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Chapitre 25 Où il est démontré que quinze pas sont quelquefois plus difficiles à faire que quinze lieues

Margot ne marchait ni comme le cheval de gros Charles ni même comme celui de Martineau ; on mit donc deux heures et demie pour gagner ce fameux bois d’Étouvelles qui inquiétait tant gros Charles.

Hâtons-nous de dire que cette inquiétude avait été fort exagérée par l’honnête maraîcher ; il voulait compléter sa bonne action en accompagnant Mariette le plus loin possible, mais il n’osait le faire sans la permission de Javotte ; et, pour obtenir cette permission, il avait créé un danger qui n’existait pas, ou qui n’était pas aussi redoutable qu’il voulait le faire croire.

Et, comme Mariette avait ce doux privilège d’attirer les cœurs à elle, Javotte avait d’elle-même été au-devant des désirs de son mari.

Cependant le bois d’Étouvelles eût bien pu donner quelques inquiétudes à Mariette si elle l’eût traversé seule. Elle y rencontra d’abord une espèce de patrouille de Cosaques composée de sept ou huit hommes qui l’effrayèrent fort avec leurs barbes rousses, leurs longues lances, leurs étriers de cordes ; puis des soldats isolés ou en groupes ; trois de ceux-là même, au moment où la petite caravane allait sortir du bois, s’arrêtèrent comme pour lui barrer le passage. Sans doute l’intention n’était pas bonne, car Bernard s’arrêta aussi et gronda en montrant des dents de lion. Ce grondement fut secondé d’un moulinet supérieur que gros Charles exécuta avec un noueux bâton d’épines qu’il portait à la main, et ces deux démonstrations, soutenues par la présence d’un jeune officier qui sortit du bois, ayant tout vu, clouèrent les malintentionnés à leur place.

En effet, à la vue de leur supérieur, les trois grenadiers russes étaient restés debout, immobiles comme des termes antiques, le petit doigt de la main gauche à la couture de leur pantalon, la main droite à la hauteur de leur bonnet doré.

Non seulement cet officier était jeune, mais encore c’était presque un enfant ; car cet autre empereur, celui du Nord, qui était venu peser sur nous, avait lui aussi été forcé d’épuiser d’hommes sa terre stérile et glacée. Pourtant, si jeune que fût l’officier, si blonds que fussent ses cheveux, si rose que fût son teint, il y avait sur cette physionomie juvénile quelque chose comme un vernis de barbarie qui la rendait plus terrible que telle figure dure et virile que Mariette avait rencontrée dans son chemin.

Il fit de la main un signe à la jeune fille, qui, voyant que ce jeune homme avait l’intention de lui parler, arrêta Margot.

Gros Charles n’était pas sans inquiétude ; mais Mariette lui montra en souriant Bernard qui, d’un air caressant, allait au-devant du jeune homme.

Celui-ci s’avança et, d’un ton moitié familier, moitié poli :

— Eh ! ma belle enfant, lui dit-il, qu’y a-t-il donc ?

— Rien, monsieur l’officier, répondit Mariette un peu tremblante, seulement j’ai eu peur.

— Peur de quoi ?

— Mais de ces trois soldats qui paraissaient disposés à me barrer le passage.

— Eux ? dit l’officier avec un accent de mépris et de menace impossible à rendre.

— Oh ! mais, dit gros Charles en exécutant son dixième ou douzième moulinet, nous étions là, nous !

— Vous ? dit l’officier avec un accent à peu près semblable dans sa double expression.

— D’autant plus, se hâta de dire la jeune fille, que j’avais un laissez-passer du général en chef.

— Ah !…

Et elle tendit vivement le papier au jeune Russe.

Celui-ci le déplia lentement, un œil fixé sur les trois hommes, qui demeuraient aussi immobiles que s’ils eussent été de pierre, et, avec un certain étonnement, lut dans les trois langues la triple injonction du général en chef.

