Chapitre 33 Où Dieu continue de les conduire par la main
Ce cri de joie et de reconnaissance avait été profond comme celui qui sort de l’abîme et qui monte au Seigneur, dans la prière des morts.
En effet, si Conscience revoyait la lumière du soleil et toute cette magnifique création qui resplendit à cette lumière, Conscience, comme ces damnés qui crient à Dieu du fond de l’abîme, Conscience sortait de l’enfer de l’obscurité pour rentrer dans le paradis du jour.
Alors tout un avenir de bonheur et d’amour se déroulait à ses yeux ; alors la vie revenait à lui, non plus supportable comme allait la lui faire le dévouement de Mariette, mais resplendissante et joyeuse comme l’a faite la bonté de Dieu.
Enfin Mariette revint la première à elle, et elle y fut rappelée par une crainte.
Une des recommandations du chirurgien-major avait été de ne jamais laisser plus de cinq minutes les yeux du malade exposés à la lumière du jour, et il y avait déjà près d’un quart d’heure que la visière de Conscience était ôtée ; aussi voyait-il maintenant comme si l’air eût roulé des vagues de flammes et comme si tout l’horizon se fût changé en un océan de feu.
Il se garda bien de dire à Mariette ce qu’il éprouvait, mais il se prêta avec empressement à ce qu’elle lui replaçât sur les yeux la visière et le voile. Mariette accomplissait toute joyeuse cette double opération.
— Oh ! disait-elle en agrafant la visière et en nouant les cordons du voile, oh ! comme je suis gaie, comme je suis heureuse, mon ami ! non seulement je ne sens plus la fatigue de mes pieds, mais encore il me semble que j’ai des ailes. Je ne sais quel changement s’est fait en moi et quelle force m’est venue du ciel, mais je ferais maintenant, je crois, dix lieues, vingt lieues, sans être fatiguée.
— Chère Mariette !
— Oh ! mon ami, mon ami, si tes yeux pouvaient guérir ! quel bonheur ! quelle joie ! Lorsque j’y songe, j’étouffe, car je ne puis y croire encore. Ainsi, tu vois, Conscience, tu vois ?
— C’est-à-dire que j’ai entrevu, Mariette, fit doucement observer Conscience.
Car, retombé dans la nuit la plus profonde, il ne voulait pas affermir au cœur de Mariette un espoir à peine entré dans le sien.
— Oh ! c’est bien cela, reprit Mariette, c’est bien ce que le bon chirurgien-major avait dit ; c’est ce que j’ai refusé de te répéter hier, tu sais, quand tu m’as demandé : « Mariette, mon amie, que murmures-tu tout bas ? » Ce que je murmurais, c’est ce que le chirurgien m’avait dit à l’oreille : « Mon enfant, je ne réponds de rien ; mais, cependant, il est possible que la vue de votre ami ne soit pas perdue tout à fait ; il est possible qu’un œil, les deux yeux peut-être retrouvent leur transparence, car le bon Dieu lui-même a mis le principal remède à l’infirmité dont votre ami est atteint dans le glissement perpétuel des paupières, qui finira peut-être par rendre à l’œil son poli primitif. » Voilà ses propres paroles, Conscience ; je les lui ai fait répéter trois fois afin de les retenir, de les savoir par cœur, et de pouvoir les redire si un jour l’occasion bienheureuse s’en présentait. L’occasion s’en présente et je te les dis.
— Oh ! Mariette, Mariette, s’écria Conscience en serrant la main de la jeune fille, si les choses réussissaient ainsi, vois donc comme nous serions heureux ! Alors j’accepterais de grande joie et de grand cœur ce que tu m’as proposé : nous nous marierions ; je travaillerais du matin au soir, car c’est à cette heure seulement que je m’aperçois que je ne faisais absolument rien, là-bas, que penser ou plutôt que rêver, ce qui est une bonne chose aussi ; mais alors, comme je te disais, je travaillerais depuis le matin jusqu’au soir, et c’est toi, au contraire, Mariette, qui ne ferais plus rien que penser et rêver, ou qui ne travaillerais que pour te distraire.
— Et nos parents, mon bien-aimé Conscience, reprit à son tour Mariette, comme ils seraient heureux, comme ils se réjouiraient jusqu’à leur dernier jour ! Quel paradis de joie et de bonheur que celui que Dieu nous promet là ! Il n’y a pas jusqu’aux animaux, j’en suis sûre, jusqu’à Pierrot, jusqu’à Tardif, jusqu’à la vache noire, qui ne s’en réjouissent, comme s’en réjouit le pauvre Bernard, qui te lèche les mains, et auquel tu ne fais pas attention. Ah ! quelle vie, quelle vie, Conscience, et que je suis heureuse ! Mais qu’as-tu donc ? Tu baisses la tête, tu pleures, il me semble ?
