Chapitre 34 Un troisième docteur
Le bruit qui s’était fait de l’autre côté de la haie, et qui n’avait pu distraire Mariette de la douloureuse préoccupation que lui causait l’état de Conscience, était produit par l’attention que venait de prêter à la scène qui se passait sous ses yeux, et à deux pas de lui, un de ces personnages épisodiques que les pérégrinations de Mariette et de Conscience nous forcent de semer sur la route de nos deux héros.
Celui-ci était un vieillard de soixante à soixante-cinq ans, aux cheveux blancs, à la figure grave et douce ; il était vêtu d’un pantalon à pied de basin blanc et d’une grande robe de chambre de molleton gris.
Son œil était noir et vif sous des sourcils grisonnants, et une moustache grisonnante comme ses sourcils ombrageait sa lèvre supérieure.
Il y avait en lui une certaine allure militaire dénonçant l’homme des champs de bataille.
Au moment où Conscience et Mariette s’étaient arrêtés sous la charmille, il était assis sous une tonnelle, ayant devant lui une tasse de moka fumant, et tenant à la main un journal qui, de temps en temps, lui faisait grincer les dents comme s’il eût mordu dans une pomme verte.
Ce journal était l’ancien Journal de l’Empire, et le nouveau Journal des débats.
Il y a un proverbe belge qui dit que le macaron est l’emblème du mariage : doux et amer à la fois.
Le journal apparemment était, pour l’homme à la tournure militaire, doux et amer à la fois comme le macaron et le mariage ; car, après l’avoir, à diverse reprises, jeté sur la petite table devant laquelle il était assis ou déposé sur le banc qui lui servait de siège, il l’avait toujours repris et y avait mordu de nouveau.
Aussi ne fallait-il rien de moins que ce bruit que fit Conscience en s’affaissant sur lui-même, que le cri poussé par Mariette, que la prière douloureuse qu’elle adressa au ciel, pour distraire l’attention du vieux brave, car il est à peu près convenu que c’en était un, et la faire passer de la feuille de papier à l’homme, du Journal des débats à Conscience.
Il se pencha donc vers la haie, et, à travers la charmille d’épine, plus claire à sa base que vers son centre, il aperçut le touchant tableau que nous avons essayé d’esquisser.
— Oh ! oh ! murmura-t-il, qu’est-ce que ce jeune homme, cette jeune fille et ce chien ?
Et il écouta.
— Conscience ! Conscience ! s’écriait Mariette les mains jointes, Conscience, réponds-moi donc, je t’en supplie, ou je croirai que tu vas mourir !
Mais, soit qu’il n’entendît pas, soit qu’il entendît et n’eût point la force de répondre, le jeune homme se contenta de secouer la tête en poussant un soupir.
— Conscience, mon ami ! continua la jeune fille, mon Dieu ! se peut-il donc que le courage te manque ainsi à l’extrémité du chemin ?… Nous sommes à deux cents pas à peine de la forêt de Villers-Cotterêts, c’est-à-dire bien près d’Haramont ; nous pouvons y être ce soir, non pas à pied, je le sais bien, pauvre ami ; tes pieds sont tout saignants, mais avec une petite carriole que nous louerons au prochain village ; car, de mes trente francs, Conscience, il en reste encore dix-neuf tant chacun a été bon pour nous ! Eh bien ! je te le répète, nous pouvons ce soir être près de nos mères, et, une fois arrivé, tu n’auras plus de fatigue, tu n’auras qu’à traverser d’une chaumière à l’autre, et je serai là pour te servir de guide.
— Oui, murmura Conscience, oui, je le sais bien, dans deux heures nous pouvons être arrivés ; mais ces deux petites chaumières si chères, je ne les verrai plus ; mais ma mère Madeleine et ma mère Marie, je ne les verrai plus… mais le père Cadet, mais petit Pierre, mais l’âne, mais le bœuf, mais la vache noire, je ne les verrai plus… Ah ! Mariette, Mariette, si tu savais comme à cette pensée le cœur me bat douloureusement !…
Mariette reprit un peu de forces à cette plainte de son ami ; elle sentit qu’il lui fallait lutter contre ce découragement mortel.
— Et cependant, dit-elle, mon cher Conscience, il est bien certain que tu m’as vue, n’est-ce pas ? entrevue, peu importe ! il n’en est pas moins vrai que pour un moment tes yeux avaient recouvré leur transparence. Eh bien ! cette lueur, crois-moi, elle n’est pas éteinte ; tes yeux se sont fatigués ; cette douleur que tu ressens, c’est de l’inflammation ; mais aie patience, mon bien-aimé : le docteur Lécosse est bien savant, il entreprendra la cure de tes pauvres yeux et les guérira. Oh ! mais voilà qu’au lieu de te consoler, ce que je te dis t’attriste ; voilà que tu pleures, voilà que tu pâlis encore !
