Chapitre 27 La chambre des aveugles
L’hôpital de Laon avait une chambre tout entière consacrée, non seulement aux aveugles militaires, mais encore aux ophtalmiques de la ville, dont le chirurgien-major directeur de l’hôpital, fort savant dans ces sortes de cures, surveillait le traitement.
Cette chambre, destinée aux pauvres malades privés de la vue, ou menacés de la perdre, ou près de la recouvrer, avait un étrange aspect, dont le principal et même l’unique caractère était une profonde tristesse ; cette tristesse provenait surtout de ce que les vitres étaient recouvertes d’un papier vert qui, brisant à l’extérieur tous les rayons du soleil, empêchait aucune clarté d’y pénétrer. Pour les étrangers admis avec autorisation dans cette partie de l’hospice, c’était un lieu lugubre, éclairé d’un lueur plus triste que l’obscurité elle-même ; des espèces de limbes qui n’étaient pas la nuit, qui n’étaient pas le jour, et où s’agitaient des espèces de fantômes marchant silencieux et les bras étendus, ou qui, des heures entières, demeuraient assis, appuyés à la muraille sans prononcer une seule parole.
En entrant dans ce sombre royaume de la cécité, le cœur était pris d’une anxiété secrète. On eût dit que, descendu vers les régions inférieures du monde mystérieux, on faisait une halte à moitié chemin de la vie à la tombe, dans une station funèbre qui, n’étant déjà plus l’existence, n’était pas encore le sépulcre. Avant de rien saisir distinctement, les yeux devaient s’habituer à cette teinte verte du papier qui recouvrait les vitres, et qui faisait que ceux des pauvres aveugles dont la vue commençait à revenir étaient presque aussi tristes, de ce jour factice qui leur était rendu, que de l’obscurité de laquelle ils sortaient. Tous, à quelque degré qu’ils fussent de la maladie ou de la convalescence, portaient une visière verte abaissée sur les yeux, de sorte que le chirurgien qui les traitait était obligé lui-même d’appeler ces spectres par leurs noms pour les distinguer les uns des autres et pour appliquer à chacun le traitement que réclamait le degré d’intensité ou d’amélioration auquel était arrivée la maladie.
Au moment où nous sommes parvenus, la chambre des aveugles, immense salle de trente pieds carrés à peu près, était peuplée de huit ou dix malades seulement.
Conscience était un de ces huit ou dix malades.
Malgré le malheur qui lui était arrivé, le jeune homme n’avait perdu ni sa foi, ni sa sérénité. Cette espèce de monde invisible dans lequel Conscience avait d’ailleurs toujours vécu ne lui avait point fait défaut : depuis que son regard était privé de la vue du monde extérieur, il avait, si l’on peut dire ainsi, plongé plus avant encore dans le monde intérieur où s’agitent les rêves des fous et des extatiques, deux classes de malades que les médecins, matérialistes pour la plupart, rangent dans la même catégorie.
Mais il n’en était point ainsi des pauvres aveugles compagnons de prison et d’obscurité de Conscience. Pour eux, le jeune inspiré était un puissant consolateur qui, à défaut du monde réel dont ils étaient exilés, leur révélait un autre monde, celui-là peut-être qui est visible aux yeux seuls de la mort, monde que, par un étrange privilège, Conscience avait toujours entrevu avec les yeux de l’âme, et qu’il voyait, nous l’avons dit, plus distinctement encore depuis que les yeux du corps étaient éteints.
Ils se tenaient donc d’habitude groupés autour de Conscience qui, sentant que la consolation émanait de ses lèvres, laissait parfois déborder de son cerveau toutes ces merveilleuses visions d’un autre monde à la douce lumière, lumière éternelle, bonne pour le jour, bonne pour la nuit, dont Dieu était le soleil et les anges les étoiles, où tous les bons cœurs, où toutes les saintes âmes se trouvaient réunis pour recevoir la récompense éternelle du bien momentané qu’ils avaient fait pendant cette vie périssable : tant qu’il décrivait ce monde, fait à l’instar du nôtre, car telle est la faiblesse de l’homme qu’il ne peut inventer, même dans le rêve, tant qu’il décrivait ce monde fait à l’instar du nôtre, mais cependant embelli de tous les prestiges d’une imagination juvénile, ce monde de la foi, avec ses belles forêts ombreuses, ses vastes jardins bordés de fleurs, ses grands lacs paisibles, ses rivières murmurantes, ses oiseaux aux mille couleurs parlant la langue des hommes, tous l’écoutaient, et, en l’écoutant, tous voyaient si bien, que pendant un instant les pauvres aveugles ne regrettaient plus rien ; car Conscience leur rendait par le rêve plus qu’ils n’avaient perdu dans la réalité, et tous soupiraient, non plus pour ce monde du passé qu’ils avaient perdu, mais pour ce monde de l’avenir qui leur était révélé.
