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Chapitre 26 Comment Mariette fit enfin ces quinze derniers pas si difficiles à faire

Mariette écouta chacune des vibrations de l’horloge comme si le marteau du timbre eût frappé sur son cœur ; puis, quand le bruit du dernier coup se fut éteint :
— Ah ! s’écria-t-elle, les cinq minutes sont expirées !

— Venez, dit Bastien.

Il conduisit Mariette à la porte du cabaret, et là, tous deux s’arrêtèrent un instant, les yeux tournés vers l’entrée de l’hôpital.

Un dragon escorté d’un autre dragon et d’un hussard relevait le cuirassier, recevait la consigne, et s’apprêtait à faire les deux heures de garde à son tour.

Les blessés n’avaient pas voulu avoir à leur porte de sentinelles étrangères, et avaient obtenu de se garder eux-mêmes ou plutôt d’être gardés par les plus avancées d’entre eux en convalescence : de là venait la succession des armes et la variété des uniformes dans les factionnaires.

Le cuirassier et Bastien échangèrent chacun un regard qui, de la part du cuirassier, voulait dire : « À cinq heures, toujours ? » et qui, de la part de Bastien, correspondait à cette réponse : « Par-dieu ! c’est dit. »

Puis le cuirassier s’éloigna et disparut à l’angle d’une rue.

— Là ! maintenant, dit Bastien à Mariette impatiente, restez là, mon enfant, et quand le dragon m’aura cédé sa place et se sera éloigné à son tour, venez.

— Vous espérez donc toujours ? demanda Mariette, le cœur palpitant et serré à la fois.

— Plus que jamais, dit Bastien. Mais attention au commandement.

Et il s’avança vers le dragon avec ce dandinement militaire qui est familier aux hussards en général et qui était une des grâces de Bastien en particulier.

Sans être lié avec le dragon, Bastien le connaissait : d’ailleurs, il y avait entre tous ces pauvres débris de la gloire napoléonienne un grande communion religieuse : c’était la fraternité du malheur.

Le cuirassier n’avait été si rude et si tenace à l’endroit de Mariette, que parce qu’elle s’était présentée à lui conduite par un soldat prussien et protégée par un laissez-passer russe.

C’était de l’opposition nationale pure et simple qu’il avait faite à la jeune fille ; sans toutes ces circonstances, son cœur, tout habitué qu’il était à être couvert d’une enveloppe de fer, eût certainement cédé aux prières de Mariette et aux instances de Bastien.

Bastien n’avait rien de semblable à craindre de la part du dragon ; mais il n’en résolut pas moins de ne point s’exposer à un refus.

Il adopta donc vis-à-vis du nouveau factionnaire une autre manœuvre, et, s’approchant de lui en se dandinant, comme nous l’avons dit :

— Bonjour, dragon, dit-il.

— Bonjour, hussard, répondit le factionnaire.

Il y eut une pause d’un instant.

— Dis donc, dragon, continua Bastien, serais-tu, par hasard, disposé à rendre service à un camarade ?

— Toujours, répondit celui-ci, pourvu qu’il n’y ait pas d’affront pour le régiment et pas d’infraction à la consigne.

— Eh bien, voici, dit le hussard. Tu as bien vu le grand gaillard qui montait la garde et que tu viens de relever ?

— Le cuirassier ?

— Oui, lui-même.

— Eh bien ?

— Eh bien, nous venons d’avoir des mots ensemble.

— Bah !

— Oui.

— Et à propos de quoi ?

— À propos d’une payse à moi, qui est là-bas à la porte du cabaret au coin de la place, avec un chien couché à ses pieds.

Le dragon regarda du côté indiqué par Bastien et passa sa langue sur ses moustaches.

— Oh ! oh ! dit-il, belle fille, ma foi ! et beau chien aussi.

— Oui, reprit Bastien. Nous avons donc eu des mots, si bien qu’à cinq heures nous devons aller derrière le rempart Saint-Marcel nous tailler un ou deux abreuvoirs à mouche.