— Mariette ! Mariette ! murmura Conscience, je ne sais ce que j’ai, mon cœur se brise de désespoir… Il me semble que je vais mourir.
Et, cette fois, les bras de Conscience s’affaissant sur le gazon, sa tête échappant à la main de Mariette, qui la soutenait, il retomba sur le talus complètement évanoui.
— Hélas ! hélas ! s’écria Mariette, au secours ! de l’eau ! de l’eau !
Puis, se levant comme une folle et laissant le jeune homme à la garde de Bernard, qui lui léchait doucement le visage, elle courut à la première porte : c’était celle du vieillard.
Mais, au moment où elle allait s’attacher au marteau, cette porte s’ouvrit, et le vieillard parut, accompagné d’un domestique dont l’ancienne condition se dénonçait encore plus clairement que chez son maître par un bonnet de police incliné sur l’oreille et par un reste d’accoutrement militaire. Ce dernier tenait à la main une fiole et une petite cuillère à café.
— Oh ! monsieur, monsieur ! s’écria Mariette, là, à vingt pas de vous, un pauvre jeune homme qui se trouve mal… un pauvre jeune homme qui se meurt !… Oh ! venez, venez, monsieur ! je vous en supplie !…
— Nous y allions, mon enfant, répondit le vieillard, car j’ai tout vu à travers cette charmille ; mais soyez tranquille, son mal n’est pas bien dangereux ; c’est de la faiblesse, et voilà tout.
— Alors, monsieur, dit Mariette, vous allez le guérir ?…
— Oui, mon enfant, oui… viens, viens, Baptiste.
Tous deux se dirigèrent vers Conscience, suivis de la jeune fille, dont l’émotion était si grande, qu’elle avait peine à marcher.
Bernard comprit que c’était du secours qui arrivait à son jeune maître, et il accourut tout joyeux et tout bondissant au-devant du vieillard.
— Ma foi ! dit Baptiste en regardant alternativement Mariette, Bernard et le jeune homme étendu, m’est avis, monsieur le docteur, que ce doit être un bon garçon, celui qui est aimé à la fois d’une si belle fille et d’un si beau chien.
De toute la phrase, Mariette n’avait entendu que ces mots : « Monsieur le docteur. »
— Oh ! s’écria-t-elle, seriez-vous médecin, monsieur ?…
— Oui, oui… et un fameux, allez, répondit Baptiste, et qui en a vu bien d’autres que ce qui arrive à votre bon ami.
— Oh ! alors, monsieur, voilà le bon Dieu qui nous aime de nouveau, dit Mariette, puisqu’il vous envoie à notre secours.
Pendant ce temps, les deux hommes étaient arrivés près de Conscience, et, tandis que le domestique lui soulevait la tête, le vieillard versait quelques gouttes de la liqueur que renfermait la fiole, et, à l’aide de la cuillère, la lui introduisait dans la bouche.
Mariette, les mains jointes et les yeux fixés sur Conscience, prononçait des paroles entrecoupées qui étaient moitié une prière à Dieu, moitié un remerciement à l’inconnu.
Il y avait une telle angoisse dans l’attitude suppliante de la pauvre enfant, que le docteur comprit qu’il ne suffisait pas de secourir le jeune homme, mais qu’il fallait encore consoler la jeune fille.
— Rassurez-vous, mon enfant, lui dit-il, ce n’est rien. Il ne s’agit que d’un évanouissement ordinaire, et, dans une minute, le pauvre garçon aura repris ses sens.
— Dites-vous bien vrai, monsieur ? s’écria Mariette, et n’est-ce point parce que vous comprenez que je mourrais s’il mourait que vous me dites cela ?… Oh ! il ne mourra point, n’est-ce pas, monsieur ?
— Non ; n’ayez aucune crainte… Vous aimez donc bien ce pauvre soldat ?
— Oh ! monsieur…
— Et d’où venez-vous avec lui ?
— De l’hôpital de Laon, où j’ai été le chercher ; car ce que vous ne savez peut-être pas, monsieur, c’est qu’il est aveugle : il a eu les yeux brûlés par l’explosion d’un caisson.
— Ah diable ! fit le docteur, cela est plus grave ; mais tirons-le d’abord de son évanouissement, qui me paraît simplement causé par la fatigue, et nous nous occuperons ensuite de ses yeux.
— Oh ! monsieur ! monsieur ! s’écria Mariette, vous avez dit vrai, le voilà qui revient… Voyez, voyez, il respire… il ouvre les yeux. Laissez-moi lui prendre la main et lui parler, monsieur, car il croirait que je ne suis pas là, et cette idée lui ferait beaucoup de mal.
