‹ Conscience l'innocentChapitre 33 sur 40 · Chapitre 35 Où l’espoir revient

Chapitre 35 Où l’espoir revient

Baptiste avait reçu ses instructions. En entrant dans la maison, il donna les ordres, ou plutôt il transmit les ordres de son maître à un second domestique, qui disparut aussitôt.
Quant à lui, il continua son chemin jusqu’au salon, où le docteur et Mariette le trouvèrent roulant un fauteuil pour faire asseoir Conscience.

Tous trois entrèrent. Bernard se tint modestement à la porte ; ces parquets si bien cirés l’intimidaient.

Le docteur conduisit Conscience dans le fauteuil qui l’attendait, en prenant le soin seulement de lui faire tourner le dos à la lumière.

Aussitôt Conscience installé, Baptiste sortit.

Quelques secondes après, il rentra portant une bouteille et trois verres sur un plateau.

— Viens ici, dit le vieillard.

— Me voilà, major.

Le docteur saisit la bouteille par le goulot avec cette précaution que les amateurs de bon vin ont toujours pour la vétusté de certains récipients, et emplit les trois verres.

Il en présenta un à Conscience.

— Buvez cela doucement, à longs traits, mon ami, dit-il, et je vous promets que vous ne vous en trouverez point mal.

Conscience prit le verre.

— Pardon, monsieur, dit-il ; mais, si c’est du vin, je dois vous prévenir que je n’en bois jamais.

— Tant mieux ! s’écria le docteur, l’effet n’en sera que plus efficace ; buvez, mon ami, buvez ; c’est comme remède que je vous le donne.

Conscience s’apprêta à obéir.

Alors le docteur présenta le second verre à Mariette.

— Et vous aussi, ma belle enfant, dit-il, vous devez être fatiguée, et ce vin vous rendra des forces.

— Je crois bien, fit Baptiste, qui ne perdait point de vue ces trois verres qu’on eût dit pleins de topaze liquide ; je crois bien, du vin qui ressusciterait un mort.

— Allons, dit le docteur en prenant le troisième verre, à la guérison de votre ami, ma belle enfant !

— Oh ! monsieur, de grand cœur, dit Mariette.

Et tous trois portèrent simultanément le verre à leurs lèvres, tandis que Baptiste, qui n’avait pas de verre, se contentait de faire clapper sa langue en homme qui déguste par le souvenir une liqueur absente.

Le vieux docteur avala le verre d’un seul trait et, le verre avalé, poussa un « hum ! » de satisfaction.

Conscience porta le sien lentement à ses lèvres, le dégusta avec cette défiance qu’ont toujours, pour avaler, les aveugles qui ne peuvent d’abord apprécier par la vue l’objet qu’ils avalent. Puis, surmontant une certaine répugnance, il finit en s’y prenant à trois fois par vider son verre.

Quant à Mariette, aux premières gouttes qu’elle but, elle écarta le verre de ses lèvres comme si elle eût touché du feu.

— Oh ! monsieur, dit-elle en tendant vivement le verre à Baptiste, je vous demande bien pardon, mais il me serait impossible de boire cela.

Baptiste reçut respectueusement le verre des mains de la jeune fille, qui se hâta d’éponger ses lèvres avec son mouchoir. On eût dit que cette liqueur était un corrosif dont elle voulait effacer jusqu’à la dernière trace.

— Bon ! dit le docteur. Heureusement que Baptiste n’est pas dégoûté de vous ; car vous auriez perdu là, ma belle enfant, un verre du meilleur Xérès qu’ait jamais mûri le soleil de l’Andalousie. N’est-ce pas, Baptiste, que tu n’es pas dégoûté de mademoiselle, hein ?

— Non, ma foi, major, elle a de trop jolies lèvres pour cela. À votre santé, major, et toute la compagnie.

Après quoi, Baptiste avala le contenu du verre d’un seul trait, comme avait fait son maître, et, comme lui, poussa un « hum ! » de satisfaction.

Seulement, le verre avait été avalé plus vite, et le hum poussé d’une façon plus sonore.

Cependant l’effet prévu par le docteur s’était produit. La chaleur de la liqueur dorée circulait dans les veines de Conscience ; il en subissait l’influence vivifiante. Les couleurs reparaissaient sur ses joues, le sourire renaissait sur ses lèvres.