Puis, le laissez-passer dans la main gauche, il alla en faire lecture aux trois grenadiers, leur donna à chacun, de la main droite, un vigoureux soufflet sous lequel ne sourcillèrent point ces faces esclaves. Après quoi, revenant à Mariette :

— Mademoiselle, dit-il avec un certain respect, où allez-vous ?

— Aujourd’hui, monsieur l’officier, je vais jusqu’au village de Chivy, qui est à une lieue d’ici à peu près.

— Bien, dit l’officier en lui remettant le laissez-passer ; non seulement vous pouvez continuer votre chemin, mais encore vous le continuerez avec une escorte.

Et, se retournant vers les soldats, il leur donna, en russe, d’une voix claire et impérative, un ordre dont Mariette et gros Charles ne comprirent pas la teneur, mais dont ils virent l’exécution.

Après avoir répondu au salut de l’officier et avoir remis Margot au pas pour profiter de la permission, Mariette et gros Charles virent les trois soldats russes pivoter sur eux-mêmes ; et, se mettant en marche, les suivre à vingt pas comme trois automates, la main gauche à la couture de la culotte, la main droite à la hauteur de l’espèce de casque pointu qui couvrait leur tête.

Ils devaient faire la lieue ainsi, aller et retour, et se retrouver dans la même position devant la porte du jeune officier, à quelque heure qu’il rentrât, et cela sous peine de vingt coups de verge chacun.

Le jeune officier reprit tranquillement son chemin vers Étouvelles en faisant un dernier signe de la main à Mariette.

Il était bien sûr que cet ordre serait exécuté à la lettre.

Mariette fut attristée dans son bon cœur de ces soufflets donnés et de cette punition infligée à ces trois hommes ; mais nous devons dire que, tout au contraire, gros Charles, non seulement ne partagea pas sa pitié, mais encore qu’il donna l’essor à son hilarité, chaque fois qu’en se retournant il voyait, toujours à la même distance, les trois Russes marchant au pas et ayant, comme les ailes d’un moulin à vent, un bras en bas et l’autre en l’air.

On arriva ainsi à Chivy : les trois Russes, c’était leur consigne probablement, s’arrêtèrent à l’entrée du village, pivotèrent sur leurs talons, comme ils avaient déjà fait, mais en sens contraire, et reprirent, toujours avec la même raideur et la même attitude, la route d’Étouvelles.

Chivy est un petit village de soixante et dix maisons à peine : celle de la mère Sabot était située presque à l’extrémité, du côté de Laon.

Plusieurs fois elle était déjà venue sur le seuil de sa porte, interrogeant la route, pour voir si on ne lui ramenait pas Margot. Une course que son mari avait à faire le lendemain au point du jour, en transportant une partie de marchandises, lui rendait ce retour urgent.

Mariette se ressentit donc du bon accueil que l’on fit à sa monture ; d’ailleurs, accompagnée et recommandée comme elle l’était par gros Charles, tout devait aller de soi-même.

Gros Charles raconta l’histoire de Mariette, histoire qui faisait toujours son impression sur les femmes, et le souper et le gîte furent offerts cordialement à la jeune voyageuse par le père et la mère Sabot.

Quant à gros Charles, heureux de sa bonne action, les jambes alertes et le cœur satisfait, il reprit tout courant, comme il l’avait promis à Javotte, la route de Chavignon, où il arriva sans accident.

Seulement, en passant par Étouvelles, il vit, devant une porte qui sans doute était celle du jeune officier, les trois grenadiers russes redevenus immobiles et tenant toujours la main gauche à la couture de leur pantalon et la droite à la hauteur de leur bonnet.

Le jeune officier, selon toute probabilité, n’était pas encore rentré.

Mariette dormit peu. Comment eût-elle dormi, se sentant si près de Conscience ? Le premier rayon du jour la trouva debout, et, quand le père Sabot, prêt à partir pour sa course, vint frapper à sa porte, croyant la trouver couchée encore, elle accourut lui ouvrir tout habillée.

Le père Sabot faisait route avec Mariette jusqu’à la hauteur de Chivy, c’est-à-dire jusqu’à une demi-lieue de Laon ; là, il quitta la grande route et prit un chemin de traverse.

