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Chapitre 29 La femme du chirurgien-major

La dame attendait Mariette sur le seuil de sa porte ouverte.
Elle prit la jeune fille par les deux mains, et, l’attirant dans l’intérieur de l’appartement :

— Pauvre enfant, dit-elle, venez et racontez-moi la cause de cette grande désolation.

Puis elle força Mariette de s’asseoir sur une chaise.

Mariette obéit, mais, avant de parler, toute tremblante, elle montra à la dame un officier assis, dans la chambre même où elles étaient, devant un bureau sur lequel il écrivait, et dont le collet brodé d’or comme celui d’un général l’intimidait fort.

La dame la comprit avec cette certitude d’intuition que possèdent les femmes.

— Oh ! ne vous inquiétez point de ce monsieur qui travaille, dit-elle ; il est tout à ce qu’il fait et ne s’occupe pas de nous le moins du monde.

— Ainsi vous permettez que je vous dise tout, madame ?

— Je vous en prie, ma chère enfant.

Et il y avait, dans la voix qui pressait Mariette, un tel accent d’intérêt tendre et de douce pitié, que la jeune fille n’hésita plus.

— Eh bien, madame, voici toute l’histoire, dit-elle. Nous sommes de pauvres paysans du petit village d’Haramont, situé à l’autre bout du département, à quatorze ou quinze lieues d’ici ; nous vivons, ma mère, moi et mon jeune frère, le père Cadet, Madeleine et Conscience, dans deux chaumières situées en face l’une de l’autre, nous ne nous étions jamais quittés, jamais perdus de vue un seul instant ; nous nous aimions comme si nous eussions été d’une même famille, à l’exception que j’aimais Conscience peut-être encore plus que mon frère… Mais la conscription vint, et nous emporta Conscience ; nous nous quittâmes, ou plutôt il nous quitta… Nous reçûmes plusieurs lettres de lui, pleines d’espérance d’abord, et qui nous soutinrent dans la voie de la résignation. Enfin il en vint une dernière, oh ! madame… une dernière dans laquelle Conscience écrivait à sa mère qu’il avait les yeux malades et qu’il craignait de perdre la vue ; mais dans celle-là en était enfermée une pour moi où il me disait tout : c’est-à-dire qu’il était aveugle pour la vie… Oh ! madame, madame ! à cette nouvelle, j’ai failli mourir… je suis tombée évanouie sur la route, sous les arbres, ne voyant plus ni le jour, ni le soleil, ni rien de ce qui m’entourait… Heureusement, Dieu m’a vue, lui ; Dieu a eu pitié de moi ; il m’a rendue à l’existence, et, en me rendant à l’existence, m’a inspiré l’idée de venir rejoindre Conscience… de venir soigner le pauvre enfant qui depuis vingt ans avait auprès de lui deux mères et une amie, et qui maintenant n’a plus personne… Alors j’ai été toucher le prix d’un veau que nous avions vendu et je suis partie, décidée à faire la route à pied en trois jours ; mais de bonnes âmes ont eu pitié de moi, m’ont recueillie sur le chemin ; de sorte que, tantôt en voiture, tantôt à âne, sans avoir rien eu à dépenser, je suis arrivée en un seul jour. Ce matin, j’ai voulu entrer à l’hôpital, mais on m’a dit que personne n’y entrait, et surtout chez les aveugles, sans une permission. À qui m’adresser ? Je ne connaissais personne et ne vous avais pas vue encore. J’implorai un pauvre garçon de mon pays, Bastien, un hussard qui pour moi va se battre probablement aujourd’hui, ce qui ajoute encore à mon désespoir ; Bastien prit la garde d’un de ses camarades et me laissa passer malgré la consigne, disant que pour moi, son amie, il pouvait bien risquer deux jours de salle de police. Alors je suis entrée, madame ; je me suis glissée dans la salle des aveugles… Y êtes-vous entrée jamais ? Oh ! c’est bien triste ! J’y ai vu Conscience, et j’étais bien heureuse et bien malheureuse à la fois, près de lui… quand l’infirmier en chef est arrivé, a voulu me faire sortir de force, et, comme je résistais, il m’a insultée, presque battue…

L’homme au collet brodé d’or fit un mouvement.

— Oh ! s’écria Mariette, qui vit que, sans le vouloir, elle venait de porter une dénonciation contre un homme, il a bien dit que ce n’était point sa faute, qu’il était forcé d’agir ainsi, que sa consigne était là, de sorte que je lui pardonne… Oh ! bien sincèrement, oui, de tout mon cœur… surtout depuis que je vous ai trouvée… Alors je suis sortie comme une folle, promettant à Conscience que je trouverais quelqu’un pour nous protéger, pour nous réunir, pour empêcher que nous ne fussions séparés désormais… Et, en sortant, les mains et les yeux levés au ciel, je vous ai vue, madame… et il m’a semblé, je ne sais pourquoi, que c’était vous qui alliez être cet ange protecteur que je cherchais… Voilà pourquoi je suis venue ! voilà pourquoi je suis à vos pieds.

