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Chapitre 36 Où il est presque démontré que mieux eût valu pour Conscience demeurer aveugle

Nous n’essaierons pas d’exprimer la sensation produite sur les habitants des deux chaumières par ce retour de Conscience et de Mariette.
Au lieu de pleurer un seul enfant, les mères commençaient à en pleurer deux. Depuis son départ, Mariette n’avait point donné de ses nouvelles, et, quoique six jours ne se fussent pas encore écoulés, son absence semblait durer depuis six siècles.

Les chaumières étaient toujours là, mais comme deux cadavres dont les âmes s’étaient envolées.

Les âmes revenaient ; les cadavres allaient se reprendre à la vie.

Les honneurs du retour furent d’abord pour Conscience : c’était celui-là qui était le véritable absent, absent depuis six mois.

Puis pour Mariette, l’héroïne du dévouement.

Puis enfin pour Bernard.

Mariette fut le poète de cette nouvelle odyssée. Comme Françoise de Rimini, elle racontait, tandis que Paolo-Conscience écoutait, la tête appuyée à l’épaule de sa mère.

Bien des soupirs et bien des larmes entrecoupèrent ce simple récit ; bien des bénédictions furent données aux cœurs charitables que Dieu avaient échelonnés sur la route des deux pèlerins.

Les deux bouquets de fleurs, d’or et d’argent rapportés de Notre-Dame de Liesse furent suspendus chacun dans une des chaumières à l’endroit le plus apparent de la cheminée.

Puis, vers deux heures de l’après-midi, quand le cheval gris pommelé, après avoir fait connaissance avec Pierrot et Tardif, se fut bien repu à leur râtelier et bien reposé sur leur litière, quand, de son côté, Baptiste eût été bien fêté par les habitants des deux chaumières, le cheval gris pommelé fut tiré de son repos et attelé à la carriole. Baptiste, embrassé, caressé, chargé de mille bénédictions pour le vieux docteur, sortit de la chaumière de gauche, remonta dans la carriole, échangea un dernier adieu avec les heureux qu’il venait de faire, et fouettant son cheval, il faut le dire, avec moins d’ardeur qu’au départ, reprit le chemin de Longpont, où il se retrouva deux heures après avoir quitté le village au milieu duquel son passage venait de produire une si vive sensation.

Cette sensation, hâtons-nous de le dire, une des personnes sur lesquelles elle agit le plus puissamment fut Catherine. Catherine, que le hasard avait amenée chez dame Marie au moment de l’arrivée de Conscience et de Mariette, n’avait encore reçu aucune nouvelle de Bastien et ignorait toujours s’il était mort ou vivant. La pauvre fille aimait le hussard de toute son âme ; ce fut donc avec une immense joie qu’elle apprit de la bouche de Mariette des détails qui ne lui laissèrent aucun doute sur l’existence de Bastien, de Bastien un peu détérioré, c’est vrai, mais de Bastien toujours bon vivant, toujours bon garçon.

Il est encore vrai qu’au moment où Bastien avait quitté Mariette, il l’avait quittée pour aller faire une promenade avec le cuirassier du côté de la porte Saint-Quentin ; mais Bastien, en quittant Mariette, paraissait tellement compter sur son coup de figure, que, nous l’avons dit, cette promenade – tout en laissant un souvenir de reconnaissance dans le cœur de Mariette – n’y laissait aucune inquiétude ; elle ne jugea donc pas même à propos de parler à Catherine de cet incident.

Restait à craindre, pour Catherine, que Bastien ne l’eût oubliée ; mais on se rappelle la conversation du hussard avec Mariette à cet endroit, et l’on conviendra que les craintes de Catherine, sur cet oubli de Bastien, étaient on ne peut plus mal fondées.

Pendant tout le reste de la journée, une partie des habitants du village stationna sur la route entre les deux chaumières : les garçons, ce qu’il en restait du moins, après le terrible abatis qui venait d’en être fait, serrant les mains de Conscience ; les jeunes filles félicitant Mariette sur son courage et le bon résultat qu’il avait eu.