— Oh ! monsieur, dit Mariette, à laquelle n’échappait aucune des sensations du jeune homme, c’était bien mauvais, comme boisson, ce que vous nous avez donné, mais il paraît que c’est bien excellent comme remède. Voyez donc comme Conscience revient à lui ! – Tu te trouves bien mieux, n’est-ce pas, mon cher Conscience ?

— Oui, dit Conscience, tout à fait mieux, plus fort et plus gai. C’est singulier, Mariette, il me semble que l’espoir me revient. J’ai faim même.

— Oh ! oh ! dit le docteur, un instant. Peste ! comme nous y allons, mon jeune ami ! tout à l’heure ! il faut prendre un bain auparavant. Vous resterez vingt minutes dans l’eau. Tu veilleras à cela, Baptiste ; vingt minutes, pas plus, pas moins. Pendant tout ce temps, le malade se bassinera les yeux avec des émollients ; puis tu le sortiras du bain et tu nous le ramèneras. Vous entendez, monsieur le soldat ? il s’agit d’obéir ici comme au régiment. Voilà la consigne !

— Vous êtes trop bon, monsieur, et vous donnez votre consigne d’une manière trop bienveillante pour qu’on n’y obéisse pas en tout point.

Puis, se levant :

— Je suis prêt, dit-il. Monsieur Baptiste, voulez-vous me conduire ?

Conscience tendait les deux mains. Baptiste en prit une ; Mariette s’empara vivement de l’autre.

— Ma chère enfant, dit le docteur à Mariette, j’ai à vous parler.

— Je le conduis jusqu’à la porte seulement, dit en rougissant Mariette, et je reviens à l’instant même.

— Bien ! bien ! allez, fit le docteur.

Mariette conduisit en effet Conscience jusqu’à la porte et revint. Le docteur avait retenu la jeune fille pour l’interroger sur les détails de l’accident, sur ce qu’elle pouvait se rappeler du traitement suivi, et sur cette espèce de retour à la vue qui, la veille, les avait si fort réjouis tous les deux.

Mariette donna tous les renseignements qu’elle put donner avec cette charmante naïveté que nous connaissons déjà, mais qui, inconnue du docteur, faisait sur lui, au fur et à mesure qu’elle se produisait, cette bonne impression de changer en tendresse presque paternelle l’intérêt philanthropique qu’il avait témoigné tout d’abord aux deux enfants.

Pendant ce temps, le docteur écoutait avec attention et approuvait ou improuvait le traitement suivi. En somme, Mariette crut remarquer que l’approbation l’emportait sur l’improbation, l’espérance sur la crainte.

— C’est bien, dit-il, quand Mariette eut fini, nous allons faire une nouvelle épreuve.

Il sonna Baptiste. Baptiste entra.

— Eh bien, lui demanda-t-il, as-tu mis notre malade au bain ?

— Oui, major, répondit celui-ci. J’ai même eu grande peine à empêcher son chien de vider la baignoire : il paraît que l’animal avait très soif.

— As-tu lavé les yeux avec de l’eau de guimauve ?

— Oui, major.

— Les as-tu recouverts d’un bandeau ?

— Oui, major.

— Eh bien, fais sortir le malade du bain et amène-le.

Baptiste pivota sur lui-même avec une précision toute militaire et disparut.

La major baissa les stores du salon de manière à faire passer le jour d’une manière ardente à une douce demi-teinte.

Mariette regardait le vieillard faire tous ces préparatifs avec un frissonnement certes plus plein d’angoisses que s’il se fût agi d’opérer sur elle-même. N’avait-il pas dit, ce bon docteur, que l’épreuve qu’il allait tenter était décisive ?

Au moindre mouvement venant du dehors, elle tressaillait et se tournait vers la porte.

Enfin elle entendit des pas et reconnut la marche inquiète et hésitante de Conscience. La porte s’ouvrit et le jeune homme parut, appuyé au bras de Baptiste.

Le docteur fit signe à Baptiste de conduire l’aveugle jusqu’au milieu de la chambre.

Arrivés là, Conscience et Baptiste s’arrêtèrent. Le docteur plaça Mariette à la droite de Conscience et se plaça lui-même à sa gauche, tous deux se tenant debout dans le cercle de son rayon visuel. Après quoi, ayant fait signe à Mariette de se taire, le vieillard ordonna à Baptiste d’enlever le bandeau qui couvrait les yeux du jeune homme.

