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Chapitre 30 Le pèlerinage

Mariette avait dit vrai : le Seigneur venait de laisser tomber sur elle dans toute son étendue le fardeau de joie qu’elle pouvait porter ; ses bras se desserrèrent, ses yeux s’éteignirent ; elle poussa un soupir et s’évanouit.

Mais les évanouissements causés par un excès de bonheur ne sont ni longs ni dangereux. Mariette revint bientôt à elle et se retrouva dans les mains de Conscience.

Il y eut, dans cette réunion des deux amants qui s’étaient crus séparés, un moment de joie suprême à laquelle participèrent les spectateurs de cette joie, qui au reste avaient pris une part si active à cette réunion.

Une fois revenue à elle, une fois le digne chirurgien-major et sa femme remerciés du fond du cœur, Mariette n’avait plus qu’un désir, celui de s’éloigner le plus promptement possible du lieu où elle avait tant souffert.

Ce désir était si naturel, qu’il n’eut pas besoin d’être exprimé pour être compris. Le chirurgien-major fit au pauvre malade la recommandation de se bassiner les yeux avec des émollients tant qu’il aurait des émollients à sa portée, et avec de l’eau froide quand il n’aurait pas autre chose.

Il était important surtout que les yeux restassent toujours couverts, sinon d’un bandeau qui interceptât complètement le jour, du moins d’un voile vert.

Quant au reste du traitement à suivre, partout où il y aurait un médecin, ce médecin l’ordonnerait.

Le chirurgien-major voulait absolument que Mariette et Conscience prissent la voiture de Paris, qui les eût, en passant, déposés à Villers-Cotterêts ; mais, sans doute, tous deux étaient préoccupés, car tous deux refusèrent résolument, disant qu’ils aimaient mieux revenir à pied et seuls que d’être séparés encore, sinon par l’éloignement, du moins par la présence d’étrangers.

Le chirurgien-major et sa femme voulurent accompagner Mariette et Conscience jusqu’à la porte de la rue, où les attendait Bastien.

La joie de Bastien fut vive lorsque la vue du chirurgien-major et de sa femme lui eut appris tout ce qui s’était passé. Mariette, de son côté, n’était pas sans inquiétude sur cette querelle que Bastien avait prise à cause d’elle et qui devait se vider à cinq heures.

Mais Bastien la rassura ; il avait préparé un coup de tête infaillible avec lequel il devait couper la figure du cuirassier.

Mariette ne put voir cette conviction de Bastien sans la partager ; elle prit donc congé du brave hussard le cœur assez tranquille.

Bastien avait bonne envie d’accompagner ses deux amis jusqu’en dehors de la ville ; mais, comme il supposait qu’ils allaient sortir par la porte de Soissons, et que lui avait affaire à la porte de Saint-Quentin, c’est-à-dire du côté tout à fait opposé, il n’insista pas trop pour les reconduire.

Bastien les embrassa donc et prit congé d’eux en leur promettant d’aller les rejoindre aussitôt que possible à Haramont.

Mariette se mit en route, conduisant Conscience ; mais, au détour de la première ruelle, elle s’arrêta.

— Conscience, dit-elle au jeune homme, n’avais-tu pas pour vouloir revenir à pied au village une autre raison que celle que tu as donnée à monsieur le major ?

— Et toi, Mariette ? dit Conscience, qui comprenait que son cœur et celui de son amie venaient de se rencontrer.

— Moi, mon ami, dit Mariette, j’ai pensé que j’avais fait un vœu.

— À Notre-Dame de Liesse, n’est-ce pas ?

— Justement. Et, comme dans ton avant-dernière lettre, cher Conscience, dans ta lettre datée de Châlons, tu annonçais un désir d’accord avec ce vœu, j’ai voulu te demander si tu consentais à ce que nous l’accomplissions ensemble.

— C’est étrange, dit Conscience, j’allais te le demander.

— Eh bien, mon ami, dit Mariette, tu le vois, nos cœurs sont d’accord, comme ils l’ont toujours été et comme ils le seront toujours. Partons pour Notre-Dame de Liesse.

