Chapitre 24 Gros Charles et sa femme
Pendant toute la route, gros Charles n’entretint Mariette que de son bonheur conjugal.
Avant d’arriver à Crouy, c’est-à-dire à trois quarts de lieue de Soissons, Mariette savait que gros Charles était marié depuis deux ans avec Javotte, qu’il en avait trois enfants, ce qui prouvait qu’il n’avait pas perdu de temps, et que ces trois enfants étaient deux garçons et une fille.
Intérieurement, Mariette ne comprenait pas trop comment on pouvait avoir trois enfants en deux ans ; mais son instinct de jeune fille lui disait tout bas qu’il ne fallait pas trop faire de questions là-dessus.
À vrai dire, elle savait que Javotte était courte, grasse, blonde et jalouse ; qu’elle avait la main légère, et que, dans ses moments de mauvaise humeur, elle n’y regardait pas plus à frapper sur gros Charles que celui-ci, dans ses moments de gaieté, ne regardait à frapper sur Blücher.
À la distance d’une demi-lieue de Chavignon, gros Charles essayait de faire distinguer à Mariette le toit et la fumée de sa maison, entre toutes les fumées et tous les toits des maisons du village.
Mariette écoutait avec complaisance les indications de gros Charles ; mais, au fond, elle pensait à une chose, c’est que Chavignon n’est éloigné de Laon que de quatre lieues, et que, dans la même journée, elle avait fait, presque sans fatigue et sans aucune dépense, un peu plus de douze lieues, ou près de deux étapes.
Elle se disait même tout bas que, comme Blücher, secondant l’impatience de Gros Charles, avait fait la route en moins de deux heures, peut-être serait-il possible que, dans cette même journée, elle fît encore deux ou trois lieues, de sorte que, le lendemain, vers sept ou huit heures du matin, elle pourrait être à Laon.
Il faut même l’avouer, cette pensée avait fait de tels progrès dans son esprit, qu’elle s’en était emparée tout entière au moment où gros Charles, après avoir annoncé son arrivée par un concert de coups de fouet, arrêtait Blücher à la porte de sa maison.
Au bruit de ces coups de fouet, Javotte parut sur le seuil, portant un premier marmot dans ses bras, et suivie d’un second accroché au pan de sa jupe. Quant au troisième, il dormait dans son berceau.
De toutes les réputations que le gros Charles avait faites à Javotte pendant la route, sa réputation de jalousie fut d’abord celle qui, aux yeux d’un observateur impartial, eût paru la plus méritée.
— Oh ! oh ! dit-elle en apercevant Mariette, où avons-nous pêché cette jeunesse-là, s’il vous plaît ?
Le début n’était pas gracieux ; aussi Mariette sentit-elle la rougeur de la honte lui monter au visage ; mais Gros Charles lui donna un coup de genou et lui fit, du coin de l’œil, signe de ne pas faire attention.
— Où on l’a pêchée ? On va vous dire cela en deux mots et entre quatre yeux, madame Javotte ; laissez-moi seulement le temps de descendre et de vous embrasser.
— Oh ! m’embrasser, dit Javotte, nous avons pardi bien le temps !
— Jamais, dit gros Charles, jamais !
Et, sautant à bas de la charrette, il s’avança les bras ouverts du côté de Javotte qu’il repoussa tout doucement dans l’intérieur de la maison, tandis que Mariette, restée dans la charrette, caressait le bon gros museau que Bernard, debout contre la roue, passait entre deux ridelles de la charrette.
Il paraît que les raisons données par gros Charles à Javotte parurent bonne à celle-ci, car dix minutes après être rentrée dans la maison, elle reparut sur le seuil de la porte en disant :
— Allons, belle fille, descendez, et soyez la bienvenue.
Or, comme il n’y avait pas à se tromper à l’accent de bienveillance de Javotte, Mariette ne se fit pas prier et descendit en souriant.
— Ah ! dit gros Charles paraissant à son tour – et clignant de l’œil à Mariette comme pour lui dire : « Vous voyez bien qu’il n’y a que la façon de s’y prendre et que j’en fais tout ce que je veux » –, ah ! nous allons donc réintégrer le général en chef à l’écurie et dîner un peu crânement, car, moi, j’enrage la faim. Allons, Blücher ! allons, mon bonhomme ! allons !
Et, faisant crier la grande porte sur ses gonds, il rentra dans la cour cheval et charrette, laissant Mariette achever sur Javotte la séduction qu’il avait commencée.
La chose ne fut pas difficile : la ménagère était bonne femme, et surtout femme au fond ; en deux mots, elle comprit tout ce qu’il y avait de dévouement et d’élévation dans le cœur de la jeune fille ; et, comme l’action que celle-ci accomplissait était en l’honneur du sexe en général, Javotte se félicita d’y concourir en quelque chose.