Seulement, il arrivait un moment où la parole tarissait aux lèvres du jeune homme, ainsi que dans les grandes ardeurs d’août tarit une source où l’on a trop puisé ; alors, cette lumière allumée dans les imaginations par le brillant discours du révélateur s’éteignait peu à peu – comme après le divin service s’éteignent un à un les cierges qui éclairaient une église et faisaient resplendir la blanche nappe et les ornements d’or de l’autel –, alors les pauvres aveugles se retrouvaient, non plus dans leur simple nuit, mais dans la double obscurité physique et morale où les replongeaient l’absence de la lumière et l’absence de la parole : alors chacun allait silencieusement et à tâtons s’asseoir à sa place accoutumée : car telle est la force de l’habitude, que les aveugles eux-mêmes ont une place de préférence ; chacun, disons-nous, allait silencieusement et à tâtons s’asseoir à sa place accoutumée, emportant un lambeau de cette flamme, lueur du jour, dernière lumière allumée à la lampe du tabernacle, et qu’il entretenait dans son esprit avec un culte pareil à celui qu’avait la vestale antique pour le feu sacré dont la vie était sa vie et dont la mort entraînait sa mort.
Quant à Conscience, au contraire, tandis que ses compagnons suivaient les lueurs éparses de ses rêves, comme des voyageurs perdus suivent des feux follets bondissant sur la prairie, lui retombait dans la réalité, lui revoyait les deux chaumières s’élevant aux deux côtés du chemin : celle de gauche avec sa couronne de pampres, celle de droite avec sa robe de lierre ; et, dans ces deux chaumières, vivant d’une vie commune, attristés par son absence et par son malheur, le vieux père Cadet gisant sur son lit de douleur, Madeleine pleurant, dame Marie et Mariette priant, tandis que l’enfant, insoucieux comme son âge, courait par ce beau soleil de mai que Conscience ne pouvait plus voir après les belles mouches d’émeraude et les beaux papillons d’or et d’azur.
Il était assis dans l’angle le plus éloigné de la porte, plongé dans ces sombres réflexions, lorsque tout à coup il tressaillit. Il lui avait semblé qu’un bruit imperceptible mais inaccoutumé avait fait craquer les marches de l’escalier ; il avait cru entendre son nom prononcé par une voix de femme ; il avait perçu cette douce plainte que jette d’avance un chien qui va revoir son maître après une longue absence. Il sentit par son cœur, si accessible à ce genre d’intuition, que quelque chose de doux, de chaste, de consolateur comme la venue d’un ange, s’approchait de lui… Instinctivement, il se leva, marcha vers la porte, haletant et les bras tendus, dans une direction aussi juste que s’il eût retrouvé la vue… La porte s’ouvrit. En ce moment, quelque chose comme un effluve magnétique s’établit entre lui et la personne qui apparaissait sur le seuil. Un seul cri s’échappa des deux poitrines : « Mariette ! Conscience ! » et, avant que ce cri fût achevé, les deux jeunes gens étaient dans les bras l’un de l’autre.
Mais, à ce cri de joie, succéda chez Mariette un cri de douleur. En détachant sa tête de la poitrine de Conscience, Mariette avait rouvert ses yeux un instant fermés et alanguis sous le poids de son émotion. Ses regards étaient tombés sur cette sombre salle ; elle avait vu ces spectres assis le long des murailles se soulever avec lenteur et s’approcher en trébuchant, et alors, se rejetant d’effroi dans les bras du jeune homme, elle s’écria avec ce pénible accent qui contient à la fois de l’amour, de la pitié et de la douleur :
— Oh ! Conscience ! mon pauvre Conscience !…
Et ses bras tombèrent inertes près d’elle, comme si les forces lui manquaient, et elle ne se soutint debout que grâce au point d’appui que donnaient à sa tête languissante la poitrine et l’épaule de son ami.