Et Mariette, en effet, était tombée aux pieds de la dame, dont le visage, pendant qu’elle parlait, s’était tout doucement couvert de larmes, et, sans que celle-ci pût l’en empêcher, elle baisait ses genoux avec autant de dévotion qu’elle eût pu faire de ceux d’une madone.

Cependant la dame ne répondit rien. Seulement, ses yeux interrogèrent l’officier au collet brodé d’or, qui se retourna et, rencontrant le regard de la dame, fit un léger signe d’entente.

Puis, s’adressant à la jeune fille :

— Mon enfant, dit-il, je n’ai pas bien entendu le commencement de cette histoire, attendu que j’écrivais. Vous dites que ce jeune homme, ce malade, cet aveugle… s’appelle Conscience ?

— Oui, monsieur le supérieur, dit Mariette qui, aux premières paroles de l’officier, s’était relevée.

— N’est-ce pas un soldat d’artillerie qui a eu les yeux brûlés par l’explosion d’un caisson ?

— Oui, monsieur le supérieur, c’est cela même.

— Et que vous est ce soldat, ma belle enfant ? est-ce votre frère ?

— J’ai déjà raconté à madame, dit Mariette en baissant le front.

— Oui ; mais je vous ai dit aussi, moi, que je n’avais pas entendu.

Mariette releva doucement ses yeux chastes et limpides, et, les fixant sur l’officier :

— Non, monsieur, dit-elle, je ne suis point sa sœur ; mais, depuis notre enfance, nous demeurons l’un près de l’autre, presque sous le même toit. Une seule de nos deux mères, la mienne, nous a nourris du même lait ; ses parents sont les miens ; enfin, depuis que nous savons ce que c’est que le travail, la joie ou la douleur, douleur, joie et travail nous sont communs ; si bien que j’ai cru longtemps qu’il était mon frère.

— Et vous ne le croyez plus maintenant ?

— Depuis qu’il est malheureux, monsieur, j’ai compris que je n’étais point sa sœur.

L’officier se leva à son tour, quitta sa table et s’avança vers Mariette.

La jeune fille tremblait bien fort ; mais la dame lui prit la main, ce qui la rassura un peu.

— Pauvre enfant ! dit la dame.

— Alors vous l’aimez ? demanda l’officier.

— Oh ! oui, monsieur, s’écria Mariette avec expansion, et de toute mon âme !

— Mais cependant, à moins que vous ne soyez riche…

L’officier s’interrompit avant de finir sa phrase :

— Avez-vous quelque bien ?

— Monsieur, le grand-père de Conscience avait des terres qu’il labourait lui-même avec un âne et un bœuf ; mais il est tombé en paralysie et il ne peut plus les labourer. En outre, il doit encore quelque chose sur ses terres ; peut-être, ce qu’il reste devoir, ne pourra-t-il pas le payer, car les Cosaques ont bivouaqué dans nos plaines, et leurs chevaux ont tout foulé aux pieds ; de sorte que, j’en ai bien peur, le pauvre Conscience ne sera pas plus riche que moi.

— Eh bien, mais, ma chère enfant, s’il n’est pas plus riche que vous, vous ne seriez pas raisonnable de devenir la femme d’un pauvre aveugle.

— Plaît-il, monsieur ? demanda Mariette, qui n’avait pas bien compris.

— Je dis qu’il faut vous consoler du malheur arrivé à Conscience, mon enfant, et en aimer un autre.

Mariette frissonna par tout son corps.

— Moi, monsieur ! s’écria-t-elle, moi oublier Conscience, parce que, pauvre cher ami, il ne peut plus se conduire et ne sait plus marcher ? moi cesser d’aimer mon frère, mon fiancé, parce qu’il est malheureux ? Oh ! monsieur, ne me dites plus de ces choses-là, car elles me traversent le cœur comme la lame d’un couteau et me font froid par tout le corps !

Et la jeune fille, se renversant en arrière, sembla près de défaillir, comme si, en effet, elle eût été frappée au cœur.

La dame se leva vivement et la soutint dans ses bras.

— Oh ! mon ami… mon ami, murmura-t-elle, vous avez fait bien du mal à la pauvre enfant.

— Ce n’est point à mauvaise intention, dit l’officier, et je vais lui en donner la preuve.

Alors, se tournant vers Mariette.

— Ma belle fille, dit-il, tu serais donc contente si ton ami pouvait retourner avec toi dans son village ?

Mariette releva la tête, interrogeant l’officier du regard, comme quelqu’un qui croirait avoir mal entendu.

— Pardon, monsieur, fit-elle.

— Je demande, mon enfant, si tu serais contente de retourner au village avec ton ami ?

Mariette jeta un cri ; une expression de joie, d’étonnement, de doute, impossible à décrire, passa sur son visage ; ses grands yeux bleus, limpides comme l’azur du ciel, ouverts et interrogateurs, restèrent fixés sur l’officier, dont ils semblaient provoquer les paroles.

— Contente ?… heureuse ?… balbutia-t-elle. Oh ! monsieur, une pareille question est tout près de m’ôter le sentiment. Je vous prie, monsieur, ne me trompez pas… après tout ce que j’ai souffert, ce serait me tuer ! Est-ce qu’un pareil bonheur est probable ? est-ce qu’il est possible ? est-ce que je puis l’espérer ?