Mariette continua son voyage seule ; elle n’avait plus à se tromper ni à craindre : Laon était devant elle, s’élevant sur la hauteur couronnant ces plateaux qu’avait voulu dans un dernier élan de désespoir escalader le Titan, et sur lesquels il avait laissé inutilement quatre mille morts et trois mille blessés.

La jeune fille trouva la porte de la ville gardée par un poste russe ; mais, à cette belle et gracieuse enfant, on ne demanda pas même un laissez-passer ; elle entra donc et pénétra jusqu’à la place où s’élevait autrefois la tour mérovingienne de Louis d’Outremer.

Elle dut demander son chemin, ne connaissant pas la ville ; elle s’approcha d’un factionnaire qui se promenait de long en large devant une maison où sans doute logeait quelque officier supérieur, et lui demanda où était l’hôpital.

Le factionnaire fit signe de la tête qu’il ne comprenait pas.

Alors Mariette tira son laissez-passer de sa poche et le montra au soldat.

Celui-ci ne savait pas lire, mais, en voyant le grand cachet imprimé au bas du laissez-passer, il jugea bien que ce devait être un ordre ou une permission, et fit signe à un sous-officier de s’approcher.

Mariette salua le sous-officier plus poliment encore qu’elle n’avait fait pour le soldat, et lui montra son laissez-passer.

Le sous-officier trouva sans doute la chose assez grave pour avoir besoin d’en référer à un supérieur, car il remit respectueusement le papier à la jeune fille et alla chercher un officier.

L’officier parut, frisant sa moustache ; la vue de Mariette produisit son effet ordinaire : il s’avança vers elle en souriant.

Puis, avec un français fortement accentué d’allemand :

— Ponchour, la pelle envant, dit-il, à guoy beud-on fous èdre acréaple ?

— Monsieur, dit la jeune fille, pourriez-vous m’enseigner le chemin de l’hôpital ?

— Il y en a teux, tes hobidals ; auguel foulez-fous aller ?

— À celui où est Conscience, monsieur.

— Gu’est-ze gue Gonzience, matemoiselle ?

— Conscience, monsieur, c’est un pauvre Français qui a eu les yeux brûlés à la bataille de Laon.

— Édaid-il gafalier ou vandassin, ce Gonzience ?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, répondit Mariette.

— Che fous temande s’il édait à chival ou à bied ?

— Il était dans l’artillerie, monsieur ; il conduisait un caisson.

— Ah ! foui, che gombrends, c’étaid un houzard à guadre roues, comme nous tissons, nous autres. Eh pien, alors, c’est l’ho-bidal de la gafalerie.

Et, se retournant vers un soldat, il lui dit en allemand quelques paroles que celui-ci écouta respectueusement, la main à son shako. Puis, à Mariette :

— Suiffez ce garzon, dit-il, et il vous gontuira.

Mariette fit une révérence de remerciement à l’officier, lequel, en échange, lui envoya un baiser du bout des doigts en murmurant :

— DerTeufel ! sehr schoen ! sehr schoen !

Paroles qui n’eussent pas manqué de faire rougir Mariette, si elle eût pu comprendre ce que disait le complaisant officier.

Mais elle était déjà loin ; légère comme une gazelle, elle s’était élancée sur les pas du soldat, qui à son avis allait bien doucement.

Au bout de cinq minutes, le soldat prussien s’arrêta, lui montra une grande porte surmontée d’une croix de pierre sculptée devant laquelle se promenait, le bras gauche en écharpe et le sabre à la main droite, un factionnaire qu’à son reste d’uniforme on pouvait reconnaître pour avoir appartenu au corps des cuirassiers.

Le factionnaire regarda le Prussien de travers.

— Ihr, dit le Prussien.

— Ihr ? répéta la jeune fille.

— Ia, ihr, dit le Prussien.

Mariette comprit.

— Ah ! dit-elle, cela veut dire que c’est ici, et que nous sommes arrivés.

— Ia, dit le Prussien.