— Et tu as besoin de moi pour te servir de témoin, hussard ?

— Non pas, attendu que, si tu me rends le service que je vas te demander, tu sera ici, tandis que nous serons là-bas.

— Comment, je serai ici ?… Crois-tu donc qu’on m’a planté là pour vingt-quatre heures ?

— Attends que je t’explique.

— J’écoute, dit gravement le dragon.

— Eh bien, le cuirassier avait un tic dont je n’ai pas pu le faire démordre.

— Ah ! un tic…

— Oui.

— Lequel ?

— C’est de se battre aujourd’hui à cinq heures, pas avant, pas après.

— Drôle de tic ! fit le dragon, qui ne comprenait point qu’on ne se battit pas toujours.

— Or, continua le hussard, j’ai été obligé d’en passer par où il a voulu, attendu que c’est moi qui l’avais provoqué.

— Eh bien ?

— Eh bien, il n’y a qu’un petit inconvénient à cela, c’est que justement, moi, je monte à mon tour ma garde de cinq à sept.

— Il fallait le lui dire.

— Je le lui ai dit, mais il ne m’a pas écouté.

— Oh ! oh ! il tenait donc bien à ses cinq heures ?

— Mais puisque je te dis que c’est une tocade ! C’est au point qu’il m’a offert d’exécuter quatre heures de faction, deux pour lui, deux pour moi, afin de se pouvoir battre à cinq heures. Que veux-tu, il paraît qu’il n’est brave qu’à cette heure-là.

— Le soldat français est brave à toute heure, répondit sentencieusement le dragon.

— C’est juste, reprit le hussard, qui ne voulait pas contrarier celui auquel il venait demander un service ; mais, tu comprends bien, dragon, j’ai refusé l’offre.

— Tu as eu tort, hussard.

— Non, parce que je me suis dit : « Que diable, d’ici à cinq heures, je trouverai bien un camarade dont je ferai la faction, à la condition qu’à son tour il fera la mienne. » Alors, quand je t’ai vu te mettre en place pour la contredanse, je me suis dit : « Bon ! voilà mon homme tout trouvé. » Comprends-tu ?

— Je ne comprends pas.

— Tu ne comprends pas que tu vas me rendre le service de me repasser la consigne que je connais de reste, et de me céder ta place, moyennant une bouteille de vin de Clamecy qu’on paiera au relevé de la faction, et une poignée de main qui voudra dire : Dragon, à la vie à la mort !

— Oui, dit le dragon, et, alors, c’est moi qui la monterai à cinq heures, tandis que vous vous allongerez sur le pré. Bon !

— Justement.

— Ça va, dit le dragon. Seulement, ajouta-t-il en regardant l’horloge, tu me redevras dix minutes, hussard.

— Bon ! fit Bastien, on acquittera cela sur la seconde bouteille.

— C’est dit. Voici la consigne : « Porter les armes aux supérieures, les présenter aux grosses épaulettes, russes, prussiennes ou françaises, du moment où ce sont de grosses épaulettes, quoi ! Ne pas laisser entrer à l’hôpital d’autres femmes que les sœurs grises, à moins qu’elles n’aient une permission. Ne point laisser sortir de l’hôpital les malades, à moins qu’ils n’aient leur exeat du chirurgien-major. »

— Connu, dit Bastien, toujours la même pour changer.

— Toujours la même.

— Merci. Alors, à cinq heures, n’est-ce pas ?

— Fidèle au poste.

— Et maintenant, dragon, comme toute peine demande salaire, passe du côté du cabaret, et dis à la jeune fille qui nous regarde, aussi poliment que tu pourras : « Mademoiselle Mariette, Bastien le hussard voudrait vous dire deux mots, à vous et à votre chien. » Elle répondra : « Merci, monsieur le dragon. » Et ce sera la récompense de ta peine.

— Sois tranquille, les dragons ont toujours été connus pour la galanterie, et ils savent comment on parle au sexe.