Et elle tendit ses mains suppliantes vers l’officier.

— Il faut toujours espérer, mon enfant, dit l’officier. Seulement, si les gens qui vous ont donné l’espoir ne réussissent pas, il ne faut point leur en vouloir pour cela.

— Oh ! dit Mariette, vous allez donc essayer ?

L’officier fit en souriant un signe de tête.

— Je vais faire de mon mieux, dit-il.

— Oh ! madame, dit Mariette, que pourrais-je donc bien faire pour prouver à monsieur votre mari toute ma reconnaissance ?

— Embrassez-moi, mon enfant, dit la dame.

— Ah ! ce sont vos genoux que je dois embrasser. La dame la prit dans ses bras et approcha son front de ses lèvres.

Quant à l’officier, qui n’était autre que le chirurgien-major, il ceignit son épée, qui était sur une chaise, prit son chapeau, fit un signe de tête à sa femme, un sourire à Mariette, et sortit.

Mariette n’avait plus la force de remercier l’officier : quelques mots inintelligibles s’échappèrent de sa bouche et semblèrent suivre son protecteur à travers les degrés qu’il descendait rapidement.

— Et maintenant, dit la dame, restée seule avec Mariette, maintenant que vous êtes un peu tranquillisée, occupons-nous des soins plus matériels de cette vie. Il est près de midi, et je suis sûre que vous n’avez encore rien pris ?…

— C’est vrai, madame, dit Mariette, excepté quelques gouttes de vin, ce matin, à la santé de Conscience.

— Oui, mais vous n’avez point mangé ?

— Oh ! est-ce que je pouvais manger, madame ? C’était une chose impossible, j’avais le cœur trop serré !

— Eh bien, dit la dame, à présent que l’espoir vous a un peu desserré le cœur, il s’agit de déjeuner.

— Oh ! mon Dieu, madame, dit Mariette confuse de tant de bonté.

— Qui sait, si Conscience vous est rendu…

— Eh bien, madame ?

— Eh bien, vous partirez probablement de suite…

— Oh ! sans perdre un instant.

— Alors, vous comprenez bien que, pour ce voyage, il vous faut reprendre des forces.

Elle sonna ; la servante parut.

— Vous allez servir à déjeuner à mademoiselle, dit la dame ; surtout un bon bouillon, c’est ce dont elle a le plus besoin.

— Ah ! dit Mariette, il n’y a que le bon Dieu, madame, qui puisse vous récompenser de tant de bontés.

— Et j’espère qu’il me récompensera, dit la dame, en vous donnant le bonheur.

Le cœur de Mariette débordait ; elle ne savait plus dire sa reconnaissance ; à peine pouvait-elle parler ; elle serrait et baisait tour à tour les mains de sa bienfaitrice, et voilà tout.

Au bout de cinq minutes, la servante rentra et annonça que le déjeuner était servi.

La femme du chirurgien-major prit Mariette par-dessous le bras et la conduisit à la salle à manger.

Mariette, un peu gênée d’abord, s’enhardit bientôt. Cette nature saine et vigoureuse, sous son apparence de faiblesse, avait besoin d’être soutenue ; d’ailleurs, sa bonne et charmante hôtesse était là, qui la servait et qui la pressait de manger.

À la fin du déjeuner, on entendit dans l’escalier un bruit pareil à celui que feraient plusieurs personnes montant cet escalier.

Parmi ces différentes personnes, Mariette, qui, dans son inquiétude, prêtait l’oreille à tout bruit, crut remarquer qu’il y en avait une dont le pas trébuchait aux degrés.

— Oh ! mon Dieu ! murmura-t-elle.

Et elle se retourna vers la porte, saisie d’un grand tremblement. La porte s’ouvrit, et Conscience, poussé par le chirurgien-major, parut au seuil, le sac sur le dos et tenant un bâton à la main.

— Mariette ! Mariette ! dit-il, tu es ici, n’est-ce pas ? Eh bien, j’ai mon congé, Mariette ! j’ai ma feuille de route ! je ne suis plus soldat, et il m’est permis de retourner à Haramont avec toi.

— Est-ce vrai, est-ce vrai, monsieur ? dit Mariette, qui n’osait encore croire aux paroles de son ami.

— Mais puisque je te le dis ! s’écria Conscience, puisque c’est le bon chirurgien-major qui a fait tout cela.

Et il entra dans la chambre, les mains étendues en avant pour chercher Mariette.

Mais celle-ci n’eut pas la force ou plutôt l’ingratitude de marcher au-devant de lui : elle se retourna vers la femme du chirurgien-major, et, tombant à ses genoux :

— Ô madame ! ô ma bienfaitrice ! s’écria-t-elle, si vous n’êtes pas sauvée, si le ciel ne vous est pas ouvert, qui donc sera bienheureux ?

Et, sans force, l’entourant de ses deux bras, autant pour ne pas tomber elle-même la face contre terre que pour l’adorer et lui rendre grâces :

— Merci, merci, dit-elle ; mon cœur se brise… je meurs de joie… merci !…

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