Restait seulement à s’informer où était Notre-Dame de Liesse et quel était le chemin qu’il fallait prendre.

Le premier passant venu fit l’affaire, et Conscience et Mariette, suffisamment renseignés, se mirent en chemin pour gagner la chapelle miraculeuse.

Seulement, il fallait traverser à peu près toute la ville.

C’était un spectacle singulier pour les habitants, attirés sur le seuil de leurs portes par leur passage, que la vue de cette belle et jeune fille de la campagne, avec son costume des dimanches, conduisant le pauvre soldat aveugle à travers les rues ; d’ailleurs, Laon n’est point une grande capitale, et l’histoire du dévouement de Mariette avait déjà transpiré. Chacun était donc ému, passant ou spectateur stationnaire, à l’aspect de Conscience marchant côte à côte avec la jeune fille, son porte-manteau militaire roulé sur le dos, son voile vert étendu sur les yeux, et plus encore à la vue de l’orgueil et de la joie qui brillaient sur le visage triomphant de Mariette et répandaient sur la physionomie et la démarche de cette jeune fille quelque chose d’éminemment noble et admirablement beau.

Il n’y avait pas jusqu’au chien lui-même, le modeste Bernard, qui n’eût sa part du triomphe de ses maîtres.

Et, pour son compte, Mariette était si fière de ce triomphe, qu’elle passait la tête haute et le visage rayonnant, pressant le pas, mais sans baisser les yeux sous les regards, curieux jusqu’à l’indiscrétion, qui la suivaient sur son passage.

C’est que, d’un autre côté, Mariette avait grande hâte de quitter la ville. La victoire remportée par elle avait été si chaudement disputée, qu’elle en était encore surprise, presque émerveillée. Il résultait de ce sentiment de doute qu’elle y croyait à peine, qu’elle tremblait à chaque instant d’être victime de quelque retour du sort, et que des frissons mortels couraient par toutes ses veines à l’idée qu’une circonstance inattendue pouvait, par un caprice du hasard ou des hommes, lui enlever ce pauvre ami qu’elle venait de reconquérir à force de persistance, de larmes et d’amour.

Enfin elle atteignit la porte de la ville, dépassa le faubourg, vit devant elle la longue file d’arbres bordant la route, la vaste campagne, l’horizon lointain, et respira enfin librement et pour la première fois à pleine poitrine.

Alors seulement un cri de joie, franc et sincère, sortit de sa poitrine ; car seulement alors elle se crut réellement sauvée.

— Ah ! dit-elle, les yeux au ciel et en faisant le signe de la croix, ah ! viens, viens, Conscience ! nous sommes libres maintenant… il n’y a plus rien entre nous et le regard du Seigneur.

Conscience n’avait pas besoin d’être stimulé. Tant qu’il avait été dans la ville, il avait, sinon vu, du moins deviné autour de lui tout ce monde d’importuns et de curieux. Une fois dans la campagne, lui aussi, à son tour, se sentait libre, satisfait, heureux, aussi heureux que peut l’être une pauvre créature aveugle qui presse sur son cœur la femme bien-aimée de ce cœur, mais qui est condamnée à ne plus la voir désormais qu’avec les yeux du souvenir.

Mais ce que voyait Conscience, presque aussi distinctement peut-être qu’avec la vue réelle, c’étaient les plaines verdissantes et fleuries ; c’étaient les beaux bois touffus et pleins de chants d’oiseaux ; c’était ce beau ciel de mai tout azuré, avec un rare nuage blanc voyageant si lentement dans les plaines de l’air, qu’il semblait une tache de lait au bleu firmament.

Cependant, si bien et si vite que marchassent les pèlerins, ils ne purent faire que cinq lieues ce jour-là, étant sortis de Laon à plus de trois heures de l’après-midi. Ils couchèrent donc à Gizy, dans l’auberge habituelle des pèlerins.