— Merci, merci, dit la jeune fille.

Et elle s’élança vers la grande porte surmontée d’une croix.

Mais le cuirassier lui barra le passage.

— On ne passe pas, dit-il d’une voix rude et en fronçant le sourcil.

— Comment, on ne passe pas ? dit la jeune fille, reculant effrayée.

— Non ! est-ce que vous n’entendez pas le français par hasard ?

— Si fait, mais c’est justement parce que j’entends le français, c’est justement parce qu’il me semble que je parle à un compatriote, que j’espérais pouvoir entrer.

— Vous avez tort, puisqu’on n’entre pas.

— Mon Dieu ! mais qui défend donc cela ?

— La consigne.

— Monsieur le soldat, en grâce ! je vous prie !

— Allons, arrière ! dit le cuirassier.

— Si vous saviez, je viens de si loin…

— Allons, arrière, on vous dit !

Et il fit brutalement un pas de menace vers la jeune fille.

— Mais, monsieur, dit Mariette toute tremblante, j’ai un laissez-passer.

— De qui ?

— Du général en chef.

— De quel général en chef ?

— Du général en chef russe.

— Connais pas le général en chef russe, dit le soldat de plus en plus irrité.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que faire, et que vais-je devenir ? s’écria Mariette en levant les bras au ciel et en éclatant en sanglots.

— Faites ce que vous voudrez et devenez ce que vous pourrez, cela ne me regarde pas, pourvu que vous décampiez d’ici et lestement.

— Dites donc, dites donc, camarade, s’écria une voix derrière Mariette, il me semble que vous traitez bien rudement une pauvre fille…

— Je ne connais pas les pauvres filles qui viennent conduites par des soldats prussiens avec des laissez-passer russes.

— Le fait est, la belle enfant, dit le troisième interlocuteur, que la recommandation peut être bonne, vous comprenez, pour des Russes et pour des Prussiens ; mais, pour des Français, mieux vaut venir sans guide ni recommandation, et dire : « Camarade, j’ai affaire ici » ou : « J’ai besoin là, laissez-moi passer. »

Mais, pendant ce temps, Mariette s’était retournée et avait d’abord reconnu un uniforme qui ne lui était pas étranger ; puis, à travers les bandes qui emmaillotaient le front du soldat et lui cachaient un œil et une partie de la joue, elle avait deviné une figure de connaissance.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle, est-ce que je ne me trompe pas ? est-ce que je serais assez heureuse pour vous avoir retrouvé ?… est-ce que…

— Mariette ! s’écria le hussard.

— Bastien ! s’écria Mariette ; ah ! mon ami, à mon aide, à mon secours ! je suis venue d’Haramont pour voir Conscience, qui ne peut plus me voir, lui, et je meurs, entendez-vous, Bastien ? je meurs si je ne le revois pas !

Et elle se laissa tomber à genoux, les bras étendus vers le hussard.

— Oh ! soyez tranquille, Mariette, dit Bastien, vous le reverrez, c’est moi qui vous le promets, ou j’y perdrai mon nom.

Puis, s’approchant du cuirassier :

— Camarade, dit-il, vous voyez, c’est une compatriote, une payse, une amie à moi, qui vient pour voir son amoureux, le pauvre Conscience, vous savez bien, celui qui a eu les yeux brûlés.

— Oui, dit le cuirassier, je sais cela.

— Eh bien ?

— Eh bien, la consigne défend qu’on passe, et votre payse ne passera pas.

— Oh ! si, oh ! si, s’écria Mariette, il ne sera pas dit que je serai partie de la maison pour voir Conscience, que j’aurai promis à Madeleine de voir son fils, que je serai venue ici à travers tant de dangers pour m’en retourner comme je suis venue… Oh ! quand je devrais forcer les portes comme une voleuse, je passerai ! quand le sabre de ce méchant soldat devrait me percer le cœur, je passerai !

Elle fit un mouvement en avant ; mais Bastien l’arrêta.

Puis, la tirant en arrière, il se mit entre elle et le cuirassier.

