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Chapitre 7 Ce qui se passait en Europe, de l’année 1810 à l’année 1814

Au moment même où les yeux de Conscience se rouvraient pour rencontrer les yeux de Mariette fixés sur les siens, au moment même où les chastes lèvres des deux enfants se réunissaient dans un premier baiser, c’est-à-dire vers la dixième heure de la soirée du 9 novembre 1813, la grille du milieu des Tuileries s’ouvrait avec fracas devant trois voitures de poste, dont l’une attelée de six chevaux ; les trois voitures de poste traversèrent la cour au galop et s’arrêtèrent, la première sous la voûte, les deux autres extérieurement.

Des valets de pied, vêtus d’une livrée vert et or, s’élancèrent à la portière qui s’ouvrit, le marchepied s’abaissa, un homme vêtu d’une redingote grise recouvrant un uniforme vert, une culotte blanche et des bottes à l’écuyère, coiffé d’un petit chapeau dont la forme est restée un type, s’élança rapide, leva la tête vers l’escalier, aperçut sur le premier degré une femme blonde, mince, vêtue d’une robe de velours rouge et tenant dans ses bras un enfant rose et blond, gravit rapidement les escaliers, et, au milieu d’une foule de courtisans auxquels il n’adressa pas même un regard, enveloppant de ses bras la femme et l’enfant, les entraîna dans un boudoir tout tendu de cachemire vert et dont il referma la porte derrière lui en disant avec un soupir :

— Ah ! ma foi, il sera temps d’être empereur demain. Ce soir, soyons mari, soyons père, soyons homme. Ah ! ma bonne Louise ! Ah ! mon pauvre enfant ! nous voilà donc encore réunis.

Cinq minutes après, le grand chambellan se présentait dans le grand salon et disait :

— Messieurs, Sa Majesté l’empereur vous remercie de votre zèle, mais il est fatigué ce soir et ne recevra que demain.

Et tous ces hommes chamarrés d’or s’inclinèrent et sortirent silencieusement, respectant la fatigue du maître.

Car cet homme devant qui la grille des Tuileries venait de s’ouvrir, cet homme qui voulait être homme, mari et père une nuit avant de redevenir empereur, c’était Napoléon.

Hélas ! depuis trois ans, il s’était fait de grands changements dans sa fortune.

Si jamais créature humaine avait reçu du ciel une mission providentielle, ce fut le vainqueur de Marengo et le vaincu de Leipzig.

Jusqu’en 1810, c’est-à-dire tant qu’il avait représenté les intérêts populaires de la France, tout avait réussi à cet homme.

En 1810, il répudie Joséphine et épouse Marie-Louise, c’est-à-dire qu’il rompt avec la France et essaie de pactiser avec l’étranger.

Alors tout commence à réagir contre lui.

Il est vrai que rien ne lui résiste encore.

Le Portugal a communiqué avec les Anglais, et il a envahi le Portugal.

Godoï a manifesté des sentiments hostiles par un armement, et il a forcé Charles IV d’abdiquer.

Pie VII a fait de Rome le rendez-vous général des agents de l’Angleterre, il a traité Pie VII comme un souverain temporel et l’a déposé.

La nature a refusé des enfants à Joséphine, il a oublié la compagne de ses premières années, l’ange de ses premières gloires, et il a répudié Joséphine.

La Hollande, malgré ses promesses, est devenue un entrepôt de marchandises anglaises, et il a dépossédé son frère Louis de son royaume, et a réuni la Hollande à la France.

Alors il s’est trouvé, non pas à l’apogée de sa force, car déjà une partie de sa force est épuisée, mais à l’apogée de sa puissance.

Alors l’empire français, ressuscitant le monde romain d’Auguste ou l’empire franc de Charlemagne, a compté jusqu’à cent trente départements.

Alors il s’est étendu de l’Océan breton aux mers de la Grèce, du Tage jusqu’à l’Elbe.

