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Chapitre 28 L’infirmier en chef

Au milieu de cette douce et tendre causerie des deux jeunes gens, la porte d’entrée s’ouvrit tout à coup, et l’infirmier en chef entra dans la chambre.
Mariette et Conscience étaient si bien masqués par les aveugles, qu’il ne les aperçut point au premier abord.

Cependant, au bruit qu’il avait fait en ouvrant la porte, tout le monde s’était retourné, et si les aveugles ne pouvaient voir sa colère, ils la devinaient.

— Où est, demanda l’infirmier, la jeune fille qui s’est introduite ici sans permission ?

Mariette frissonna de tout son corps et se dressa debout contre la muraille, mais sans oser répondre.

— Eh bien ! voyons, est-on muet en même temps qu’aveugle ici ? continua l’infirmier, bousculant deux ou trois malades et faisant invasion dans le cercle.

— Qu’y a-t-il donc, monsieur l’infirmier ? demanda Conscience.

— Il y a que cette jeune fille, reprit celui-ci, a pénétré dans cette chambre en disant qu’elle avait remis sa permission au factionnaire, que je suis moi-même allé demander cette permission au susdit factionnaire, que celui-ci a cherché inutilement pendant dix minutes dans ses poches, et a fini par dire qu’il l’avait perdue. Mais mon rapport est fait, et le hussard, en descendant de garde, en aura pour ses quarante-huit heures de salle de police.

— Oh ! monsieur, dit Mariette de sa voix douce et en joignant les mains, ayez pitié, je vous prie ! ce hussard, c’est notre pays, Bastien… il sait combien j’aime Conscience, combien j’avais désir de le voir… il avait vu ma tristesse et mes larmes, quand le cuirassier m’a repoussée, et il s’est dévoué pour moi. Oh ! monsieur, ne lui faites pas de peine parce qu’il a été compatissant.

— Ainsi donc, fit l’infirmier, c’est vrai, ce dont je me doutais ?

— Pardon, monsieur, demanda Mariette, mais de quoi vous doutiez-vous ?

— Que vous n’aviez pas de permission.

— Non, monsieur, dit Mariette.

— Comment, non !

— Je dis que non, que je n’ai point de permission ; j’ai seulement ce laissez-passer.

Et elle tira timidement de sa poitrine son laissez-passer russe.

L’infirmier en chef jeta les yeux sur le papier.

— Qu’est-ce que ce cachet ? qu’est-ce que ce laissez-passer ? dit-il ; je ne connais pas cela ; c’est valable pour circuler sur les routes, et non pas pour se glisser dans les chambres des malades. Allons, allons, dehors, la belle fille, et plus vite que cela !

— Oh ! monsieur, s’il vous plaît, dit Mariette.

— Hein ! fit l’infirmier, étonné qu’on lui résistât, même par une prière.

— Une petite demi-heure encore, monsieur, rien qu’une petite demi-heure… Je prierai le bon Dieu pour vous, et, de reconnaissance, je vous baiserai les mains.

— Trêve d’enfantillages, jeune fille, dit l’infirmier en homme qui a sa résolution prise de ne pas céder.

— Eh bien ! non, reprit Mariette, je comprends… une demi-heure, c’était trop ; un quart d’heure seulement !

— Pas un instant, pas une minute, pas une seconde ! Dehors ! dehors !

— Au nom du ciel ! monsieur, dit Mariette au désespoir, j’arrive de l’autre bout du département… j’ai fait quinze lieues en un jour, grâce aux âmes charitables que j’ai rencontrées sur mon chemin, pour revoir Conscience. Je suis déjà cause qu’il y a un duel entre deux hommes et que le pauvre Bastien va être puni de sa pitié pour moi. Enfin, je revois Conscience, qui ne peut me revoir, lui, et à peine ai-je commencé à lui dire quelques mots de consolation que vous me chassez. Ah ! si vous saviez tout ce qui nous reste à nous dire, ah ! j’en suis bien sûre, vous auriez pitié de nous !

— Sortiras-tu, oui ou non ? s’écria l’infirmier en frappant du pied, ou faudra-t-il que je te pousse à la porte par les épaules ?

