Chapitre 31 Le rêve de Conscience
Il était deux heures de l’après-midi. Quoique l’on fût dans les premiers jours de mai, il faisait une de ces chaleurs de printemps qui, parfois, dépassent en intensité celle des jours les plus chauds de l’année. Une vapeur ardente qui s’était, le matin, élevée de la terre sous la forme d’un léger brouillard, semblait y redescendre en nuages de flammes. Aucun vent n’agitait les branches des arbres ; les oiseaux se taisaient dans les buissons ; seuls, les lézards, ces joyeux adorateurs du feu pour lesquels le soleil ne répand jamais assez de rayons, glissaient au milieu des herbes par mouvements rapides et saccadés, tandis que les mouches à miel, laborieuses ménagères, bourdonnaient en sillonnant l’air, portant à leurs ruches civilisées ou à leurs troncs d’arbres sauvages la récolte de miel et de cire que l’homme a trouvé moyen de leur faire faire à son profit.
À part ces deux bruits, qui d’ailleurs étaient plutôt des frissonnements que des bruits, toutes les voix de la nature gardaient le silence. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait pas une seule âme vivante : la création tout entière, déshabituée depuis longtemps de la chaleur, semblait assoupie.
À cent pas de l’étang de Salmoucy, sur la lisière du petit bois qui porte le même nom, Conscience dormait, la tête appuyée sur son porte-manteau ; les branches rapprochées de deux chênes lui faisaient au-dessus de la tête une voûte de feuillage, tandis qu’à genoux près de lui, Mariette le regardait avec une compassion pleine d’amour, en écartant, à l’aide d’une branche de bruyère aux fleurs roses, les mouches qui tendaient incessamment, dans leur importune ténacité, à se reposer sur son visage.
Et, tout autour de lui, non pas à la brise de l’air, car, nous l’avons dit, toute brise était morte, mais au vent que faisait Mariette en agitant sa branche fleurie, la gentiane azurée inclinait ses calices, et la campanelle frissonnait en secouant ses mille clochettes.
C’était le lendemain du jour où les deux enfants avaient fait leur station et leur prière dans l’église de Notre-Dame de Liesse.
Après cette station et cette prière, ils étaient rentrés à l’auberge des pèlerins, pauvre auberge habituée à recevoir de pauvres hôtes, car, en général, ce ne sont point les riches de ce monde qui ont assez de foi pour voter des pèlerinages et assez de courage pour les accomplir à pied.
Ils y étaient rentrés, les pieux enfants, portant ces beaux bouquets d’or et d’argent que les pèlerins achètent à la porte de l’église et dont, au retour, ils ornent leurs cheminées et le chevet de leur lit pour prouver plus tard à leurs descendants qu’ils ont accompli le saint pèlerinage.
Le lendemain, ils étaient partis après avoir entendu la messe ; ce qui fait qu’ils n’avaient pu se mettre en route que sur les neuf heures du matin.
Puis, comme ils avaient abandonné la grande route sur la promesse qui leur avait été faite qu’ils gagneraient deux lieues et suivraient un charmant sentier plein de fraîcheur en prenant la traverse, ils étaient arrivés vers midi à la lisière du bois de Salmoucy, où ils s’étaient assis pour se reposer et où, après un instant de repos, Conscience, encore faible du régime de l’infirmerie, s’était tout doucement laissé aller de la causerie au sommeil.
Il y avait donc déjà deux heures que Conscience dormait ainsi, et Mariette, qui ne voulait pas cependant le réveiller, commençait, en mesurant le reste de l’étape à faire pour aller coucher à Presles, village que, d’après les renseignements pris, ils s’étaient donné comme le terme de la course du jour, Mariette, disons-nous, commençait à s’inquiéter de la prolongation de ce sommeil.
Puis autre chose l’inquiétait encore, l’attentive jeune fille : c’est que le soleil, en tournant (pour Mariette, c’était le soleil qui tournait et non la terre), c’est que le soleil, en tournant, allait atteindre de ses brûlants rayons les yeux du soldat endormi.
Alors, déposant sa branche de bruyère près de Conscience, Mariette entra dans le bois, coupa deux branches de bouleau, revint, les planta en terre entre Conscience et le soleil, et, y suspendant son tablier, elle en fit une sorte de tente dont l’ombre s’étendit sur le front du dormeur.