Alors cent vingt millions d’hommes obéissant à une même volonté, soumis à un pouvoir unique, conduits dans une même vue, ont crié : « Vive Napoléon ! » en huit langues différentes.

Enfin, le 20 mars 1811, cent un coups de canon ont annoncé à ses sujets qu’un héritier venait d’être donné au maître du monde.

C’est la dernière faveur de la fortune qui veut l’aveugler.

Ainsi dans sa pitié la justice couvre d’un bandeau les yeux de l’homme qu’elle conduit à la mort.

— Sire, il y a des limites aux prospérités humaines, vous avez été vous heurter, au Midi, à ces sables ardents qui font un océan innavigable, et vous avez été obligé de revenir sur vos pas. Sire, vous allez maintenant vous heurter, au Nord, à ces glaces polaires qui vous repousseront plus mutilé que ne l’ont fait les sables du Midi.

N’importe ! la Providence le pousse, il ira en avant.

D’ailleurs cet homme, qui a fait la guerre à l’Europe tout entière, n’a-t-il pas maintenant, moins la Russie à laquelle il va faire la guerre, l’Europe tout entière pour lui ?

L’Autriche, qu’il a battue à Austerlitz, ne lui fournit-elle pas trente mille hommes ?

La Prusse, qu’il a battue à Iéna, ne lui en fournit-elle pas vingt mille ?

La Confédération du Rhin, dont il s’est fait le protecteur, ne lui en fournit-elle pas quatre-vingt mille ?

L’Italie, dont il s’est fait le roi, ne lui en fournit-elle pas vingt-cinq mille ?

Enfin le sénatus-consulte n’a-t-il pas divisé la garde nationale en trois bans pour le service de l’intérieur, et, outre l’armée gigantesque qui s’achemine vers le Niémen, n’a-t-il pas mis à sa disposition cent cohortes de mille hommes chacune ?

Aussi, le 22 juin 1812, éclate cette proclamation adressée à six cent mille hommes, c’est-à-dire à la plus magnifique armée qui ait jamais, même du temps d’Attila, marché sous les ordres d’un seul chef :

« Soldats !

» La Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l’Angleterre : elle viole aujourd’hui ses serments et ne veut donner aucune explication de son étrange conduite que les aigles françaises n’aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. Nous croit-elle donc dégénérés ? Ne serions-nous plus les soldats d’Austerlitz ? elle nous place entre le déshonneur et la guerre ; le choix ne saurait être douteux : marchons en avant, passons le Niémen, portons la guerre sur le territoire de la Russie, elle sera glorieuse aux armées françaises, et la paix que nous conclurons mettra un terme à la funeste influence que le cabinet moscovite exerce depuis cinquante ans sur les affaires de l’Europe. »

Et cependant, en arrivant sur les bords de ce fleuve, où cinq ans auparavant Alexandre lui avait juré une amitié éternelle, où il avait rêvé avec lui la conquête de l’Inde et l’anéantissement de la puissance anglaise, il s’arrêta pensif et immobile.

Puis, passant la main sur son front :

— La fatalité entraîne les Russes, murmura-t-il ; que les destins s’accomplissent !

C’étaient ses destins à lui qui allaient s’accomplir ; c’était lui qui, sans s’en apercevoir, était entraîné par la main toute-puissante, non pas de la fatalité, mais de la Providence.

Il fallut trois jours à cette armée pour traverser le Niémen. Mais bientôt il commença de lire dans le plan de campagne russe comme dans un livre ouvert ; ce n’étaient point les trois mots de flamme écrits dans une langue inconnue sur les murs du festin, c’était la menace ouverte de l’avenir.

Les Russes se retiraient devant lui et ruinaient tout en se retirant, moissons, châteaux, chaumières. Six cent mille hommes s’avançaient dans ces mêmes déserts qui, cent ans auparavant, n’avaient pu nourrir Charles XII et ses vingt mille Suédois ; du Niémen à Witepsk, on marche à la lueur d’un perpétuel incendie ; on ne rencontre ni soldats, ni généraux, ni armée. Terrible guerre où l’on cherche vainement des hommes devant soi, et où l’on ne trouve que le génie de la destruction.

