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Chapitre 37 L’horizon se rembrunit

Il ne fallait rien de moins que cette bonne nouvelle pour adoucir un peu les inquiétudes d’un autre genre qui commençaient à planer sur les deux familles.
Avec ses neuf arpents de terre, le père Cadet était donc, comme nous l’avons dit, sur le point de se voir réduit à la misère.

Le docteur Lécosse n’avait rien voulu accepter, c’est vrai, pour les soins donnés à sa maladie ; mais il n’en avait point été de même du pharmacien, et cette maladie dont il était loin d’être guéri avait coûté plus de cinquante écus au père Cadet.

Or, nous l’avons vu lorsqu’il s’était agi d’aller chercher Conscience à Laon, le père Cadet avait offert à Mariette, qui l’avait refusée, sa dernière pièce d’or.

Mariette avait fait le voyage avec l’argent que lui avait donné Mauprivez le boucher.

La pièce d’or du père Cadet était donc rentrée dans son sac de cuir, mais point pour longtemps ; elle avait passé, avec cinq autres, produits des économies de Madeleine et de Marie, à payer les médicaments que fournissait monsieur Pacquenot.

Pour arriver à cinquante écus, il avait même fallu ajouter encore quelque monnaie.

Sur ces entrefaites, Conscience était revenu. Le retour de Conscience, c’était une grande joie pour les cœurs, mais ce n’était point un allégement pour les bourses.

Le père Cadet devait rester impotent pendant les quelques jours qu’il avait encore à vivre. Conscience, convalescent, était lui-même incapable d’aucun travail. Petit Pierre ne pouvait compter comme un aide que dans quatre ou cinq années.

Aussi, de ces deux familles, qui se composaient de trois hommes et de trois femmes, c’étaient les soutiens naturels qui manquaient, et c’étaient les femmes qui devaient subvenir aux besoins de tous.

On sait ce que c’est, au village, que le travail de trois pauvres femmes et ce que rapportent le rouet et l’aiguille.

Il est vrai aussi qu’au village, on vit de peu ; mais les deux malades augmentaient la dépense.

Malgré la perte de la prochaine récolte, perte assurée par le campement des Cosaques sur sa terre, le père Cadet eût trouvé facilement des ressources ; mais nous avons dit quel bruit terrible se répandant, à propos des terres d’émigrés, compliquait la situation.

On savait, en outre, qu’il était dû, par le père Cadet, seize cents francs sur cette terre ; ce qui n’était rien quand les neuf arpents valaient douze ou quatorze mille francs, mais somme énorme quand on ne savait plus si ces neuf arpents valaient même seize cents francs.

Personne ne fit donc d’offres de service au père Cadet, pas même le voisin Mathieu, qui, se trouvant dans un cas à peu près semblable, n’eût pu, d’ailleurs, réaliser ses offres, s’il les avait faites.

On avisa à tirer de la situation tout ce qu’elle conservait de ressources.

Les événements politiques y aidèrent tant soit peu.

Le 30 mai, le canon de Paris annonça que le traité entre la France et les puissances alliées était signé.

À la suite de ce traité, les troupes étrangères devaient quitter le territoire français.

Vers le 15 juin, les Russes en conséquence levèrent leur bivouac et firent leurs adieux aux habitants d’Haramont, de Largny et de Villers-Cotterêts, à la grande satisfaction de ces derniers.

Un instant, la France oublia, en soulevant plus librement sa poitrine écrasée, qu’elle rentrait dans ses limites de 1792, laissait échapper la suprématie du monde, et perdait dans la Méditerranée, dans le golfe du Mexique, dans la mer des Indes, Malte, Tabago, Sainte-Lucie, l’île de France, Rodrigue et Séchelles.

Elle retrouvait son sol ; elle redevenait maîtresse d’elle-même ; elle allait enfin rallier ses enfants, encore dispersés dans les forteresses du nord et de l’est, dans les armées d’outre-Loire et dans les hôpitaux.

Le lendemain du départ des Cosaques, le père Cadet décida une chose : c’est qu’il voulait aller voir sa terre.

Le désir était bien naturel chez ce pauvre homme qui autrefois allait voir cette terre tous les jours, plutôt deux fois qu’une, et qui ne l’avait pas vue depuis plus de huit mois.