Puis elle reprit sa branche de bruyère et s’agenouilla de nouveau près de son ami, se plaçant de manière à être abritée en même temps que lui sous le même parasol.
Là, pendant plus d’une demi-heure encore, elle épia le sommeil de Conscience, écoutant sa respiration, comptant pour ainsi dire les battements de son cœur.
De temps en temps, Bernard, couché aux pieds du jeune homme, rouvrait les yeux, levait la tête, regardait son maître, et, voyant qu’il dormait toujours, allongeait le cou sur l’herbe et se rendormait de son côté.
Cependant Mariette, dont le regard ne quittait pas le visage de Conscience, crut s’apercevoir, à quelques contractions nerveuses des muscles de ses joues et à la précipitation de plus en plus grande de sa respiration, que quelque songe douloureux l’agitait. Elle allait, en conséquence, le réveiller, lorsque tout à coup il rouvrit ses yeux sans regards, jeta vivement ses mains en avant, et s’écria :
— Mariette ! où es-tu, Mariette ?
La jeune fille saisit ses deux mains.
— Ah ! fit Conscience avec un soupir.
Et il laissa retomber sa tête inerte sur son porte-manteau.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! demanda Mariette, qu’as-tu donc, mon ami ?
Et elle passa une de ses mains sous son cou pour le soulever.
— Rien, rien, murmura Conscience.
— Mais tu trembles de tout ton corps… tu pâlis… tu vas te trouver mal !
— J’ai rêvé une chose terrible, dit-il, j’ai rêvé que, pendant mon sommeil, tu t’étais éloignée de moi et qu’à mon réveil – chose étrange ! je voyais dans mon rêve –, et qu’à mon réveil, je te cherchais vainement.
Puis, laissant tomber sa tête dans ses deux mains :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il, je ne sais si jamais j’ai tant souffert !
— Pauvre fou ! dit Mariette, qui se laisse aller à de pareilles pensées, qui me soupçonne de pouvoir l’abandonner, même en rêve… pauvre fou, ou plutôt méchant et ingrat !
Et, d’une voix douce et enjouée :
— Dieu te punira, Conscience, dit-elle, si tu as encore de pareilles pensées.
— Mariette, dit Conscience, les rêves viennent de Dieu, et quand ils ne sont pas un présage, ils sont quelquefois un avis.
— Un avis… Que veux-tu dire, Conscience ?
— Rien, bonne et chère Mariette, répondit tristement le jeune homme ; je me parle à moi-même, comme cela m’arrive souvent. Aide-moi à me relever, Mariette ; il doit être tard. Je ne sais, en vérité, comment je me suis laissé aller à ce lourd sommeil.
Puis, avec un soupir :
— Il faut, ajouta-t-il, que ce soit par la permission de Dieu.
Mariette le regarda étonnée.
— Mais, mon Dieu ! Conscience, demanda-t-elle avec inquiétude, que murmures-tu donc là ? Faut-il donc que ce soit un rêve qui te jette dans un tel accablement ?… Tu as rêvé que je te quittais, Conscience ? Eh bien ! tu sais qu’il faut toujours prendre l’envers des rêves pour arriver à la réalité. Tu as rêvé que je te quittais ? Eh bien ! c’est la preuve que je suis liée à toi pour la vie.
Conscience chercha les mains de Mariette.
Il les eut bientôt trouvées, car la jeune fille les mit dans les siennes.
Alors, les serrant avec force, il fixa sur la jeune fille son œil terne, comme s’il eût voulu lui dire le douloureux secret qui oppressait son cœur. Mais, tout à coup, ses muscles se détendirent, il secoua la tête, et, d’une voix brisée :
— Mariette, dit-il, donne-moi mon porte-manteau et remettons-nous en route.
— Remettons-nous en route, soit, dit Mariette ; mais, quant au porte-manteau, c’est moi qui m’en chargerai.
— Mariette, toi, une femme ? impossible !