Conscience comprenait si bien tout ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille, qu’il n’essaya pas même de la consoler ; il la prit, la pressa dans ses bras, se contentant de murmurer son nom, de le répéter vingt fois, comme eût fait un écho venu du cœur, tandis que Bernard, qui semblait comprendre que son tour n’était pas arrivé, se tenait à deux pas, attendant que cette joie douloureuse eût épuisé ses élans et ses angoisses.
L’humble animal sentait son infériorité dans la chaîne des êtres et attendait que la main de Conscience vînt le trouver en se baissant jusqu’au degré où l’avait placé la nature.
Et cependant la joie l’emporta bientôt sur la douleur. Un soupir moins pénible s’échappa de la bouche de Mariette ; son regard s’éleva moins douloureux vers le jeune homme, et ce fut avec un accent plein de reconnaissance déjà, sinon encore plein de bonheur, qu’elle répéta une seconde fois :
— Conscience ! mon pauvre Conscience !…
Pendant ce temps, les pauvres aveugles que Mariette avait vus se mouvoir à son apparition s’étaient doucement approchés d’elle et avaient formé un cercle autour de leur ami. Ils touchaient des mains la jeune fille comme s’ils eussent voulu connaître cette bonne Mariette, dont Conscience leur avait si souvent parlé et qui pénétrait dans leur enfer, comme Jésus crucifié, sinon pour les racheter tous, du moins pour racheter l’un d’eux. Le toucher de toutes ces mains bienveillantes mais curieuses effraya Mariette et la tira de l’espèce de torpeur dans laquelle elle était plongée.
Elle serra Conscience plus étroitement encore dans ses bras, et, reculant en l’attirant à elle :
— Oh ! mon ami, dit la jeune fille, prie-les donc de ne pas me toucher ainsi… ils me font peur ; car je ne sais pas quelle est leur intention et ce qu’ils veulent de moi !
— Ne crains rien, chère Mariette, répondit Conscience, tous ces gens sont mes amis, et tous ces gens-là t’aiment par conséquent… Hélas ! tu ne sais pas une chose : c’est que les pauvres aveugles voient avec les doigts. Ils touchent tes habits pour te connaître un peu : s’ils osaient, ils toucheraient ton visage pour te connaître tout à fait. Laisse-les faire, Mariette, car il n’y a pas en eux la moindre intention mauvaise.
— Oh ! les pauvres amis ! dit Mariette, s’il en est ainsi, je leur pardonne de grand cœur ; mais enfin, Conscience, comme il me semble que cela ne doit point se faire, viens t’asseoir avec moi sur un banc et dis-leur de nous laisser causer un peu… J’ai tant de choses, tant de choses à te dire, si tu savais !…
Et elle conduisit, en effet, Conscience sur un banc où elle s’assit à côté de lui en serrant ses mains dans les siennes.
Nous n’essaierons pas de suivre les deux enfants dans ce premier épanchement du cœur qui, après une si longue absence, jaillissait du choc de leur réunion.
Seulement, un être doué de la vue, perdu parmi les pauvres aveugles, eût pu voir le visage de la jeune fille exprimer tous les sentiments de son âme et passer tour à tour de la joie à la douleur et de l’enthousiasme aux larmes.
Par intervalles, elle pressait plus énergiquement les mains de Conscience : c’est qu’alors elle versait avec amour le baume de l’espérance dans le cœur du jeune homme ; les sons à peine perceptibles de sa voix, tant elle parlait pour son bien-aimé seul, étaient en ces moments-là pénétrants et suaves comme les notes d’un chant d’amour.
De son côté, Conscience avait enlevé la visière qui couvrait ses yeux, comme si, en enlevant cette visière, il eût eu une chance de plus de revoir Mariette. Sa prunelle sans regard et recouverte d’une taie blanchâtre était levée vers le ciel, et sa tête légèrement renversée en arrière et appuyée à la muraille laissait voir tout son visage mélancolique empreint d’une rêveuse attention.
Tout autour d’eux, les aveugles se tenaient en cercle et à distance, écoutant comme s’ils pouvaient entendre ce jeune homme et cette jeune fille aux bras entrelacés, aux têtes réunies, aux cœurs inséparables, avec leur chien couché à leurs pieds comme un symbole, groupe charmant posant sous l’œil miséricordieux du Seigneur !
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