Il y avait longtemps qu’il s’essayait à ce grand voyage, en faisant chaque jour quelques pas de plus au bras de Madeleine ; mais, tant que les Cosaques avaient bivouaqué sur cette terre bien-aimée, il en avait, autant qu’il lui était possible, écarté ses yeux et éloigné son esprit comme eût fait Collatin de Lucrèce profanée, si Lucrèce eût survécu au crime de Tarquin.

Madeleine offrit au père Cadet de lui donner, comme d’habitude, l’appui de son bras ; mais le père Cadet refusa : il voulait être seul pour subir les émotions qui l’attendaient et s’y laisser aller tout à son aise.

Elle manifesta quelque crainte que le vieillard ne pût accomplir une si longue course, car il s’agissait de près d’un quart de lieue ; mais le père Cadet fit un effort, se redressa, traversa presque sans boiter la chaumière dans toute sa longueur, et demanda qu’on le soutînt seulement pour descendre le talus : le reste ne l’embarrassait point.

Madeleine le suivit longtemps des yeux ; mais, voyant qu’il avait gagné le tournant du chemin sans fléchir, elle s’en rapporta à l’énergique volonté du vieillard.

En effet, celui-ci continua sa route et arriva bientôt en vue de cette grande plaine dévastée.

Pendant près d’une lieue, on ne voyait plus rien que terre foulée aux pieds des hommes et des chevaux, restes de baraques à moitié démolies et de grandes taches noires indiquant la place où l’on allumait les feux.

C’était l’image vivante, ou plutôt morte de la désolation.

Le père Cadet secoua tristement la tête et poursuivit son chemin.

Mais, arrivé à l’endroit où devait être sa terre, cette terre qu’autrefois il voyait poindre sous son regard, cette terre dont il embrassait facilement mais fièrement les limites, arrivé, disons-nous, à l’endroit où devait être sa terre, il la chercha vainement.

Toute limite avait disparu ; plus de bornes, plus de fossés, plus aucune de ces marques qui disent au propriétaire : « Ceci et à toi, et ceci est à ton voisin. »

Le père Cadet essaya de lever ses deux bras au ciel, mais le bras gauche ne put accomplir le mouvement et retomba le long du corps, inerte et sans vie.

Deux larmes coulèrent de ses yeux ; un de ses bras ne pouvait plus agir, mais ses deux yeux pouvaient toujours pleurer.

— Oh ! mon Dieu, Seigneur, murmura le pauvre homme, faut-il à la fin de sa vie voir de pareilles calamités ?

Puis, comme ses souvenirs lui disaient qu’il devait être à la hauteur de sa terre, il quitta le chemin pour essayer, sous cette couche de boue et de paille, de retrouver les anciennes limites.

Un petit bois appartenant au voisin Mathieu pouvait l’aider dans cette recherche, mais il fallait retrouver aussi la place où il avait été.

Le bois était coupé.

Au fond du cœur, le père Cadet ne fut pas trop fâché de cet abatis. Ce bois, très fourré et plein d’épines, servait de repaire à une certaine colonie de lapins qui, terrés le jour, sortaient de leurs terriers la nuit pour venir grignoter les blés et les trèfles du père Cadet.

Quelques souches qui avaient été des troncs d’arbres et qui sortaient de terre indiquèrent au vieillard l’ancien gisement de ce bois, et par lui il parvint à retrouver à peu près une de ses limites.

Il était occupé à relever la seconde, lorsqu’il sentit qu’on lui frappait doucement sur l’épaule.

Il se retourna.

C’était l’homme qui lui avait vendu ses deux derniers arpents de terre et à qui il redevait seize cents francs.

Tout au contraire du père Cadet, triste, courbé en deux et tout cassé, le vendeur paraissait alerte et joyeux.

— Ah ! bonjour, cousin Maniquet et la compagnie, dit selon son habitude le père Cadet, quoique le cousin Maniquet fût absolument seul. Comment cela va-t-il ?

— Bien ! très bien ! répondit le cousin. Et vous, père Cadet ?

Le père Cadet secoua la tête.

— Oh ! moi, mal, très mal ! dit-il.

— Bon ! fit l’autre, on vous donnerait trente ans ; vous avez l’air d’un marié.

Le père Cadet secoua la tête plus tristement encore que la première fois.

Puis, sentencieusement :

— Cousin Maniquet, dit-il, il n’y a que l’âne qui porte le bât qui sente où le bât le blesse.

— Ah ! oui, je comprends ; vous voulez parler de votre paralysie ! Ah çà ! mais ils ne veulent donc pas aller, ce diable de bras et cette diablesse de jambe gauches ?