— Monsieur ! monsieur ! ne me faites pas mourir ! s’écria la jeune fille. – Tais-toi, Bernard, ne gronde pas ainsi ; monsieur est bon, monsieur permettra que je reste quelques minutes encore ; il aura pitié d’un pauvre aveugle, il ne voudra pas lui déchirer le cœur. – Monsieur, vous êtes homme aussi, vous, et un pareil malheur peut vous arriver ! Eh bien ! si vous étiez privé de la vue à votre tour, et que votre mère, votre sœur ou votre amie vînt pour vous voir, est-ce que vous ne seriez pas au désespoir, dites, qu’on voulût la renvoyer ?… Aussi, vous ne me renverrez point, n’est-ce pas, mon bon monsieur ! Vous me laisserez ici pour soigner Conscience, non pas pendant quelques minutes, mais jusqu’au moment où il aura obtenu de quitter l’hôpital et de revenir à Haramont. Oh ! mon bon monsieur, pour l’amour de Dieu, je vous en prie, je vous en supplie !…

Et la pauvre Mariette tomba à genoux, maîtrisant de sa petite main Bernard qui, les yeux sanglants, l’haleine haletante, et battant comme un lion ses flancs de sa queue, était prêt à s’élancer sur l’infirmier.

De leur côté, les aveugles murmuraient. Cette cruauté semblait les atteindre tous dans la personne de leur ami Conscience.

Conscience se tenait debout silencieux, mais les bras crispés ; on sentait que le pieux jeune homme appelait à son secours toute la patiente bonté dont l’avait doué la nature.

L’infirmier saisit Mariette par le bras.

— Taisez-vous ! dit-il aux aveugles, qui murmuraient. Tais-toi ! dit-il à Bernard grondant. Que tout le monde se taise et obéisse, ou je fais tuer le chien, et j’envoie la fille à l’hôpital !

Il n’avait point achevé cette double menace, que, tandis que Mariette toujours à genoux retenait Bernard, prêt à étrangler cet homme, il sentit se serrer autour de sa gorge une espèce d’anneau de fer qui n’était rien autre chose que les deux mains réunies de Conscience, lequel, pour la première fois de sa vie, réunissait ensemble la menace et l’action.

— Ah ! dit le jeune homme pâlissant et fixant sur lui ses yeux auxquels l’absence de la vie donnait une expression terrible ; ah ! malheureux ! méchant homme ! faux chrétien ! tu tueras Bernard et tu enverras Mariette à l’hôpital !… Tu es bien heureux que cette chambre soit si sombre et si sourde, que Dieu, sans doute, ne t’a ni vu ni entendu !

L’infirmier poussa un cri étouffé ; la respiration lui manquait, l’indignation des pauvres malades grondait autour de lui comme un orage prêt à le submerger.

— Conscience ! s’écria Mariette, retenant Bernard d’une main et saisissant de l’autre un des bras du jeune homme, Conscience, au nom du ciel, lâche cet homme, et bien certainement de lui-même il se repentira du mal qu’il nous fait.

— Tu as raison, Mariette, dit Conscience en laissant retomber ses deux mains à ses côtés ; tu as raison ; ne nous faisons pas plus malheureux que nous ne sommes. Viens, Mariette, viens, que je t’embrasse encore une fois !

Puis, sentant les efforts que faisait Mariette pour retenir le chien :

— Ici, Bernard ! ici !… à moi ! dit-il ; pauvre ami, j’étais si heureux que je n’avais pas encore pensé à toi !

Bernard, joyeux de ces mots, les premiers que son maître lui eût adressés, oublia l’infirmier à l’instant, et, se dressant tout debout contre son maître, il passa, avec un grognement plaintif et joyeux à la fois, sa langue caressante sur ses yeux éteints.

Mais Mariette avait compris qu’un homme était là, qu’il fallait désarmer. Elle lâcha Conscience, et avec une dignité plus calme qu’on eût pu l’attendre de son état et de son âge, elle s’avança vers l’infirmier, calme en apparence, mais ne pouvant retenir deux grosses larmes qui roulaient silencieusement sur ses jours.