Là, Mariette commença d’entrer dans son rôle presque maternel. Elle veilla à ce que rien ne manquât à Conscience ; elle bassina elle-même, avec de l’eau puisée à la source, ses yeux ternis et sans transparence ; car la pellicule externe de la cornée, atteinte par l’action de la flamme, était en train de s’exfolier. Puis, après un repas qui, si modeste qu’il fût, surpassait encore de beaucoup en luxe et en délicatesse celui que le pauvre garçon faisait depuis deux mois à l’hôpital, elle le conduisit dans la chambre qui lui était réservée et se retira toute joyeuse dans la sienne.

Et, cependant, c’était le quitter ! Mais la conviction était dans son cœur que cette absence était momentanée, que rien au monde ne les séparerait plus l’un de l’autre, et que le lendemain, au point du jour, elle le retrouverait là où elle le quittait le soir.

Le lendemain, en effet, comme le soleil pénétrait à travers les vitres étroites de l’auberge, brillant et chaud déjà, quoique encore enveloppé de vapeurs matinales ; comme les oiseaux joyeux chantaient, sautillant aux branches des arbres du jardin et faisant la toilette de leurs plumes, Mariette frappa doucement à la porte de Conscience, qu’elle trouva tout habillé et prêt à partir.

Une douzaine de pèlerins avaient passé la nuit dans la même auberge que Mariette et Conscience, et, disposés à se mettre en route, stationnaient dans la cour de l’auberge.

Il y avait des malheureux qui faisaient le voyage pour eux-mêmes et dans l’espérance de guérir, par l’intercession divine, de maladies incurables dont les médecins avaient abandonné la guérison. Il y en avait d’autres qui étaient partis par simple dévouement, mandataires religieux de quelque pauvre infirme que son infirmité même condamnait à l’inaction. Chacun de ces pèlerins, qu’il opérât pour lui ou pour un autre, par égoïsme ou par dévouement, semblait avoir pour premier besoin celui de raconter sa douleur ou de confier son mal à son voisin, et comme, en ce triste monde, le doute est au fond de toute chose, d’appuyer sa foi chancelante à une foi plus robuste que la sienne.

Au bout d’un quart d’heure de marche, Conscience et Mariette furent donc au courant de toutes les tristesses et de toutes les espérances dont ils étaient entourés. Il leur fallut alors à leur tour, sous peine de paraître manquer à cette confiance mutuelle des malheureux dans les malheureux, raconter leur propre histoire. On sut ainsi, non seulement que Conscience était aveugle, mais encore à quelles circonstances il devait sa cécité.

Ce récit de Mariette – car c’était Mariette qui parlait, tandis que Conscience, heureux de se sentir caresser par le doux son de la voix de la jeune fille, souriait et écoutait –, ce récit de Mariette éveilla toutes les sympathies, qui se traduisirent aussitôt par des espérances et des consolations.

Chacun avait son histoire d’aveugle à raconter. Tous avaient connu des aveugles guéris par la miraculeuse intercession de Notre-Dame de Liesse. Quelques-uns de ces privilégiés de la bonne Vierge étaient même des aveugles de naissance ; les chances, on le comprend, étaient donc bien autrement favorables encore à un aveugle par accident.

D’ailleurs, ce qui faisait toutes ces chances bien plus réelles, ce qui les changeait en certitude, c’était la foi ardente des deux beaux enfants accomplissant le pèlerinage pieux.

Cependant on avançait toujours. Tout à coup, en arrivant au sommet d’une montée, on aperçut le village de Notre-Dame de Liesse adossé à son petit bois, et, au milieu des maisons, le clocher de l’église miraculeuse. Aussitôt chacun tomba à genoux, et l’un des pèlerins entonna une espèce de cantique que chacun suivit, soit de l’intention, soit de la voix.

Puis, le cantique achevé, on fit le signe de la croix, on se releva, et la petite troupe, oubliant, à la vue de l’oasis sainte, la fatigue, non pas du jour où l’on venait d’entrer, mais des jours précédents, doubla le pas pour arriver au but du voyage.