— Ce n’est pas cela, Dieu merci, ils vont encore, puisque la jambe, toute malade qu’elle est, m’a, comme vous le voyez, conduit jusqu’ici ; mais c’est la terre, cousin Maniquet, c’est la terre !

Et le père Cadet, plus mélancoliquement encore que les deux premières fois, secoua de nouveau la tête.

— Ah ! oui, la terre… je comprends.

— C’est-à-dire, cousin Maniquet, que j’en suis à chercher mes limites, et je ne les trouve plus, moi qui autrefois les aurais relevées les yeux fermés.

— Oh ! quant aux limites, que cela ne vous inquiète point, père Cadet, nous les trouverons.

— Comment ! nous les trouverons ? C’est bien difficile avec le changement qui s’y est fait !

— Ah ! oui, mais vous savez que, moi, je suis maraîcher à Vaumoise.

— Oui, je sais cela.

— Je vous ai même vendu les deux lopins de terre que j’avais ici, d’abord pour m’agrandir là-bas, et puis ensuite parce que je n’avais pas confiance dans cette terre, qui vient d’un couvent.

Le père Cadet poussa un soupir ; le cousin Maniquet avait mis le doigt sur une de ses blessures, et celle-là n’était pas la moins vive parmi celles qui étaient en train de saigner.

— Oui, dit-il, je crois que vous avez bien fait de vous en défaire.

— Et moi aussi, je le crois, dit le cousin. Je vous disais donc que, comme vous savez, je suis maraîcher à Vaumoise ; il en est résulté que, dès que les officiers m’eurent donné toute sûreté, je suis venu vendre mes légumes au bivouac.

— Ah ! fit le père Cadet.

— Oui, tous les jours une pleine voiture ; et, comme il paraît que le roi Louis XVIII leur a donné beaucoup d’argent pour le service qu’ils lui ont rendu, ils paient bien, ces gueux de Cosaques.

— Alors vous n’avez rien perdu à l’invasion ?

— Au contraire ! oh ! j’y ai gagné, moi, et je n’ai qu’un regret, c’est qu’au lieu de durer trois mois, cela n’ait pas duré trois ans.

— Il y en a d’autres pour qui cela eût été bien malheureux, cousin Maniquet.

— Ah dame ! vous savez, père Cadet, le malheur des uns fait souvent le bonheur des autres : il n’y a que la bonne et la mauvaise chance, voilà tout ; vous avez eu la mauvaise, j’ai eu la bonne ; une autre fois, ce sera le contraire.

— Mais, reprit le père Cadet, qui commençait à trouver peu de charme dans la conversation du cousin, comment, avec tout cela, m’aiderez-vous à retrouver mes limites ?

— Ce sera bien facile… Je venais donc tous les jours, ainsi que je vous ai dit, et, comme je me doutais de ce qui allait arriver, une fois j’ai apporté dans ma charrette une douzaine de piquets tout taillés, et je leur ai dit, aux Cosaques : « Ne faites pas attention, c’est que vous êtes sur ma terre, et, tandis que les limites sont encore visibles, je veux les marquer. – Ah ! ont dit ces messieurs, c’est trop juste. » Et ils m’ont laissé enfoncer mes piquets, de sorte que grâce à cette précaution nous retrouverons nos limites.

Ce pronom à moitié possessif inquiéta le père Cadet. Il regarda son interlocuteur en dessous ; puis, voulant avoir le cœur net de cette petite inquiétude :

— Vous êtes bien bon de prendre un pareil souci de mes intérêts, cousin, dit-il, bien bon, en vérité.

— Ah dame ! vous comprenez, fit Maniquet avec un geste plein de finesse, c’est que vos intérêts sont un peu devenus les miens, père Cadet.

— Comment cela ? demanda le bonhomme, dont les pommettes se colorèrent d’une légère rougeur.

— Sans doute ! vous avez encore deux paiements à me faire, n’est-ce pas ?

— Oui. Deux paiements de huit cents francs chacun.

— L’un à la Saint-Martin de cette année, et l’autre à la Saint-Martin de l’année prochaine.

— Vous savez vos dates, cousin Maniquet.

— Oh ! je suis un homme d’ordre.

— Mais qui a terme ne doit rien, observa timidement le père Cadet.