Il est vrai que Mariette, dans sa douce bienveillance, s’était déjà emparée d’un des deux enfants, qu’elle caressait et embrassait tandis que Bernard, couché aux pieds de l’autre, se laissait retourner les oreilles et fourrer la main dans la gueule, comme un bon et brave animal qu’il était.
Javotte profita de ce moment de répit pour descendre à la cave, d’où elle remonta avec une bouteille à chaque main, spectacle dont sembla s’extasier gros Charles, qui reparaissait par celle du caveau.
Cinq minutes après, on était à table, et gros Charles prouvait qu’il n’était tombé dans aucune exagération quant il avait parlé de la faim enragée dont il était atteint.
La maladie était sérieuse, et la convalescence fut longue.
Quant à Mariette, qui avait dîné à midi avec Martineau, elle mangea peu, songeant beaucoup à la façon dont elle aborderait la question de continuer son chemin le même jour.
Mais on eût dit véritablement qu’un bon ange était avec elle et donnait l’inspiration à tous ceux qui l’entouraient.
Vers la fin du dîner, gros Charles cligna de l’œil Mariette, comme pour lui faire comprendre que ce qu’il allait dire n’était pas tout à fait indigne d’attention.
Javotte surprit le coup d’œil.
— Eh bien, après, dit-elle ?
— Après ? fit gros Charles. Eh bien, la mère, je voulais te demander un peu ce que c’est que l’âne que j’ai trouvé dans l’écurie, et qui se léchait les babines en mangeant dans le râtelier les restes du général en chef.
— Comment ! tu ne l’as pas reconnu, imbécile !
— Si fait, dit gros Charles ; c’est justement parce que je l’ai reconnu que je te demande des explications sur lui : c’est l’âne de la mère Sabot ?
— En personne.
— Ne faites pas attention au nom, la belle enfant, dit gros Charles ; nous l’appelons la mère Sabot parce qu’elle est la femme de Guillaume le sabotier ; seulement, pour le moment, il n’est question ni de la mère Sabot, ni de Guillaume ; il est question de leur âne. Comment leur âne se trouve-t-il ici, Javotte ?
— Dame ! parce qu’on l’a prêté à la nourrice, qui est de Pargny, afin qu’elle n’échauffe pas son lait en marchant trop. Elle a passé aujourd’hui avec l’enfant, laissant l’âne ici, et disant qu’il était convenu avec la mère Sabot qu’on le renverrait par la première occasion qui se présenterait.
— Allons donc ! dit gros Charles d’un air fin, je savais bien, moi !
— Et bien, que savais-tu, grosse bête ?
— Je savais que cette belle enfant-là trouverait encore le moyen de faire sa route sans fatiguer ses petits pieds… As-tu vu ses petits pieds, Javotte ? Et dire qu’elle s’était mise en route pour faire treize lieues avec cela, hein ? faut-il être brave !
— C’est bon, c’est bon, dit Javotte, qui n’aimait pas que son mari s’étendit ainsi sur les perfections des autres femmes… Après ?
— Eh bien, après, c’est que l’occasion est toute trouvée : demain matin, on mettra cette belle enfant sur l’âne de la mère Sabot, on tournera au baudet la tête du côté de Chivy, on lui dira : « Hue ! » et il ira tout droit, sans s’arrêter, jusqu’à la porte de son écurie.
— Tiens, en effet, c’est une idée, ça, dit Javotte, tu n’es pas encore si bête que tu en as l’air, notre homme.
Et un coup d’œil de Javotte disait en même temps à gros Charles qu’il y avait des moments où elle ne le trouvait pas bête du tout.
Pendant ce dialogue parlé et muet, l’imagination de la pauvre Mariette, toujours tendue vers le but de son voyage, venait de faire du chemin.
— Mon Dieu, madame Charles, dit-elle avec timidité, je pense à une chose.
— Et à laquelle, mon enfant ?
Gros Charles continuait à cligner de l’œil.
— Je pense qu’il est quatre heures de l’après-midi à peine, que nous avons encore trois heures et demie de jour, et que, si le baudet de la mère Sabot n’était pas trop fatigué, au lieu de le reconduire demain, je pourrais le reconduire ce soir.
— Oh ! oh ! ce soir, dit gros Charles, vous êtes bien pressée de nous quitter, mon enfant.
— Vous vous trompez, monsieur Charles, je ne suis pas pressée de vous quitter, au contraire ; Dieu merci, vous m’avez trop bien reçue pour cela ; mais je suis pressée de revoir mon pauvre Conscience.