— Vous avez entendu ? dit-il à ce dernier.

— Quoi ?

— Ce qu’elle a dit, la pauvre fille, qu’elle passerait, quand votre sabre devrait lui percer le cœur.

— Oh ! connu toutes ces farces-là, dit le cuirassier, connu !

— Ce ne sont point des farces, dit Bastien qui, dans son impatience, commençait à se mordre les moustaches, ce qui était mauvais signe chez lui ; c’est de la vraie douleur, au contraire, des larmes véritables, et un brave soldat, voyez-vous, camarade, ça peut voir couler le sang des hommes, mais ça ne peut pas voir couler les larmes des femmes.

Le cuirassier, sentant le léger accent de menace qui se glissait dans les paroles du hussard, cligna de l’œil. C’était sa manière à lui de faire comprendre qu’il n’était pas complètement satisfait.

— Et tu crois, comme cela, dit-il, que, pour les pleurnicheries de ta payse, je vas manquer à la consigne et risquer vingt-quatre heures de salle de police ? Bien obligé !

— Et depuis quand ne risque-t-on pas, entre militaires, de faire vingt-quatre heures de salle de police pour rendre service à un camarade ?

— Ce serait volontiers pour une autre, et encore cela dépendrait de la manière dont le camarade le demanderait.

— Pourquoi cela, volontiers pour une autre, et pas pour celle-ci ?

— Parce que celle-ci connaît trop de Russes et de Prussiens pour être bonne Française.

— Cuirassier, mon ami, dit Bastien, tu sauras que c’est une bonne Française, du moment où c’est la promise de Conscience et l’amie de Bastien !

— N’importe ! je n’en suis pas assez sûr pour risquer vingt-quatre heures de salle de police.

La lèvre supérieure de Bastien disparut presque entièrement sous sa lèvre inférieure.

— Cuirassier, mon ami, dit-il, quand c’est moi qui l’affirme, tu dois en être sûr !

Le cuirassier cligna si fort de l’œil, qu’il eut l’air d’être borgne.

— Et si ta caution ne suffisait pas, hussard de mon cœur, répondit le cuirassier, que s’en suivrait-il ?

— Il s’en suivrait que, comme j’ai dit que Mariette entrerait à l’hôpital ou que j’y perdrais mon nom, il faudra bien qu’elle y entre, de gré ou de force, attendu que je ne veux pas perdre mon nom, voilà !

— Ton nom !… veux-tu le dire, afin que, ce soir, à cinq heures, j’aille le crier assez haut derrière le rempart pour que tu l’entendes dans quelque lieu que tu sois ?

— C’est bon, dit Bastien, à cinq heures, du côté de Saint-Marcel… Tu n’auras pas besoin de crier bien haut, attendu qu’on y sera, et plutôt le premier que le second, quoique tu aies des jambes plus longues que les miennes et un sabre plus long que le mien.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Mariette toute tremblante ; Bastien ! Bastien ! si je comprends, vous allez vous battre à cause de moi ?

— Eh bien, quand ça serait, ma petite Mariette ? dit Bastien en regardant la jeune fille de côté, on s’est battu quelquefois pour de plus vilains minois que le vôtre…

— Je ne veux pas… je ne veux pas, Bastien ! Je vais aller demander pardon à ce méchant cuirassier, et je prierai tant, qu’il me laissera passer.

— Oh ! pas de ça, Lisette, ça gâte les manchettes, comme nous disons nous autres hussards. L’affaire est emmanchée, il faut qu’elle se vide.

— Mais s’il allait vous arriver malheur par ma faute, Bastien, je ne m’en consolerais de ma vie !

— Oh ! ne vous inquiétez pas, Mariette, histoire de rire ! Bah ! les gros talons ne sont pas si méchants qu’ils en ont l’air, et cela pourra bien finir par une bouteille bue à la santé du père à tous, de celui qui est là-bas, de Nicolas, comme ils l’appellent, les imbéciles ! Ainsi, laissez faire à Jean Chaudron sa marche et sa contremarche devant la porte de l’hôpital, et venez avec moi.