Ce fut avec une émotion profonde que les deux enfants entrèrent dans l’église toute parfumée de l’encens, toute resplendissante de la lumière des cierges. À toutes les murailles, étaient suspendues les ex voto des pèlerins reconnaissants, et un grand cercle de fidèles, à genoux et priant, entouraient l’autel principal où, dans une espèce de niche, se tient debout, avec son fils entre ses bras, la Madone sainte, la Notre-Dame vénérée.

Mariette et Conscience tombèrent à genoux le plus près qu’ils purent de l’autel, et le premier sentiment fut de se plonger, chacun de son côté, dans une prière silencieuse et profonde qui, les séparant en apparence, les réunissait en réalité, attendu que chacun d’eux, priant l’un pour l’autre, semblait animé d’une seconde âme, plus dévouée, plus exaltée, plus vibrante que la première.

Sans doute le Sauveur, du haut du ciel, vit ces deux jeunes cœurs qui s’épanchaient aux pieds de sa Mère, et, avec un regard céleste, sourit à cet épanchement.

Lorsque les deux prières furent achevées, et elles finirent presque en même temps, les mains des deux enfants se retrouvèrent et se pressèrent de nouveau ; car l’un et l’autre étaient bien persuadés, tant leur amour était chaste, que cet amour était une continuation de leur prière.

— Et maintenant, dit Conscience avec un léger serrement de main et un doux sourire, car il avait peur que ses paroles n’attristassent son amie, maintenant, Mariette, que je dois m’habituer à voir par tes yeux, dis-moi comment est la Notre-Dame aux pieds de laquelle nous sommes agenouillés, afin que je puisse la voir briller et resplendir comme une étoile dans la nuit qui est faite autour de moi.

— Oh ! répondit Mariette tout bas et avec une crainte respectueuse, elle est bien belle, va ! et c’est à peine si j’ose la regarder, tant elle brille !… D’abord, elle est au-dessus d’un autel tout couvert de fines dentelles, dans une belle niche de marbre ; elle a une couronne de diamants, un gros collier de perles et une robe toute d’or, avec des lis d’argent et des roses qui semblent naturelles tant elles sont fraîches ; Notre-Seigneur est dans ses bras, tout chargé de bracelets d’or ; il est vêtu d’une robe pareille à la sienne et nous sourit en nous tendant les bras. Tout cela est éclairé par une si grande quantité de cierges, que je ne veux pas même essayer de les compter… Oh ! si tu pouvais voir… si tu pouvais voir, mon pauvre Conscience !

Conscience ferma un instant les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et, faisant une espèce de faisceau lumineux de tout ce que venait de dire Mariette :

— Merci ! fit-il en souriant, je la voix avec les yeux de l’âme…

— Sainte Notre-Dame de Liesse, murmura Mariette, faites que mon bien-aimé Conscience, qui est agenouillé devant vous et pour lequel je donnerais ma vie, après vous avoir vue avec les yeux de l’âme, comme il dit, puisse vous voir un jour avec les yeux du corps !

Et, comme frappée d’une inspiration subite, elle se leva, s’avança vers l’un des deux bénitiers scellés à chaque côté de l’autel, y trempa le coin de son mouchoir, et revint imbiber de l’eau sainte les paupières arides de Conscience.

— Oh ! mon Dieu, Mariette ! s’écria celui-ci, qui devinait ce que venait de faire la jeune fille, n’est-ce point un sacrilège que tu commets là ?

— Ami, répondit Mariette, le sacrilège est dans l’intention, et Dieu, qui voit mon intention, la jugera.

— Oh ! Mariette ! Mariette ! murmura Conscience, je crois que tu as raison, car il me semble que cette eau est plus riche que l’eau de la plus pure source… Oh ! Mariette ! je crois qu’elle me fera du bien !

Mariette leva les mains et les yeux au ciel avec une indéfinissable expression de foi, de bonheur et d’amour :

— Ainsi soit-il ! murmura-t-elle.

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