— Dame ! c’est bien naturel, cette jeunesse, fit Javotte.
— C’est qu’il y a du risque, fit gros Charles.
— Du risque ?
— Oui, pour une fille seule.
— Lequel ?
— Celui de traverser le petit bois d’Étouvelles : il y a garnison russe à Étouvelles, et l’on a bientôt fait une mauvaise rencontre.
— Oh ! il n’y a pas de danger, dit Mariette en souriant : qui voudrait faire du mal à une pauvre fille ?
— Eh ! fit gros Charles en riant de son rire jovial, je ne dis pas précisément que ce serait du mal que l’on vous voudrait.
— Veux-tu te taire ? dit Javotte.
— Je me tais, la femme, je me tais… mais avoue que je n’ai pas déjà si grand tort.
— Le fait est, dit Javotte, que ce serait plus prudent d’attendre à demain.
— Oui, dit Mariette, c’est possible, mais ce serait deux heures perdues, et s’il n’y avait pas d’inconvénient à partir ce soir…
— Eh ! puisque je vous dis justement qu’il y en a, dit gros Charles.
— Oh ! madame Charles, dit Mariette en joignant les mains, pensez donc au pauvre aveugle abandonné ; pensez donc que les heures sont des siècles pour lui, et qu’en partant ce soir je serai demain près de lui deux heures plus tôt.
— Dame ! mon enfant, dit Javotte, si vous prenez cette résolution-là, il faut la prendre plus tôt que plus tard.
— Avec votre permission, madame Charles, dit Mariette en se levant, elle est toute prise, et s’il ne dépend que de moi…
— Allons, dit Javotte, va mettre la bâtière à Margot ; tu vois bien que la pauvre enfant dessèche d’être arrivée à Laon.
— Il n’en est pas moins vrai, insista gros Charles, que j’aimerais autant qu’elle ne traversât que demain au jour le bois d’Étouvelles.
— Eh bien, quoi, dit Javotte, tu l’accompagneras jusqu’à Chivy, cette enfant ! Ne seras-tu pas bien malade de faire quatre lieues à pied, fainéant ?
— Eh ! non, dit gros Charles en prenant Javotte entre ses bras ; eh ! non, je ne serai pas malade, et la preuve, c’est que je reviendrai tout courant pour être plus tôt auprès de toi. Oh ! tu es une bonne femme, sans que tu en aies l’air, comme tu dis.
Et gros Charles, pressant Javotte dans ses bras, appliqua deux bruyants baisers sur ses joues roses, et se lança dans la cour.
— Ah ! dit Mariette, vous me paraissez bien heureux, madame Charles.
— Oui, dit la bonne femme, en rajustant l’économie de sa toilette, un peu dérangée par l’expression de la tendresse de gros Charles, Dieu nous a fait la grâce que nous nous aimions.
— Et, répondit Mariette en levant les yeux au ciel, je crois que c’est la plus douce grâce qu’il puisse faire.
Deux larmes coulèrent de ses beaux yeux, car elle songeait à Conscience et pensait que leur amour, à eux, serait peut-être aussi tendre que celui de ces braves gens, mais ne serait jamais aussi joyeux.
Madame Charles devina ce qui se passait dans l’esprit de la jeune fille, et, avec une délicatesse de cœur dont on ne l’eût pas crue capable, elle vint à elle et l’embrassa.
— Bah ! mon enfant, dit-elle, Dieu est grand ; allez, espérer en Dieu.
Puis, tout bas à l’oreille :
— Écoutez, mon enfant, dit-elle, une fois à Laon, vous ne serez plus qu’à quelques lieues de Notre-Dame de Liesse ; c’est une bonne sainte Vierge bien miraculeuse ; tous les jours, nous voyons revenir bon nombre de malheureux guéris par son intercession. Si vous alliez jusque-là ?
— Oh ! dit Mariette, j’y ai déjà pensé, madame, et d’ailleurs, en y allant, j’aurai tout simplement accompli ma promesse, car j’en ai fait le vœu.
— Bon ! bon ! alors, dit madame Charles, tout ira bien, en ce cas.
Comme son mari apparaissait au seuil de la porte, tirant Margot par la longe, elle embrassa une dernière fois la jeune fille en lui souhaitant un bon voyage.
Sur quoi, Mariette se mit, non pas en selle, mais en bâtière ; Bernard partit devant ; gros Charles emboîta le pas de Margot, et la caravane, en faisant des signes d’adieu et d’amitié à Javotte, restée sur le seuil de sa maison, s’éloigna peu à peu et disparut à l’extrémité du village, continuant son chemin vers Chivy et par conséquent vers Laon.
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