— Mariette… murmura le jeune homme, qui commençait effectivement à revenir à lui.
— Conscience, mon ami ! répondit vivement la jeune fille, je suis là… à tes genoux. Et, avec moi, il y a un bon docteur qui promet de prendre soin de toi et de te guérir. – Oh ! n’est-ce pas, monsieur, que vous le guérirez ?
Le vieillard regardait avec attention les yeux enflammés de Conscience.
— Depuis que l’accident vous est arrivé, mon ami, dit-il, n’avez-vous jamais éprouvé de mieux ?
Conscience essaya de répondre ; mais il était si faible, qu’il ne put que balbutier quelques paroles inintelligibles.
Mariette se hâta de répondre pour lui.
— Si fait ! monsieur, dit-elle, hier même, il lui a semblé que le voile qu’il avait sur les yeux s’éclaircissait ; hier, pendant un instant, il a cru m’avoir vue.
— Je t’ai vue, Mariette… murmura le jeune homme.
— Vous l’entendez, monsieur ? s’écria la jeune fille, il le dit lui-même. Eh bien, comme, depuis ce temps-là, il n’y a pas eu d’amélioration pour ses yeux, tout au contraire, il est tombé dans le désespoir où vous le voyez ; car c’est le désespoir, monsieur, bien plus que la fatigue, ajouta Mariette en pleurant, qui l’a réduit à l’état où il est…
— Et il a tort, dit le docteur ; il est possible que la conjonctive soit seule atteinte et qu’elle se régénère d’elle-même.
— Qui que vous soyez, monsieur, répondit Conscience, soyez béni pour l’espoir que vous nous donnez, que cette espérance se réalise ou non. Malheureusement, ajouta-t-il en secouant la tête, les médecins sont les seuls pour lesquels Dieu a fait du mensonge une vertu.
— Apprenez, jeune homme, dit Baptiste, que mon maître est un ancien officier qui a fait, comme chirurgien-major de la garde consulaire et de la garde impériale, les campagnes de la Révolution et de l’Empire ; ce qui signifie que mon maître ne ment jamais !
Puis il ajouta, comme indigné et s’adressant au vieillard :
— Mais qu’est-ce que c’est donc que ce blanc-bec-là, qui dit que vous mentez ? Avez-vous entendu, monsieur le major ?
— Tais-toi, Baptiste, tais-toi, fit le vieillard en souriant ; c’est très beau ce qu’il a dit.
— Comment ! il a dit que vous mentiez et vous trouvez cela beau ? Alors je n’y comprends plus rien. Si l’on vous avait dit, il y a quinze ans, que vous mentiez, comme vous vous seriez coupé la gorge avec celui qui vous eût dit cela ?
Puis, haussant les épaules et poussant un soupir :
— Ce que c’est que l’âge, murmura-t-il, comme on se rouille !
— Allons, mon ami, dit le vieillard à Conscience, vous voilà revenu à vous. Faites un effort, et essayons de gagner la maison ; nous y serons mieux qu’ici et nous tâcherons de faire quelque chose pour vos yeux.
— Oh ! monsieur, dit Conscience, ne prenez pas tant de souci de nous ; avec un peu de repos, je vais me trouver en état de continuer ma route. Cette liqueur que vous m’avez fait boire m’a rendu mes forces. Mariette, joins-toi à moi pour rendre grâces à monsieur, et partons.
— Un instant, dit le vieillard, oh ! non pas, il en sera autrement, c’est moi qui vous le dis. Vous êtes venu tomber devant ma porte, vous entrerez dans ma maison. Vous êtes de braves jeunes gens, et je ne veux pas que vous épuisiez ainsi vos forces. Vous ne partirez point avant de vous être reposés chez moi et de vous être fortifiés par un verre de bon vin ; et puis, peut-être, en regardant ces yeux-là de plus près, y verrons-nous quelque remède.
— Oh ! en cas-là, viens, Conscience, viens, dit Mariette ; ce serait tenter Dieu que de refuser… – Monsieur, je ne suis qu’une pauvre paysanne, et Conscience n’est qu’un pauvre paysan. Hélas ! nous ne pourrons jamais vous payer vos soins, car nous sommes pauvres tous deux ; mais j’ai des prières, monsieur, des prières inépuisables comme mon amour… et je prierai durant toute ma vie pour vous et pour les personnes qui vous sont chères. Faites de nous ce que vous voudrez, monsieur, et que Dieu vous accorde de longs jours, beaucoup de félicités dans ce monde, et, après la vie, un bonheur éternel !
Mariette adhérant ainsi, Conscience n’avait plus aucune objection à faire. Il s’appuya d’un côté au bras de la jeune fille, de l’au-tre côté à celui du docteur, et Baptiste courut devant pour ouvrir les portes.
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