— Mariette, s’écria le jeune homme, au nom du ciel, tais-toi ; ne me parle pas de toute cette joie qui peut nous échapper. Oh ! Mariette, ce serait à me rendre fou, vois-tu, si, après avoir entrevu tout cela, même en rêve, tout cela nous échappait !
— Mon ami, mon cher Conscience, la Madone de Liesse est si miraculeuse, et Dieu est si grand !
— Allons ! dit Conscience en secouant la tête, assez pour aujourd’hui, Mariette. Je ne suis pas encore bien fort ni de corps, ni d’esprit, et je ne puis supporter de pareilles émotions. Remettons-nous en route et faisons le plus de chemin possible, car il me semble que nous oublions un peu nos pauvres mères. Avance un peu, et, s’il y a quelque monticule, quelque point élevé, tâche de t’orienter, Mariette, et de retrouver notre chemin.
— Oui, dit la jeune fille en essuyant à son tour ses yeux avec son tablier, oui, attends, je vais voir.
Elle monta en effet sur un petit tertre et regarda autour d’elle.
— Eh bien ? demanda Conscience, qui jugea que la jeune fille devait être en observation.
— Eh bien, mon ami, à trois quarts de lieue à peu près devant nous, je vois un clocher ; nous allons marcher droit dessus, et là, nous nous informerons.
Et, presque triste, elle revint prendre Conscience, qui, ayant soulevé sa visière, avait essayé de voir et qui, triste lui-même, se remit en marche en soupirant et en murmurant tout bas :
— Mon Dieu, Seigneur, vous qui m’aviez donné la foi, ne permettez jamais que je doute ou que je désespère.
Tous deux marchèrent droit sur ce clocher entrevu par Mariette, et, au bout de trois quarts d’heure, ils entraient dans le village de Bray en Laonnois.
Là, ils s’informèrent et apprirent où ils étaient. Depuis leur départ de Notre-Dame de Liesse, ils n’avaient fait qu’une dizaine de lieues, soit que la traverse qui devait raccourcir leur chemin l’eût allongé, soit que l’on voyage lentement lorsqu’on voyage au milieu des préoccupations de douleur et de joie que nous avons racontées.
Quoi qu’il en soit, Conscience se sentait brisé et il fut obligé de se reposer un instant dans une petite auberge. Les deux jeunes gens y apprirent qu’ils avaient un peu trop appuyé sur la gauche, qu’ils étaient encore à cinq lieues de Soissons et à douze de Villers-Cotterêts ; que, pour se remettre dans leur chemin, il leur fallait gagner Vailly, traverser l’Aisne au bac de Celles, et aller coucher à Sermoise.
De cette façon, ils n’auraient plus à faire que sept lieues le lendemain.
On gagna Sermoise à grand-peine, et l’on s’y arrêta.
Toutes ces émotions semblaient avoir épuisé le pauvre Conscience. De dix minutes en dix minutes, il levait sa visière, essayait de distinguer les objets, et, voyant l’inutilité de ses efforts, il la laissait retomber avec un soupir.
Mariette elle-même, ce cœur si plein d’espérance, n’osait plus lui parler de ce moment de bonheur que l’un et l’autre regardaient déjà comme un moment d’illusion.
Les deux jeunes gens couchèrent à Sermoise, n’ayant pas le courage d’aller plus loin ; les pieds de Conscience, quoiqu’il les eût délassés en les trempant dans toutes les sources d’eau qu’il avait rencontrées, étaient brisés par le heurt continuel des cailloux ; puis, surtout, ce qui chez lui était fatigué, non pas de la longueur du chemin, mais de la lourdeur de la pensée, c’était l’esprit, l’esprit constamment arrêté sur une seule idée et se cramponnant à un seul espoir.
Chose étrange ! comment donc une journée, témoin d’une joie si vive et d’un pareil élan de reconnaissance, s’éteignait-elle dans un semblable affaissement et dans un doute si profond ?
Oh ! c’est que le cœur de l’homme est ainsi fait : rocher de granit pour la douleur, rocher de neige pour la joie.
Conscience et Mariette avaient décidé que, le lendemain, on marcherait toute la journée ; il s’agissait d’atteindre Haramont. Six ou sept lieues n’eussent rien été pour Conscience allant guidé par lui-même, voyant de ses propres yeux ; mais c’était une étape énorme pour Conscience aveugle et faisant chaque pas avec hésitation.
Néanmoins, fidèles à leur résolution, ils traversèrent Acy, Rosières, Busancy, où ils firent, vers onze heures du matin, une halte d’un instant ; puis, si fatigué, si chancelant même qu’il fût, Conscience voulut repartir.