Aussi, arrivé à Witepsk, ne comprenant rien à cette guerre, où il ne frappe que le vide, se jette-t-il, écrasé, dans un fauteuil, et, faisant venir le comte Daru :

— Je reste ici, dit-il ; je veux m’y reconnaître, y rallier, y reposer mon armée et organiser la Pologne. La campagne de 1812 est finie, celle de 1813 fera le reste. Pour vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici, car nous ne ferons pas la folie de Charles XII.

Puis, se retournant vers Murat :

— Plantons nos aigles ici, lui dit-il ; 1813 nous verra à Moscou, 1814 à Saint-Pétersbourg ; la guerre de Russie est une guerre de trois ans.

C’est son ancien génie, le génie des premiers jours, le génie d’Arcole, des Pyramides et de Marengo, qui lui souffle ces conseils. Mais il oublie que, pareil au Juif Errant, il est marqué du sceau fatal et qu’à l’encontre de la voix de ce bon génie, une voix providentielle, qui a besoin de sa chute pour faire de cette chute la liberté du monde, lui crie incessamment : « Marche ! marche ! marche ! »

En effet, pour le faire manquer à cette résolution qui l’inquiète, Alexandre n’a qu’à lui montrer les soldats qu’il lui a cachés jusqu’à présent. Comme un joueur endormi qui se réveille au premier bruit de l’or, au premier bruit de la fusillade, Napoléon s’éveille, s’élance à la poursuite de ces soldats de l’existence desquels il commençait à douter.

Le 14 août, il les joint et les bat à Kranoë ; le 18, il les chasse de Smolensk, qu’il laisse en flammes ; le 30, il s’empare de Viazma, dont il trouve les magasins détruits. Enfin, comme il pourrait encore revenir en arrière, comme cette magnifique armée pourrait échapper à cette destruction que Moscou lui prépare, on lui fait savoir, ainsi que dans un cartel, que l’armée russe, commandée par le vainqueur des Turcs, l’attendra à Borodino, sur les rives de la Kolocza.

Le cartel est accepté, et le 6 septembre, à trois heures du matin, les deux armées sont en présence.

Mais Dieu commence à retirer sa main de lui. Vainement, comme un doux et charmant présage, le portrait de son fils, peint par Gérard, lui est-il apporté par M. de Bausset, avec des lettres de Marie-Louise : après l’avoir exposé un instant devant sa tente à l’adoration de ces rois et de ces princes, de ces ducs, de ces maréchaux qui servent sous ses ordres, il est pris d’une de ces mélancolies sombres comme en ont eu César et Charlemagne, et, faisant un signe de la main :

— Rentrez dans ma tente le portrait de cet enfant, dit-il, c’est lui montrer trop tôt un champ de bataille.

Et il a raison, car nul champ de bataille ne sera plus sanglant, nulle victoire ne sera plus indécise, nul Te Deum n’aura été acheté si cher.

Onze généraux demeurent couchés sur cette terre inculte, dure à l’épée comme à la charrue.

À partir de ce moment, il est perdu ! Pareil à ce vaisseau qui navigue dans les mers polaires, déjà les glaçons qui doivent l’envelopper flottent autour de lui.

Alors il entre à Moscou, cette capitale qu’il ne devait occuper que l’année suivante, il l’escompte et s’en empare dès la première année.

Mais Moscou n’est pas une capitale comme toutes les autres ; pour avoir conquis Moscou, on n’a pas conquis la Russie.

Dès le soir de son entrée dans Moscou, Moscou s’est révélée à lui par ses incendies.