— Assez, Conscience, tu sais bien que je suis forte ; d’ailleurs, quand je serai fatiguée, je le bouclerai sur le dos de Bernard ; il est bien de taille à le porter, lui, j’espère, ajouta-t-elle en riant, dans l’espoir que son rire dériderait le visage de Conscience.
Mais, tout au contraire, en voyant ce que la jeune fille faisait pour le distraire et le consoler, le visage de l’aveugle se couvrit d’une nouvelle teinte de tristesse.
— Eh bien, dit-il, soit ! Conduis-moi au milieu du chemin, Mariette, donne-moi mon bâton, et marchons.
Mariette le conduisit en effet au milieu de la route, lui mit son bâton dans la main, et lui donna le bras.
— Écoute, Conscience, dit Mariette, maintenant, si je marche trop vite, arrête-moi ; c’est à moi de régler mon pas sur le tien ; et cependant, Conscience, je te l’avoue, continua-t-elle en voyant que le jeune homme laissait tristement tomber sa tête sur sa poitrine, je voudrais, non pas que nous eussions des pieds, mais des ailes, comme ces hirondelles qui peuvent voler si vite et qui, dit-on, viennent de si loin… Oh ! comme nous irions d’un seul trait jusqu’à la maison.
Conscience poussa un soupir.
— Mais sois tranquille, continua Mariette avec un enjouement qu’elle n’affectait que dans l’espoir qu’il passerait au cœur de Conscience ; à défaut d’ailes, nous avons notre volonté et notre courage ; avec bonne volonté et bon courage, nous serons arrivés demain au soir ou après-demain dans la matinée, au plus tard. Oh ! pense à ce retour, Conscience, pense à la joie de ta mère, à la joie de la mienne, à la satisfaction du père Cadet, aux cris de petit Pierre… Oh ! comme ma mère Madeleine t’embrassera avec bonheur, comprends-tu, Conscience ? elle qui te croit dans un pauvre hôpital, sur un méchant grabat, entre quatre murs sombres, et qui ne se doute pas que tu viens de dormir sous le grand dais bleu du ciel, couché sur la bruyère et le serpolet, en toute liberté, comme cette alouette qui s’élève en chantant… Entends-tu, entends-tu l’alouette, Conscience ?… Oh ! si tu savais comme elle est haut, comme elle monte au ciel, c’est à peine si je la vois.
— Oui, je l’entends, dit Conscience ; mais, hélas ! comme tu dis, Mariette, je ne la vois pas… je ne la verrai plus, Mariette… Mariette, je suis aveugle !
— Eh bien, mon ami, est-ce que je ne vois pas pour toi ? Est-ce que je ne suis pas là pour te conduire, pour te guider, pour te dire la forme et la couleur des choses ? N’as-tu pas vu hier la bonne Vierge, quand je te l’ai montrée ? Eh bien, Conscience, je serai toujours ainsi là, devant toi, près de toi ou derrière toi… N’est-ce donc pas bien doux, un malheur qui nous dit sans cesse : « Conscience ne peut plus être séparé de Mariette ; Mariette ne peut plus être séparée de Conscience. »
— Oui, je sais, Mariette, dit Conscience ; oui, il y a une suprême douceur dans cette idée ; oui, je vois par tes yeux, mieux que je ne vois par mes propres mains ; oui, quand tu me parles, ta voix me fait trembler d’émotion ; oui, quand je t’écoute, je vois… Tiens, dans ce moment où tu marches devant moi et où je te suis, il me semble qu’une lueur céleste pénètre dans mes yeux éteints ; j’éprouve ce qu’éprouverait un homme qui, les yeux fermés, suivrait un ange de lumière. Il y a des instants, Mariette, où je crois que Dieu me rend la vue, pour te montrer à moi, dans ce monde, telle qu’il te montrera à moi dans l’autre quand tu auras reçu de ses mains la récompense éternelle que tu as si bien méritée… Mais…
Conscience poussa un soupir et secoua la tête avec découragement.
— Mais quoi ? demanda Mariette en s’arrêtant.
L’aveugle devina que Mariette s’arrêtait : il étendit le bras gauche et le passa sous le bras droit de Mariette.
— Mais, reprit-il, ma chère, ma bien-aimée Mariette, mon rêve de tout à l’heure m’a donné à penser.