Il fallut alors que Conscience racontât tous les détails de cette terrible bataille de Laon, à laquelle il avait assisté, jusqu’au moment où, en faisant explosion, le caisson l’avait aveuglé, tandis que Mariette, de son côté, racontait son voyage à elle, le pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, l’intervention miraculeuse de la sainte Vierge, car la jeune fille continuait d’attribuer à la Madone l’heureuse guérison de son ami ; enfin la station chez le bon docteur de Longpont, où Conscience était entré mourant et désespéré, et d’où il était sorti plein d’espérance et de forces.

Puis la nuit vint, rappelant chacun au foyer. Dans toutes les maisons du village, on s’entretint, ce soir-là, de Conscience et de Mariette ; on parla de leur mariage qui n’était plus un mystère, Conscience ayant dit les promesses que le dévouement de la jeune fille lui avait faites alors que, sans espoir de revoir jamais la lumière du jour, il considérait le reste de sa vie comme une station anticipée dans les sombres vestibules de la mort.

Et, il faut le dire, dans tout le village, il ne se trouvait pas un envieux du futur bonheur des deux jeunes gens ; au contraire, ceux qui étaient au courant des affaires du père Cadet – et, dans les localités de cinq à six cents âmes, il n’y a guère de secrets qui se gardent longtemps –, ceux qui étaient, disons-nous, au courant des affaires du père Cadet plaignaient les jeunes gens, dont l’avenir allait probablement être fort compromis par le triple dérangement qu’avaient apporté dans ces affaires l’attaque d’apoplexie dont le vieillard commençait à se relever, le départ de Conscience et le retour des Bourbons.

Expliquons ce triple dommage, et mettons sous les yeux du lecteur la véritable situation du père Cadet, qui, après s’être cru un instant riche comme Crésus, était sur le point de se trouver plus pauvre que Job.

L’apoplexie dont avait été frappé le père Cadet l’avait empêché, comme on l’a dit, de veiller au labourage et à l’ensemencement de ses terres ; mais, sur ce point, par bonheur le voisin Mathieu lui était venu en aide. Cependant la terre n’en avait pas moins été privée de cette visite quotidienne et même dominicale à laquelle elle était habituée, et la terre jalouse paraissait, soit à cause de cette négligence, soit à cause des mauvaises dispositions de l’année, promettre, sinon la stérilité, du moins une médiocre récolte.

Oh ! si Conscience avait été là pour veiller aux besoins de cette terre ; Conscience, qui comprenait si bien tous les cris de la nature, eût certes répondu au cri de la pauvre abandonnée.

Mais, hélas ! Conscience était parti ; Conscience mesurait de la poudre à Brienne, à Montereau, à Méry-au-Bac, à Laon ; Conscience, le doux Conscience, qui n’eût point arraché une plume à l’aile d’une mésange, Conscience aidait, dans son humble sphère d’action, le vainqueur des Pyramides, de Marengo et d’Austerlitz ; besogne pour laquelle, il faut l’avouer, il n’avait ni une sympathie ni une admiration pareilles à celles que professait son ami Bastien.

On a vu comment Conscience, doublement excusable dans ses glorieux homicides, et par la nécessité de la défense du territoire, et par la répugnance qu’il avait mise à obéir à la loi de recrutement, avait été arrêté dans le cours de cette carrière qu’il accomplissait, si peu sympathique qu’elle lui fût, avec tant de courage et de sang-froid que l’un et l’autre avaient été remarqués par l’empereur, lequel lui avait dit, on se le rappelle : « La première fois que nous nous retrouverons au milieu du feu, fais-moi souvenir que je te dois la croix ! », paroles dont il allait probablement recueillir les fruits lorsque l’explosion de son caisson l’avait fait disparaître, comme Romulus, dans un éclair.

Puis étaient venus l’envahissement complet du territoire, l’entrée des alliés à Paris et le rétablissement du trône des Bourbons, nouvelles causes de ruine pour le pauvre père Cadet, et même pour les deux familles.