— Monsieur, dit-elle, je m’en vais ; mais pardonnez-moi, pardonnez à Conscience, pardonnez à Bastien ; je vous promets que Dieu, qui nous donne à tous l’exemple de la miséricorde, vous en récompensera, car ce sera une bonne action. Vous aussi, vous avez un cœur, et c’est à ce cœur que j’en appelle ; oui, n’est-ce pas ? vous serez assez bon pour oublier, et moi, je parlerai de vous à Dieu dans mes prières.

Soit que l’infirmier ne voulût pas s’exposer à lutter une seconde fois contre les mains de Conscience et contre les dents de Bernard, soit qu’il fût désarmé par cette soumission :

— C’est bien, dit-il, retirez-vous, et si la contravention reste secrète, si le silence est gardé, par pitié pour vous, la jolie fille, je ne dirai rien.

Mariette lui prit la main et la baisa.

— Oh ! vous êtes un brave homme, dit-elle, je le savais bien ; oui, monsieur, oui, je m’en vais, et sur-le-champ, rien qu’un simple adieu encore…

Et, une dernière fois, elle jeta ses bras au cou du pauvre aveugle, lui donnant un long et tendre baiser, et lui murmurant tout bas à l’oreille ces paroles magiques :

— Sois tranquille, Conscience, la journée ne se passera point que je n’aie obtenu la permission de te revoir.

Puis, cette fois, ne sachant plus contenir sa douleur, elle se dirigea en sanglotant vers la porte de la chambre. Arrivée là, elle se retourna encore une fois, jeta un cri perçant, revint sur ses pas pour rentrer dans la salle ; mais elle rencontra l’infirmier, qui lui barra le chemin, et force lui fut de sortir, laissant Conscience assis sur son banc, immobile, affaissé sur lui-même, et n’ayant de force que pour retenir Bernard, prêt à porter de nouveau secours à la jeune fille.

Mariette descendit l’escalier en se débattant et arriva folle de douleur dans la cour, au seuil de laquelle Bastien continuait de monter sa garde.

Là, épuisée, chancelante, déchirée de cœur et d’âme comme une martyre, elle jeta un dernier regard autour d’elle, cherchant, avant de quitter cet asile de douleur, une créature quelconque à qui elle pût demander protection pour tenir la parole qu’elle avait donnée à Conscience, ou plutôt qu’elle s’était donnée à elle-même.

Une femme assez élégamment vêtue était à la fenêtre d’un appartement du premier étage, qui paraissait servir de demeure aux employés supérieurs de l’hospice civil, devenu en même temps, depuis l’invasion, l’hôpital militaire.

Mariette vit cette femme à travers le nuage de ses larmes ; elle pensa que l’espoir pouvait lui venir de là : elle essuya ses pleurs pour la mieux voir, et, croyant lire sur son visage une expression de pitié, elle s’élança du côté de cette fenêtre les bras tendus, comme vers une madone, en s’écriant :

— Madame ! au nom du Seigneur, au nom de votre mari, au nom de votre mère, au nom de tout ce que vous aimez dans ce monde, pitié !… pitié pour un pauvre aveugle !…

La dame regarda Mariette en femme qui ne comprend rien à ce qu’elle voit et qui hésite entre la miséricorde dont son cœur commence à être ému et la crainte d’une scène ridicule et peut-être inconvenante.

Elle se retira à moitié comme pour fuir.

Mais, en devinant ce mouvement, dont elle comprit la cause, Mariette jeta un cri de douleur si poignant, si profond, si douloureux, que la dame s’arrêta tout émue et regarda avec étonnement cette jeune paysanne qui levait vers elle ses yeux bleus, pleins de larmes et d’espérance, et dans lesquels on pouvait lire à la fois, et la crainte d’être repoussée, et la reconnaissance anticipée d’un bienfait reçu.

Alors la pitié l’emporta chez elle sur la crainte.

— Montez, mon enfant, lui dit-elle, et apprenez-moi quel genre de service je puis vous rendre.

Puis elle ajouta avec un sourire charmant dont les femmes accompagnent leurs bonnes actions :

— Et, s’il est en mon pouvoir de faire ce que vous désirez, eh bien, je m’y emploierai de toute mon âme.

Mariette n’en demanda point davantage, et, haletante de joie, s’élança par les degrés.

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