— Que dis-tu donc là, Conscience ?
— Je dis, Mariette, que Dieu, qui a fait de toi quelque chose de tendre et de resplendissant à la fois, a mis tout naturellement le dévouement au nombre de toutes tes vertus ; ce dévouement, Mariette, tu me l’offres, oh ! de tout ton cœur, de toute ton âme, je le sais ; mais, de même que tu dois me l’offrir, Mariette, moi, je ne dois pas l’accepter.
— Oh ! mon Dieu, Conscience, s’écria Mariette, tu ne m’aimes donc plus ? Jésus ! qu’ai-je donc fait pour cela ?
Et la jeune fille joignit les mains, les yeux fixés sur Conscience et prête à éclater en sanglots.
— Tu n’as rien fait, Mariette, et, tout au contraire de ne plus t’aimer, je t’adore ; mais mon adoration, à moi pauvre aveugle, ne saurait payer ton dévouement.
— Payer ! s’écria Mariette ; que parles-tu de payer ?
Conscience sourit tristement.
— Laisse-moi dire, Mariette, continua-t-il, et parlons avec calme… Tu es jeune, tu es belle, Mariette ; tu as le cœur fort, l’âme grande ; tu es habituée au travail, et, au lieu que l’inaction soit pour toi un repos, elle est une fatigue. Eh bien, je ne puis, moi, comprends bien cela, je ne puis, moi pauvre aveugle, te prendre ta jeunesse, te prendre ta beauté, te prendre ta vie, et tout cela parce que tu m’aimes, parce que tu as pitié de moi !… Que deviendras-tu quand le temps t’aura faite vieille et que je t’aurai faite pauvre ? que deviendras-tu quand nos parents dormiront sous l’herbe du cimetière ? Tu seras dans l’abandon, dans la misère, dans la tristesse ; et pourquoi ? parce que tu te seras obstinée à m’aimer !
— Oh ! mon Dieu Seigneur, s’écria Mariette, vous l’entendez ! voilà comme il me récompense, le méchant !
— Sois tranquille, Mariette. Oh ! de ce que tu as voulu faire, je t’aurai dans ce monde et dans l’autre la même reconnaissance que si tu l’avais fait ; car tu t’offrais, pauvre enfant, et c’est moi qui te refuse… Si le bon Dieu permettait, vois-tu, non pas que mes pauvres yeux me fussent rendus, ce serait trop demander à sa bonté, mais que je visse assez pour travailler un peu, pour conduire l’âne et le bœuf du père Cadet dans un sillon, ou pour aller chercher du bois dans la forêt ; si je pouvais, en travaillant le double de ce que travaille un autre homme, gagner la moitié de ce qu’il gagne ; si j’étais sûr seulement de te donner ce pain quotidien que nous demandons à Dieu… Oh ! je tomberais ici, à l’instant même, sans faire un pas de plus, à genoux devant toi, pour te dire : « Merci, merci, Mariette, d’être si belle, d’être si bonne, d’être si miséricordieuse, et, avec tout cela, de vouloir bien être à moi ! » Mais, hélas ! continua Conscience en secouant la tête, non, non, non… cela ne se peut pas !
— Au nom du ciel, Conscience, s’écria Mariette, tais-toi, tais-toi donc ! Ne vois-tu pas que tu me brises le cœur, que je pleure à chaudes larmes, que je me tords les bras de désespoir ?
— Je ne vois plus rien, dit Conscience, rien que la nuit…
Et il ajouta, si bas, qu’il fallut que Mariette lui prêtât toute son attention pour l’entendre :
— Rien que la mort !
— La mort ! s’écria Mariette pâlissant, tu penses à mourir ? et c’est pour cela que tu veux m’écarter de toi ?… Tu as raison, car tu sais bien que si je reste à tes côtés, je ne te laisserai pas mourir… Voyons, Conscience, ce n’est pas tout cela : tu me rends tellement triste, que je ne puis plus marcher… Non, je ne continuerai pas mon chemin ; non, je ne ferai pas un pas de plus vers le village, si nous ne nous expliquons pas ici. Viens, viens, Conscience, asseyons-nous encore sur le bord du chemin, car les jambes me manquent, et je ne puis plus me tenir debout.