— Comment, que je m’en aille avec vous ! dit Mariette ; mais il faut donc que je m’en aille ?

— Momentanément, dit Bastien, c’est indubitable.

— Mais, Bastien ! s’écria Mariette, je ne puis pas m’en aller sans voir Conscience ! Vous avez cependant dit que je le verrais, Bastien ?

— Je l’ai dit, et je ne m’en dédis pas.

Il regarda l’horloge de l’église.

— Eh bien ? demanda Mariette.

— Eh bien, répondit Bastien, ce sera avant une demi-heure.

— Que je le verrai ?

— Oui.

— Oh ! Bastien, mon cher Bastien.

— Seulement, il faut s’éloigner, s’asseoir sur ce banc de pierre, et causer un petit quart d’heure raisonnablement.

— Oh ! tant que vous voudrez, dit Mariette en s’asseyant près de Bastien ; mais, dans une demi-heure, je verrai Conscience ?

— C’est-à-dire, maintenant, que vous le verrez dans vingt-cinq minutes, attendu qu’il y a cinq minutes qui sont déjà passées depuis que je vous ai fait cette promesse.

— Et je le verrai malgré ce méchant cuirassier ?

— Malgré lui.

— Expliquez-moi cela, Bastien.

— C’est bien simple, Mariette ; il ne sera pas toujours de garde à la porte de l’hôpital.

— Ah ! je comprends : à neuf heures, dans vingt minutes, un autre le remplace ?

— Justement, Mariette. Et comme son successeur ne sera probablement pas aussi chien que lui, il nous accordera ce que celui-ci nous a refusé.

— Mais s’il nous refuse également ?

— J’ai trouvé un moyen pour qu’il ne nous refuse pas, Mariette.

— Lequel ?

— Vous verrez cela.

— Bientôt ?

— Dans un quart d’heure, dit Bastien regardant à l’horloge.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que c’est long un quart d’heure.

— Ça, c’est vrai ! quand on ne fume pas et qu’on ne boit pas, cela dure quinze minutes.

— Bastien, vous m’y faites songer, mon ami, vous n’avez peut-être encore rien pris ?…

— Deux ou trois petits verres, voilà tout.

— Si je vous offrais quelque chose ?

— Ma foi, comme je vais peut-être rester là deux heures à croquer le marmot, ça n’est pas de refus, Mariette.

— Eh bien, venez vite, dit Mariette en l’entraînant vers un cabaret qui faisait l’angle de la rue ; venez, Bastien, car nous n’avons plus que dix minutes.

— Bah ! dix minutes, dit Bastien ; en dix minutes, on fait bien des choses.

Et Bastien entra dans le cabaret en criant :

— Garçon ! une bouteille de vin, un morceau de pain et deux verres.

— Oh ! monsieur Bastien, dit Mariette, je ne boirai pas.

— Laissez donc, je sais un moyen de vous faire boire.

— Vous êtes bien malin, alors, monsieur Bastien.

— C’est ce que nous allons voir.

Et, prenant la bouteille, il versa quelques gouttes de vin dans le verre de Mariette et remplit le sien bord à bord.

— Même ces quelques gouttes de vin ? dit-il en prenant le verre plein.

— Même ces quelques gouttes. Vous savez bien que je ne bois que de l’eau, monsieur Bastien.

Bastien leva son verre.

— À la santé de Conscience ! dit-il, et à l’espoir que vous le verrez dans cinq minutes !

— Oh ! s’il en est ainsi, dit Mariette, je ne refuse pas, je craindrais que cela ne me portât malheur !

Et elle répéta, la pauvre fille, en levant son verre comme celui de Bastien :

— À la santé de Conscience ! et à l’espoir de le voir dans cinq minutes !

— Ah ! je savais bien que vous boiriez, moi ! dit le hussard en attaquant bravement le morceau de pain qui, au bout de cinq minutes, avait à peu près disparu, et la bouteille qui, au bout de cinq minutes également, se trouva tout à fait vide.

Neuf heures sonnèrent.

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