Depuis le matin, Mariette n’avait point passé près d’une rivière, près d’un ruisseau, près d’une source, qu’elle n’eût essayé de la vertu de l’eau en lavant les yeux de Conscience ; mais c’était jour néfaste apparemment ; la nuit qui pesait sur les yeux du malheureux jeune homme, non seulement n’avait point été éclairée d’une seule lueur, mais encore elle semblait devenue plus épaisse que jamais.
Il y avait pis. Sans doute les efforts que Conscience faisait pour voir ; sans doute ce jour ardent qui était venu brûler sa vue chaque fois qu’il avait levé sa visière, et, nous l’avons dit, il la levait à chaque instant, avaient redoublé l’intensité de l’inflammation, et ses yeux lui causaient d’atroces douleurs lorsque l’eau les touchait ou qu’il levait, soit par hasard, soit volontairement, la visière qui les abritait.
Tous deux marchèrent ainsi une heure ou une heure et demie encore sans prononcer une parole, tant ils étaient abattus ; seulement, en traversant le petit village de Vierzy, ils prirent quelques informations : ce grand rideau vert qui s’étendait devant eux, c’était la forêt de Villers-Cotterêts : ils n’étaient plus qu’à trois lieues d’Haramont.
Cette nouvelle rendit le courage, sinon les forces, à Conscience.
— Allons, Mariette, dit-il, songeons que nos mères nous attendent et que dans trois heures nous pouvons être près d’elles.
— Oh ! je ne demande pas mieux que de continuer mon chemin, dit Mariette ; je ne suis point fatiguée, moi. Viens, viens, Conscience, et appuie-toi sur mon bras.
— Non, Mariette, dit le jeune homme ; en marchant ainsi, je te fatigue de tous mes faux pas ; non, marche devant et donne-moi le bout de ton mouchoir, je te suivrai.
Mariette n’avait point d’objection à ce que désirait Conscience ; elle lui donna un bout de son mouchoir, prit l’autre, et marcha la première.
Bernard, qui semblait partager leur tristesse, venait à côté d’eux et paraissait aussi fatigué que ses maîtres.
De temps à autre, Mariette se retournait tout en marchant. Silencieux et la tête sur la poitrine, Conscience la suivait, son bâton à la main, ou plutôt se traînait derrière elle. On voyait que ce qui brisait ce corps, c’était un cœur brisé ; c’était la fuite et la disparition de tout espoir ; c’était la perte de ce doux et bel avenir, de cette joie ineffable, de ce bonheur inouï, entrevus dans le rayon de jour qui avait, par un incompréhensible accident, pénétré dans les prunelles éteintes de Conscience : ils avaient disparu avec lui.
Hélas ! le pauvre jeune homme en était arrivé à ce moment qu’il avait tant redouté : il en était aux limites du doute, il touchait à celles du désespoir.
Et Mariette, qui sentait tout ce que souffrait Conscience, parce qu’elle souffrait elle-même, non seulement ne riait plus, non seulement ne chantait plus, mais n’avait plus même le courage de lui adresser un mot, de peur qu’il ne comprît tout ce qu’il y avait de larmes dans sa voix.
Mais, tout à coup, force lui fut de parler à Conscience ; celui-ci s’était arrêté et chancelait.
— Mon Dieu ! mon ami, s’écria la jeune fille, qu’as-tu donc encore ?
— Mariette, dit Conscience, arrêtons-nous, je te prie… je ne puis aller plus loin… les forces me manquent.
— Du courage, du courage, mon ami, dit Mariette en soutenant le jeune homme dans ses bras ; nous sommes près d’une charmille qui fait l’enclos d’une jolie petite maison ; vingt pas encore, et tu pourras t’asseoir à son ombre, et si cette maison est habité par des chrétiens, tu y trouveras du secours.
— Oh ! je n’ai pas besoin d’autres secours que de repos, murmura Conscience ; ce n’est pas le chemin, c’est la douleur qui me tue. N’importe ! allons.
Et, se raidissant, Conscience franchit la distance qui le séparait de la charmille ; mais, en arrivant au talus qu’elle dominait, il se laissa aller, pâle et la tête affaissée, comme un homme à qui le cœur et les jambes manquent à la fois.
La jeune fille, en voyant Conscience ainsi abattu, poussa un faible cri et tomba à genoux à ses côtés.
Un léger bruit se fit entendre derrière la haie ; mais Mariette n’y prit point garde.
Puis, comme Conscience fermait les yeux et laissait aller sa tête en arrière :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, après tout ce que nous avons souffert, n’aurez-vous pas enfin pitié de nous ?
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