— Attendez… Je me suis donc dit comme cela : « La mauvaise chance est sur le père Cadet. Il est tombé paralytique ; son petit-fils Conscience est devenu aveugle ; les Cosaques sont campés sur sa terre, et ils lui ont saccagé la récolte de l’année… »

— Eh bien, après, cousin ?

— Après ?

— Oui.

— « Dame ; me suis-je dit, il est possible qu’à l’heure du paiement il soit gêné… »

Le père Cadet étouffa un soupir.

— « Huit cents francs, continua le cousin Maniquet, ça ne se trouve pas toujours sous le pied d’un cheval, et surtout d’un cheval de Cosaque. Eh bien ! s’il est gêné au point de ne pas pouvoir me payer ; eh bien ! ça pourra s’arranger. »

— Ah ! s’écria le père Cadet, comme le gage est bon, vous m’accorderez du temps, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, père Cadet, non ! ne vous fiez pas là-dessus. J’ai acheté de mon côté, et j’ai justement pris, pour payer, les époques où j’avais à recevoir. Oh ! non, père Cadet, non ! j’ai dû compter sur vous, qui avez toujours payé rubis sur l’ongle, comme on compte sur moi. Mettez-vous en mesure, cela vous regarde.

— C’est bien, dit le père Cadet d’une voix étranglée.

— Je me suis donc fait cette réflexions, continua le cousin : « Si le père Cadet, qui ne peut pas faire fonds sur la récolte de cette année, puisque la récolte est détruite ; si le père Cadet est gêné et ne me paie pas, en ma qualité de prêteur hypothécaire… » car, vous savez, j’ai hypothèque en premier sur vous, père Cadet ?

— Eh ! mon Dieu, oui, je le sais.

— « Eh bien donc, si le père Cadet ne me paie point, ça me coûtera, mais je serai forcé de faire vendre sa terre. »

Le père Cadet ferma les yeux et avala sa salive comme un homme qui a la corde autour du cou.

Le cousin Maniquet poursuivit avec son égoïsme d’usurier :

— « Or, comme la terre est dépréciée, attendu que tous ces imbéciles-là croient bonnement qu’on va rendre les biens aux nobles et aux calotins, j’aurai la terre pour rien ou pour pas grand-chose, pour un morceau de pain, et, dans ce cas-là, il n’y a pas de mal à ce qu’à tout hasard, je marque nos limites… » Voilà pourquoi j’ai enfoncé mes piquets.

À la grimace que fit le vieillard, on eût dit qu’un de ces piquets lui entrait dans la poitrine.

Maniquet continua :

— Ainsi vous pouvez être tranquille, père Cadet, notre terre ne sera pas confondue avec la terre du voisin, et nous la retrouverons, dans un an, meilleure qu’elle ne l’a jamais été ; car toute cette paille, toutes ces cendres, tout ce crottin, je n’ai pas besoin de vous dire que ça fait de fameux fumier. Oh ! elle avait besoin d’un an de friche et d’un peu d’engrais, notre pauvre terre ; vous l’aviez un peu surmenée, avouez ça, père Cadet… Eh bien ! qu’est-ce que vous avez donc ? est-ce que vous vous trouvez mal ?

Et le cousin Maniquet tendit les bras au vieillard chancelant, lequel fit un effort sur lui-même, écarta le cousin du bras qui lui restait, et dit :

— C’est bon… merci, cousin Maniquet, je suis bien aise que vous m’ayez prévenu de vos intentions ; vous savez le proverbe : « Un homme prévenu en vaut deux. »

— Alors vous me paierez à la Saint-Martin ? Tant mieux !

— Je ne dis pas cela, cousin.

— Alors vous ne paierez pas !

— Je ne dis pas cela non plus.

— Que dites-vous donc ?

— Je dis… je dis qu’il faudra voir.

On sait que c’était le mot du père Cadet.

— Eh bien voyez, dit le cousin Maniquet ; en attendant, je vais toujours rétablir les limites de notre terre. Adieu, père Cadet.

— Adieu, cousin et la compagnie, dit le vieillard.

Et, la mort dans le cœur, il s’achemina vers le village, traînant sa pauvre jambe paralysée et murmurant tout bas :

— Oh ! Seigneur Dieu, il ne manquait plus que cela ! Une si belle terre, qui m’a coûté, à moi, plus de quatre cents bons louis d’or ; ce gueux de Maniquet qui l’aurait pour un morceau de pain !

Et il ajoutait, plus bas encore :

— Oh ! ça ne sera pas ! je l’étranglerais plutôt avec la main qui me reste !

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