Et elle conduisit l’aveugle, qui se laissa faire, jusqu’au talus du sentier, où il s’assit.
— Maintenant, dit-elle, voyons, explique-toi, mon ami, et dis une bonne fois tout ce que tu as dans le cœur.
— Ce que j’ai dans le cœur, le voici, Mariette : c’est qu’il faut me promettre que tu ne négligeras plus ta belle jeunesse pour moi ; que tu ne me sacrifieras plus ton existence ; que tu ne seras pour moi, à l’avenir, qu’une sœur ; Mariette, Mariette, tu as dix-neuf ans… Crois-moi, il y a encore de belles fêtes à Longpré, à Taille-Fontaine et à Vivières, et de beaux garçons pour t’y mener.
— Ah ! voilà donc où tu en voulais venir, méchant ! répondit en sanglotant Mariette ; voilà donc comme tu me remercies pour ma bonté ! non, je me trompe, pour mon amour !… Mais tu ne sens donc pas que tu me martyrises, que tu me tortures plus que ne ferait le bourreau ? « Il y a de belles fêtes… il y a de beaux garçons… » Il a dit cela, mon Dieu, mon Dieu ! il a dit qu’il y avait encore pour moi, pour sa pauvre Mariette, de belles fêtes et de beaux garçons !… Comment ai-je mérité cela ? Mon Dieu, répondez-moi, car vous seul le savez.
Et, cette fois, si Conscience ne put voir ses larmes, il put au moins entendre ses sanglots.
— Oh ! Mariette, Mariette ! s’écria-t-il en lui saisissant la main, comprends donc ma pensée, lis donc dans mon cœur… Si j’avais dix yeux et qu’il fallût me les laisser brûler les uns après les autres, je le ferais pour toi ; je le ferais pour avoir le droit de t’aimer, et surtout pour avoir le droit de t’empêcher d’en aimer un autre… Mais je suis aveugle… aveugle par accident, pour toute ma vie !… Vois-tu, Mariette, être aveugle, c’est une souffrance que ne peut comprendre aucune créature humaine ayant des yeux… Aussi Dieu me punirait, vois-tu, si je t’associais à un pareil malheur.
— Et alors, dit Mariette, un peu consolée par cette douleur que venait d’exprimer Conscience, alors, si je suivais ce conseil que tu me donnes, si j’allais aux belles fêtes avec les beaux garçons, tu oublierais Mariette comme Mariette t’oublierait ?
— T’oublier ! s’écria Conscience, toi qui es la seule chose humaine demeurée visible pour moi ?… Comment pourrais-je t’oublier, moi dont la vie doit se passer désormais à penser et à rêver ? Mais à quoi rêverais-je, à quoi penserais-je, si ce n’est à toi ?
— Ainsi, quand même je cesserais de t’aimer, demanda Mariette, tu m’aimerais toujours, toi ?
— Oh ! Mariette… moi ?… moi ?… jusqu’à la mort !
— Eh bien, alors, tout est dit !… Puisque je t’aime et que tu m’aimes, il n’y a plus de question… Conscience, aussi vrai qu’il y a un Dieu au ciel, aussi vrai que ce Dieu a fait le soleil qui nous éclaire, Conscience, avant la Saint-Martin de l’année prochaine, je serai ta femme !… Et si tu ne veux pas de moi, si tu me refuses, eh bien, je te le dis, Conscience, je me ferai sœur grise à l’hôpital de Villers-Cotterêts, et je soignerai de pauvres aveugles qui ne me seront rien, puisque l’aveugle qui est tout pour moi aura refusé mes soins !
— Oh ! s’écria Conscience, tu te marierais avec moi ! avec moi, Mariette ?
— Oui, je me marierai avec l’homme qui se serait fait brûler dix yeux, s’il les avait eus, pour avoir le droit de m’aimer, et surtout d’empêcher qu’un autre m’aimât.
— Mariette, c’est beau, c’est grand, c’est sublime ce que tu fais là ! Mais…
— Allons, tais-toi, dit Mariette en posant sa main sur la bouche de Conscience. Tout à l’heure, je t’ai écouté jusqu’au bout, n’est-ce pas, sans te contrarier, sans t’interrompre, quoique chacune de tes paroles me fît saigner le cœur ? Eh bien, moi je veux parler à mon tour sans que tu m’interrompes.