— En ce cas, dit Bastien, comme les dragons entendent la manœuvre de l’infanterie aussi bien que celle de la cavalerie, demi-tour à gauche, en avant, marche !

Le dragon obéit au commandement, et s’avança vers Mariette, à laquelle il dit deux mots en portant la main à son bonnet de police.

Aussitôt Mariette se détacha de la muraille à laquelle elle était adossée, et accourut.

— Eh bien ! mon cher Bastien, dit-elle, verrai-je Conscience ?

— Certainement, dit Bastien.

— Vous avez donc obtenu la permission ?

— Non, mais je vous la donne.

— Comment ! vous me la donnez ?

— Sans doute, puisque je suis de garde.

— Mais la consigne, Bastien ?

— Il n’y a pas de consigne pour vous, Mariette.

— Alors je puis entrer ?

— Vous pouvez entrer. Seulement, si l’on vous demande votre laissez-passer, vous direz que vous l’avez remis entre les mains du factionnaire, qui vous le rendra en sortant.

— Bien. Oh ! merci, merci, Bastien… Bastien, mon ami, que ferai-je pour vous à votre tour ?…

Bastien prit la jeune fille par le bras, et, l’attirant à lui :

— Mariette, fit-il, vous me direz un petit mot de Catherine pour m’occuper l’esprit pendant les deux heures de faction que j’ai à faire…

Et il ajouta tout bas :

— Et pendant les vingt-quatre de salle de police que je ferai probablement.

— Oh ! s’écria Mariette, qui n’avait entendu que la première partie de la phrase, est-ce possible que l’amour rende si égoïste ?…

— Égoïste ! fit Bastien.

— Je parle pour moi, Bastien, et non pour vous… si égoïste que je n’ai pas pensé à vous parler de Catherine.

— Eh bien ? fit le hussard, comme préparé d’avance aux plus grandes catastrophes.

— Eh bien, Catherine vous aime toujours, mon cher Bastien. Seulement, elle vous pleure depuis le matin jusqu’au soir, parce qu’elle vous croit mort.

— Ah ! dit Bastien fort ému, elle me croit mort !… et elle me pleure, pauvre Catherine !… Que va-t-elle dire quand elle me reverra avec la tape que j’ai sur l’œil ?

— Elle vous dira que vous êtes le bienvenu, Bastien, et que le jour où elle vous revoit ainsi est le plus beau de ses jours.

— Vous croyez donc que je puis lui écrire sans craindre qu’un autre décachette la lettre ?

— Vous pouvez lui écrire et n’avoir qu’une crainte en lui écrivant : c’est que les larmes de joie qu’elle versera ne l’empêchent de lire votre lettre.

— Ah ! bonne Catherine, fit le hussard en essuyant lui-même une larme qui perlait au coin de sa paupière, bonne Catherine !

— Eh bien, dit Mariette, êtes-vous content ?

— Nom d’un nom ! je serais bien difficile si je ne l’étais pas ; mais à votre tour d’être contente, la belle enfant, et allez.

— Par où faut-il aller ? demanda Mariette toute joyeuse.

— Droit devant vous, pas plus malin que cela.

— Mais par laquelle de toutes ces portes faut-il que j’entre ?

— Parbleu ! dit Bastien, voyez !… Par celle devant laquelle Bernard est couché.

— Ah ! pauvre Bernard, dit Mariette, je l’avais oublié !

Et, faisant un dernier signe de remerciement à Bastien, elle s’élança dans la cour, légère comme une de ces biches qu’elle faisait parfois lever en traversant la forêt de Villers-Cotterêts.

Bastien la regarda s’éloigner en murmurant :

— Je gagnerai probablement au service que je viens de lui rendre un coup de sabre et vingt-quatre heures de salle de police… Mais, bah ! je ne m’en dédis point ; elle vaut bien cela.

Et il ajouta en manière de péroraison :

— Ah ! nom d’un nom ! au rrrégiment, c’était le plaisir !

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