Puis, le bandeau enlevé :

— Mon ami, dit-il à Conscience, ouvrez les yeux maintenant, et dites-nous si vous distinguez quelque chose, soit comme masse, soit comme contour.

Conscience demeura un instant les paupières clignotantes ; puis sa vue parut se raffermir, son œil terne parcourut le demi-cercle qui s’étendait devant lui, et finit par s’arrêter sur Mariette.

Tout à coup, il jeta un cri et s’avança, rapide et les bras étendus en avant, du côté de la jeune fille.

Celle-ci, à son tour, voulut s’avancer vers Conscience, mais un signe du docteur la retint.

Elle demeura donc immobile, haletante et pleine de frissons, comme si elle eût eu la fièvre.

Conscience s’était avancé jusqu’à elle. Au moment de la toucher, il s’arrêta, craignant sans doute de la heurter, et, tendant sa main tremblante :

— Mariette ! Mariette ! dit-il, es-tu là, ou ce que je vois n’est-il qu’une ombre, qu’une erreur de mon imagination ?… Oh ! si tu es là, par grâce, parle-moi !… touche-moi !…

— Conscience ! cher Conscience ! s’écria Mariette en lui saisissant la main.

— Oh ! mais alors, je vois… alors je ne serai point aveugle. Je vois, Mariette !… je vois !

Mariette n’osait parler. On eût dit qu’elle était, ainsi que Conscience, le jouet de quelque illusion et qu’elle craignait qu’un mouvement, un geste ne fît évanouir son rêve.

— Si vous voyez, demanda le docteur, dites-moi de quelle couleur est le châle de Mariette ?

— Elle a son fichu rouge, monsieur le docteur.

— C’est vrai ! s’écria Mariette. Oh ! quel bonheur ! Cette fois-ci, ce n’est point une erreur, Conscience… Oui, j’ai bien mon fichu rouge.

Le docteur parut étonné.

— Ton amie a son fichu rouge, dis-tu ? ne te trompes-tu pas, Conscience ?

— Oh ! non, monsieur le docteur.

— Et tu vois rouge ?

— Non, monsieur, dit Conscience, je ne vois qu’une teinte grisâtre ; mais, un jour, chez lui, le docteur Lécosse m’a expliqué que, quand il fait sombre, le rouge paraît plus noir que les autres couleurs. Je vois le châle de Mariette gris foncé, et je présume par conséquent qu’il doit être rouge.

— C’est bien, dit le docteur, assez comme cela ; embrassez-vous, mes enfants, et ayez bon espoir.

Puis, se tournant vers le domestique, tandis que les deux jeunes gens se jetaient dans les bras l’un de l’autre :

— Baptiste, dit-il, remets le bandeau sur les yeux de notre aveugle qui, dans quelques mois, je l’espère bien, sera guéri. Puis fais-le dîner ; après quoi, tu le conduiras à sa chambre ; car il faut maintenant qu’il se repose, afin de pouvoir le remettre en route demain dès le matin. Quant à mademoiselle Mariette, elle dînera ici ou avec Conscience, à son choix.

— Oh ! avec Conscience, monsieur le docteur. Je suis si heureuse, que j’ai absolument besoin de le voir, ou autrement je cesserais de croire à mon bonheur.

— Soit. Tu entends, Baptiste ?

— Oh ! monsieur le docteur, comment vous remercier ? s’écria Conscience avec un accent plein d’exaltation.

— Allons, allons, du calme, fit le docteur, c’est du calme surtout qu’il nous faut ; et, avec du calme, de l’eau d’alun, de l’eau de rose et quelque pommade résolutive, nous guérirons encore cet aveugle-là.

— Et ce ne sera pas le premier, dit Baptiste. Ah ! vous n’êtes pas malheureux, jeune homme, d’être tombé entre nos mains.

— Eh bien, demanda le docteur à Mariette, tu ne suis pas ton ami, mon enfant ?

— Oh ! monsieur le docteur, dit-elle en tombant à deux genoux devant le vieillard, laissez-moi d’abord vous remercier !

— Es-tu folle ? dit le docteur en essayant de la relever.