Hélas ! au milieu de ces grandes catastrophes et de ces gigantesques événements, l’historien ne s’occupe guère qu’à suivre la fortune ascendante ou descendante des puissants de la terre. On s’apitoie sur le trône renversé, sur le génie méconnu, sur les revirements du sort, sur les caprices du hasard, et il est bien rare que l’on trouve une plainte, un regard, un soupir pour les humbles existences que brisent en passant les roues de ces chars qui montent et qui descendent sur la pente des destinées.

Or voici quelle triple source de ruine apportaient avec eux, pour les habitants des deux chaumières, ces suprêmes événements qui venaient de changer la face de l’Europe.

L’envahissement du territoire avait d’abord amené un corps d’armée russe de trente ou quarante mille hommes à Villers-Cotterêts ; il eût été difficile de loger ces quarante mille hommes dans les cinq cents maisons qui composent la ville ou dans les villages environnants.

Ces quarante mille hommes avaient donc établi un immense bivouac qui couvrait deux ou trois lieues de terrain.

Les huit ou neuf arpents de terre du père Cadet se trouvaient compris dans ces deux ou trois lieues de terrain et étaient couverts d’un camp de Cosaques dont les chevaux avaient foulé aux pieds la tête verte des épis juste au moment où elle commençait à sortir de terre.

Il ne fallait donc plus penser à la récolte de cette année, attendu que le sol était foulé comme celui d’un jeu de paume. Il est vrai que, grâce à la paille qui le couvrait et qui devait tout naturellement se convertir en fumier, la terre, improductive en 1814, serait, suivant toute probabilité, admirablement préparée pour l’année 1815 ; mais il y avait dix-huit mois à passer avant d’arriver là, et le père Cadet avait à payer chez maître Niguet une somme de huit cents francs, vienne la Saint-Martin.

Rien ne paraissait plus facile au premier abord que d’emprunter une somme de huit cents francs sur neuf arpents de terre qu’un travail assidu de dix ans avait faits de première qualité et qui n’étaient grevés en tout que d’une hypothèque de seize cents francs.

Mais nous reviendrons sur ce point tout à l’heure ; car nous avons parlé de trois causes de ruine, et, après avoir exposé la première, qui était la dévastation de la terre du père Cadet, nous devons passer à la seconde ; en venant à la troisième, nous traiterons cette fameuse question de paiement, la plus grave de toutes.

La seconde cause de ruine était que, par cette occupation étrangère, les voyages quotidiens de Mariette à Villers-Cotterêts s’étaient trouvés interrompus ; le moyen qu’une jeune fille sans sauf-conduit, sans escorte, belle comme était Mariette, traversât tous les jours, une fois pour aller vendre son lait, une autre fois pour en rapporter le prix, un bivouac de quarante mille hommes ! Il ne fallait pas même y songer.

D’ailleurs qu’eût-elle été vendre à Villers-Cotterêts ? Il n’y avait plus de vaches chez la fermière de Longpré, et, par conséquent, plus de lait ; les quatre mères nourricières avaient été tuées, dépecées, rôties ; la vache noire n’avait échappé à cette tuerie que par la protection spéciale de l’officier commandant à Haramont, et Tardif et même Pierrot qu’en raison de leur grand âge, qui les rendait respectables, même à des dents de Cosaques affamés.

Donc un bivouac de quarante mille hommes, plus de vaches, plus de lait, plus de commerce, c’est-à-dire toute une source de bien-être, la principale, presque la seule, tarie dans la chaumière de droite, tandis qu’un troisième désastre allait, comme nous l’avons dit, tomber sur la chaumière de gauche.

Les Bourbons étaient remontés sur le trône, et avec eux étaient rentrés tous les anciens serviteurs qui les avaient suivis dans l’exil ; nobles et prêtres, chacun, en rentrant, avait sa prétention ; pas un seul de tous ces compagnons d’émigration qui n’eût été spolié et qui ne réclamât contre la spoliation.

C’était ainsi que l’on appelait alors ce grand acte de justice de 1792 qui avait enrichi le peuple de France avec les biens de ceux qui conspiraient ou qui combattaient contre lui.

Or, les neuf arpents de terre du père Cadet n’étaient rien autre chose qu’une bribe détachée des terres que possédait, sur les communes d’Haramont, de Bonneuil et de Largny, le couvent de Longpré.