— Parle, Mariette, parle ! c’est si bon de t’entendre… Va…
— Eh bien, si Mariette était devenue aveugle, l’aurais-tu abandonnée, toi ? Aurais-tu repoussé la pauvre fille marchant au hasard, les bras tendus vers toi ? Dis, aurais-tu fait cela ? Et si, dans sa misère, elle s’était obstinée à t’aimer, lui aurais-tu broyé le cœur en allant, avec une belle fille, danser et te réjouir à quelque belle fête ? Voyons, voyons, Conscience, il faut me répondre… Réponds-moi donc !
— Oh ! Mariette, je n’ose…
— Je crois bien que tu n’oses. Eh bien, moi, je vais répondre pour toi : Si tu avais fait cela, tu eusses été un misérable ! Conscience, plus de discussion, plus de lutte, plus de refus… Conscience, voici ma main, en attendant que Dieu nous bénisse !
Puis, posant ses deux lèvres sur celles du jeune soldat, avant que celui-ci pût réfléchir, pût penser, pût se défendre même :
— Conscience, dit-elle, je suis ta femme !
Conscience jeta un cri de joie et de douleur tout à la fois ; mais, dans ce cri, s’exhalèrent les derniers restes de sa force.
— Oh ! Mariette, Mariette ! dit-il, c’est toi qui le veux…
— Oui, c’est moi qui le veux, dit Mariette, oui, c’est moi qui te conduirai à l’église, la tête haute et fière, pour te répéter devant Dieu le serment que je te fais ici !… Oui, c’est moi qui te dirai : « Dieu est là-haut, Conscience ; il sait ce qui est bien, il sait ce qui est mal… Laisse-moi faire, car j’ai confiance en Dieu, et Dieu, qui sait que j’ai la foi, me soutiendra… Vois-tu, tout est possible quand la conscience est tranquille, cela rend les bras et le cœur forts. Tu crains la misère pour nous ? Va, rassure-toi, au contraire, sur l’avenir ; rien ne nous manquera, je resterai toujours près de toi… tu as le cœur triste, je serai ta joie… tu n’y vois plus, je serai ton jour… et c’est ainsi que nous vivrons dans la paix et dans le bonheur, avec nos bons et vieux parents qui nous quitteront selon leur âge, et que nous irons rejoindre à notre tour, et probablement ensemble, Conscience, puisque nous avons tous les deux vingt ans ; car Dieu, bon jusqu’à la fin, nous accordera cette grâce, ne nous étant pas quittés un instant pendant notre vie, de ne pas nous quitter, même au moment de notre mort… » Est-ce bien arrangé ainsi, dis, Conscience, et cela ne vaut-il pas mieux que de courir les belles fêtes au bras des beaux garçons, en laissant son pauvre bien-aimé blotti, avec Bernard à ses pieds, dans un angle de la cheminée ou dans un coin de la chaumière ?
Conscience ne pouvait répondre ; il baisait les mains de Mariette en pleurant et en sanglotant.
— Allons, viens, dit-elle, il faut partir, car nous avons perdu bien du temps ; toi, à dire des sottises, et moi, à les écouter… Lève-toi et marchons, Conscience.
— Oh ! murmura Conscience, s’il restait au moins quelque espoir…
Mariette parut près de répondre : sa bouche s’ouvrit, mais un souffle brûlant s’en échappa seul, et, passant sa main sur son front comme pour se soustraire à une espèce de vertige :
— Non, non, murmura-t-elle, si le bon chirurgien-major s’était trompé, ce serait trop cruel !
— Que dis-tu ainsi tout bas, Mariette ? demanda Conscience.
— Je prie Dieu, répondit Mariette, pour un beau garçon avec lequel j’espère encore aller aux belles fêtes du village.
Et tous deux se mirent en chemin : Conscience secouant la tête avec un reste de mélancolie ; Mariette tenant ses beaux yeux fixés au ciel, comme si elle y eût cherché l’étoile d’espérance qui conduisait les bergers à la crèche sainte de Bethléem.
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