Mais Mariette, lui saisissant les mains et gardant son humble et reconnaissante posture :

— Non, monsieur, non, dit-elle, je ne me relèverai pas avant de vous avoir dit, du moins, que j’espère vous voir mieux récompensé de ce que vous venez de faire que si vous aviez guéri le fils du roi ! car c’est Dieu qui se charge d’acquitter la dette des pauvres gens ; et Dieu est riche en miséricorde et en bénédictions ! Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle avec un enthousiasme qui amena les larmes jusqu’aux paupières sèches du vieillard, mon Dieu, n’est-ce pas que vous bénirez notre sauveur comme nous le bénissons nous-mêmes ?

— Oui, mon enfant, dit le vieillard, oui, Dieu t’entendra, ou plutôt Dieu t’a entendue ; car je suis déjà récompensé au-delà de mes mérites… Embrasse-moi donc, ma fille, et va rejoindre ton ami.

Et, rapprochant Mariette de lui, il l’embrassa paternellement sur le front, tandis que, de son côté, la jeune fille toute sanglotante le pressait sur son cœur ; puis, s’élançant sur les traces de Conscience :

— Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, qui donc peut dire que les hommes ne sont pas bons ?

Le lendemain matin, à sept heures, une jolie petite carriole de campagne attelée d’un cheval gris pommelé attendit à la porte de cette maison où, la veille, Mariette s’était présentée avec tant d’anxiété.

Un petit paysan tenait le cheval par la bride.

On vit d’abord Baptiste, un fouet sous son bras et tressant avec un soin tout particulier la mèche de ce fouet.

Puis Bernard, sautant, gambadant, et, à chaque saut, à chaque gambade, se retournant pour regarder ceux qui venaient derrière lui.

Ceux qui venaient derrière lui, c’était le docteur, c’était Mariette, et puis Conscience avec sa visière verte, mais le visage calme, serein, souriant.

Ce visage, on le voyait, était le reflet d’un cœur plein d’espérance.

Le jeune homme était appuyé au bras de Mariette et tenait pressée contre sa poitrine la main du vieillard.

Arrivé au marchepied de la voiture, il hésita un instant ; puis, ouvrant ses deux bras :

— Docteur, bon docteur, dit-il, je voudrais bien vous embrasser !…

Le docteur ne demandait pas mieux ; il le tint serré pendant quelques minutes entre ses bras. Après quoi, le repoussant doucement :

— Allez, mon cher Conscience, dit-il ; vous oubliez que votre mère vous attend.

— Oui, oui, docteur, dit Conscience, vous avez raison. Baptiste, aidez-moi à monter dans la voiture. Mariette, remercie bien encore le docteur, embrasse-le encore ; dis-lui que nous l’aimerons toujours.

— Oh ! oui, Dieu nous en est témoin, toujours, toujours ! dit Mariette.

— Allons, allons, en voiture, en voiture, mademoiselle, on n’attend plus que vous.

Mariette s’élança à l’aide du marchepied, et, en un instant, fut sur la banquette du fond, près de son ami Conscience.

— Maintenant, voyons, dit Baptiste, quel chemin allons-nous prendre ?

— Le plus court, dit Conscience.

— Alors nous allons passer près de Fleury, laisser Villers-Cotterêts à notre gauche, prendre derrière Saint-Remy, traverser les Châtaigniers, et tomber droit à la grande route d’Haramont. Est-ce votre avis, jeune homme ?

— Oui, cela diminue notre chemin de près d’une lieue.

— En ce cas, en route, Marengo ! s’écria Baptiste en enveloppant les flancs du cheval gris pommelé d’un coup de fouet qui le fit partir au grand trot sur les traces de Bernard, qui semblait lui montrer le chemin.

— Au revoir, docteur ! crièrent les deux voix de Mariette et de Conscience.

— Bon voyage, mes enfants ! répondit celui-ci.

Et la voiture, au milieu d’un tourbillon de poussière, franchit la lisière de la forêt.

Cinq quarts d’heure après, elle s’arrêtait entre les deux chaumières, au seuil desquelles se groupaient, étonnés et ne pouvant croire à ce retour inattendu, d’un côté dame Marie, petit Pierre et Catherine ; de l’autre Madeleine, soutenant le père Cadet qui commençait à se lever.

Et, aux hurlements joyeux de Bernard, répondaient par leurs cris et leurs mugissements Pierrot, Tardif et la vache noire, qui, quoique enfermés dans leurs étables, ne demeuraient point étrangers à ce grand événement.

q

Page 1