Et les ayants droit du couvent, qui avaient reparu dans les environs, disaient tout haut qu’ils espéraient bien que ce vol leur serait restitué comme les autres.

Inutile d’ajouter qu’il n’était pas même question d’indemniser les nouveaux propriétaires.

Voilà donc la situation plus que précaire où le pauvre Conscience retrouva les deux familles.

On comprend, dès lors, combien il était important que l’espèce de miracle qui avait commencé de lui rendre la vue s’accomplît tout à fait, car, évidemment, c’était sur lui qu’allait peser la responsabilité du bien-être de tous.

Le plus urgent était d’abord de soigner cette vue convalescente. Dès le lendemain, Conscience se mit donc en route pour Villers-Cotterêts, conduit par Mariette et précédé par Bernard ; c’était leur promenade ordinaire et matinale qui recommençait ; seulement, le bivouac avait effarouché les oiseaux, les écureuils et les daims.

Les soldats jetaient un regard d’envie sur cette belle fille ; mais ils étaient maintenus par deux sentiments : l’obéissance qu’ils devaient à leurs officiers et le respect qu’ils devaient au malheur. D’ailleurs, au reste d’uniforme que portait Conscience, ils devinaient qu’ils avaient affaire à un soldat, que cette infirmité était la suite de quelque accident de guerre, et cette fraternité du champ de bataille qui, le combat terminé, s’établit même entre ennemis, protégeait à la fois l’aveugle et son guide.

Tous deux, ou plutôt tous trois, Bernard compris, arrivèrent donc à Villers-Cotterêts où, depuis six mois, ils n’avaient point été vus.

Au milieu des graves événements qui venaient de s’accomplir, leur absence, comme on le pense bien, n’avait point été remarquée ; cependant leur présence le fut.

Tout le monde à Villers-Cotterêts regardait d’un œil sympathique ce groupe étrange et matinal composé de deux enfants qui s’aimaient et d’un chien qui les aimait.

L’amour attire l’amour.

Les deux jeunes gens allèrent droit à la maison du docteur Lécosse.

Le docteur savait déjà le retour de Conscience, l’accident terrible qui lui était arrivé et le mieux qui commençait à se manifester dans son état.

Aussi le reçut-il avec une gaieté pleine d’affection.

— Ah ! c’est toi, garçon, lui dit-il. Allons, viens ici et raconte-moi ton affaire.

Et il fallut que, pour la dixième fois, la vingtième, la cinquantième fois, Conscience racontât l’accident avec tous ses détails.

Le docteur écouta très attentivement ; puis, lorsque Conscience eut fini, il le conduisit vers la fenêtre, et, lui ouvrant de force la paupière, il examina l’œil.

— Oui, c’est bien cela, dit-il ; la pellicule externe de la cornée a été atteinte ; la transparence a été et est encore ternie ; mais, peu à peu, la conjonctive s’exfoliole et se régénère ! le glissement des paupières finira par lui rendre son poli… Et alors, garçon, tu y verras aussi clair qu’auparavant.

— Oh ! bien vrai, monsieur ? s’écrièrent les deux enfants.

— Je vous en réponds, dit le docteur.

— Maintenant, demanda le jeune fille, que faut-il faire, monsieur Lécosse ?

— C’est bien simple : je vais vous remettre une petite ordonnance en vertu de laquelle le pharmacien vous préparera une pommade fondante et résolutive. Conscience s’en frottera les paupières matin et soir, et, dans quinze jours ou trois semaines, il y verra assez pour venir me demander tout seul une autre ordonnance.

Et, pendant que le docteur écrivait cette ordonnance à l’adresse de monsieur Pacquenot, pharmacien, Conscience et Mariette, dans les bras l’un de l’autre, échangeaient des larmes reconnaissantes et un baiser silencieux.

En effet, il n’y avait plus rien à craindre, puisque le premier docteur avait espéré, que le second avait promis, et que le troisième affirmait.

Les deux enfants revinrent, de leur pas le plus rapide, apporter cette bonne nouvelle à Haramont.

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