enfant n’avait jamais vu une si grande ville. Ces portes fermées, ces herses suspendues, ces canons sur les remparts, ces sentinelles se promenant l’arme au bras, tout cela l’avait fort effrayée à la première vue, et, en songeant qu’elle aurait pu avoir à traverser de pareilles difficultés toute seule, elle était fort joyeuse d’avoir accepté l’offre de Martineau.
Le voiturier descendait à l’hôtel des Trois-Pucelles. On savait l’heure de son arrivée, qui ne variait guère que de onze heures à onze heures et demie. Il trouva donc son déjeuner prêt.
Un vieux proverbe gastronomique, et qui cependant est renié par les vrais gastronomes, dit que, lorsqu’il y en a pour un, il y en a pour deux.
Le voiturier était si bien traité à l’hôtel, que non seulement son déjeuner était suffisant pour deux, mais même pour trois. Il montra la table toute servie à la jeune fille. Celle-ci, comme pour monter sur le siège, refusa d’abord, mais finit par céder, s’assit et mangea de bon appétit ; ce que fit aussi Bernard, il faut le dire à sa louange.
Puis, quand le déjeuner fut fini :
— Restez là, ma belle enfant, dit le voiturier à Mariette, je vais m’occuper de vous.
Et, lui faisant un petit signe de tête, il sortit.
En quoi allait-il s’occuper d’elle ? C’est ce que Mariette ne savait pas elle-même.
Mais c’est ce qu’elle sut un quart d’heure après.
Martineau rentra tout joyeux.
— Allons, dit-il, la chose est arrangée, et nous verrons notre ami Conscience demain.
— Comment cela ? demanda Mariette toute joyeuse.
— Oh ! c’est bien simple, dit le voiturier. J’ai trouvé un bon garçon, une vieille connaissance à moi, un voiturier de Chavignon. Il est venu vendre ses légumes au marché de Soissons, il s’en retourne à vide. On mettra deux ou trois bottes de paille pour faire des banquettes, et il vous prendra avec lui. Ce soir, à trois heures, vous serez à Chavignon. Vous vous reposerez bien, dans un bon lit que vous donnera sa femme, et demain, fraîche et alerte, vous vous mettrez en route au point du jour. Ça fait que, sur quinze lieues, vous n’aurez été obligée d’en faire que quatre ou cinq à pied.
— Ah ! monsieur Martineau, que de remerciements ! dit Mariette, les larmes aux yeux.
— Bah ! il n’y a pas de quoi, dit le voiturier en faisant claquer ses doigts. Ma foi, s’il n’y avait pas un bon Dieu pour les braves gens, pour qui donc y en aurait-il un ?
— Et quand partons-nous ? demanda Mariette.
— Allons, dit Martineau.
Tous deux sortirent, précédés de Bernard qui, bien repu et bien reposé, paraissait tout prêt à se remettre en chemin.
L’ami de Martineau était un bon gros marchand d’artichauts, l’été ; de choux et de carottes, l’hiver.
Il reçut Mariette en homme prévenu et aussi pressé d’arriver chez lui que pouvait l’être la jeune fille elle-même de faire quatre ou cinq lieues de plus.
Voiturier et maraîcher échangèrent quelques paroles. Puis le maraîcher, qu’on appelait gros Charles, qualification qu’il devait probablement à la rotondité de son corps et à la rondeur de ses joues, invita sans façon Mariette à monter dans la charrette, attendu, disait-il, que Javotte l’attendait, et qu’il ne ferait pas attendre Javotte, même pour la plus belle fille de la terre.
Mariette ne se fit pas prier. Elle tendit la main à Martineau et monta légèrement dans la charrette, tandis que Bernard se dressait contre la voiture et regardait à travers les ridelles, comme pour s’assurer si sa maîtresse serait bien.
Il paraît qu’il fut satisfait de l’inspection, car il retomba sur ses quatre pattes et se mit à hurler joyeusement.
— Jarni ! dit gros Charles, vous avez là un camarade de route qui ne serait pas facile à manier, je crois, si l’on vous disait un mot plus haut que l’autre ?
— Bah ! dit Mariette, et qui voulez-vous qui insulte une pauvre fille comme moi, monsieur Charles ?
— Hum ! hum ! fit le voiturier en la regardant, faudrait pas trop se fier sur les grandes routes, le soir, pleines comme elles sont d’un tas de gueux de tous les pays.
— Croyez-vous donc que nous ayons quelque chose à craindre, monsieur Charles ?
— Oh ! non ! d’ailleurs nous arriverons de bonne heure. Mais, je vous le répète, le soir, à la nuit, ou le matin, de trop bon matin, je ne m’y fierais pas.
— Mais, dit Mariette, j’ai un laissez-passer en trois langues du général russe qui est à Villers-Cotterêts chez monsieur l’inspecteur.
— Bon ! dit gros Charles en riant, un laissez-passer, c’est pour ceux qui savent lire ; mais pour ceux qui ne le savent pas ?
— En effet, dit Mariette. Vraiment, vous me faites peur, monsieur Charles.
— Ah bah ! c’est pour rire, dit celui-ci. Allons, adieu, Martineau. Merci de la bonne compagnie que tu me donnes… Êtes-vous bien, la belle enfant ?
— Oui, monsieur Charles.
— Eh bien, hue, Blücher ! hue !
Blücher était le nom de baptême du cheval de gros Charles.
C’était une profession de foi politique tout entière que le bonhomme faisait là, une espèce de manifestation, de protestation même, contre les événements qui venaient de s’accomplir.
Ces mots de : Hue, Blücher ! furent accompagnés de deux vigoureux coups de fouet que le robuste et patriotique gros Charles eût été capable d’adresser au vrai Blücher lui-même, s’il l’eût trouvé seul et en tête-à-tête dans quelque endroit écarté où l’affaire n’eût eu d’autres témoins que les bois, les champs ou les nuages.
À la porte, on fit, pour laisser sortir gros Charles, les mêmes difficultés que l’on avait faites pour laisser entrer Martineau. Mais le voiturier tira de son portefeuille un papier légèrement altéré dans sa couleur primitive, sur lequel étaient écrites quelques lignes et apposé un cachet qui eurent le pouvoir d’aplanir tous les obstacles ; de sorte que, dix minutes après la cathédrale, Mariette se retrouva de l’autre côté de Soissons, et trottant d’un pas qui faisait honneur, à la fois aux jambes de Blücher et à l’amour de gros Charles pour Javotte.
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