Alors c’est là que le doute le saisit, que l’hésitation le prend ; doute terrible, hésitation fatale qu’il n’a pas connus au 18 Brumaire, et qu’il connaîtra en 1814 à Fontainebleau, en 1815 à l’Élysée ! Alors, au lieu de prendre un parti, au lieu de marcher sur Pétersbourg ou de revenir sur Paris, au lieu d’établir ses quartiers d’hiver au cœur de la Russie comme César faisait au sein de la Gaule, il s’amuse à négocier avec Alexandre, qui le tient un mois en suspens à Moscou ; trois mois précieux, temps perdu, perte irréparable, heures suprêmes écoulées entre l’incendie et les glaces !

Enfin, le 22 octobre, Napoléon est sorti de Moscou ; c’est le premier pas qu’il a fait en arrière.

Maintenant il ira à reculons jusqu’à Waterloo.

Le 23, le Kremlin saute.

Pendant onze jours encore, la retraite s’opère sans trop grands désastres. Mais tout à coup, le 7 novembre, le thermomètre descend de cinq degrés à dix-huit au-dessous de la glace.

Dieu laissera du moins à l’orgueil du victorieux cette consolation qu’il a été vaincu par les éléments, et non par les hommes. Mais aussi quelle défaite !

C’est un désastre qui égale nos plus grandes victoires : c’est Cambyse enveloppé dans les sables d’Hammon, c’est Xerxès repassant l’Hellespont sur une barque ; c’est Varron ramenant à Rome les débris de l’armée de Cannes.

Le 23, le Kremlin saute.

Vingt jours, vingt jours mortels s’écoulèrent sous un ciel de neige, sur une terre de neige, double linceul étendu sur notre tête et sous nos pieds.

Pendant ces vingt jours, l’armée sema sur sa route deux cent mille hommes et cinq cents pièces de canon, puis elle vint aboutir à la béante Bérésina comme un torrent à un gouffre.

Le 5 décembre, tandis que les restes de l’armée agonisent à Wilna, Napoléon monte dans un traîneau, part de Smorgoni, et, le 18 au soir, se présente dans une mauvaise calèche aux portes des Tuileries, que l’on refusait de lui ouvrir.

On le croyait encore à Wilna.

Le surlendemain, les grands corps de l’État vinrent le féliciter sur son arrivée.

Le 12 janvier 1813, un sénatus-consulte mit à la disposition du ministre de la guerre trois cent cinquante mille conscrits.

Le 10 mars, on apprit la défection de la Prusse.

Pendant quatre mois, la France sembla transformé en une place d’armes.

Les trois cent cinquante mille conscrits étaient enrégimentés ! On avait tout pris, tout enlevé, excepté les fils uniques de femmes veuves.

De pauvres parents qui avaient usé leur fortune à acheter un, deux et quelquefois trois remplaçants à leur enfant, se voyaient arracher cet enfant, sans moyen aucun de le disputer, cette fois, au canon ennemi.

Les mères pleuraient et commençaient à murmurer ; elles trouvaient que ces mots sonores avec lesquels on bâtissait des proclamations étaient un médiocre baume à de si profondes blessures.

Mais peu lui importait à lui, ce géant de la guerre qui ne savait vivre que dans l’atmosphère des champs de bataille, au milieu de la flamme et de la fumée !

Aussi, le 1er mars 1813, il était à Lutzen, se disposant à attaquer les armées russe et prussienne avec deux cent cinquante mille hommes, dont deux cent mille lui étaient fournis par cette malheureuse France presque épuisée et cinquante mille par les Saxons, les Westphaliens, les Wurtembergeois, les Bavarois et le grand-duché de Berg.

Le géant qu’on croyait abattu s’était relevé, prêt, non seulement à soutenir, mais à commencer la lutte.

Antée avait touché cette mère généreuse et féconde qu’on appelle la terre de France.

Mais la pente sur laquelle il roule est trop rapide pour qu’il s’arrête longtemps ; un instant il se retient et se cramponne aux victoires de Lutzen, de Bautzen et de Würchen.

Là, il laisse deux de ses plus fidèles compagnons, Duroc et Bessières ; puis, dans l’ordre des dates sanglantes, vient Leipzig, de terrible mémoire. Leipzig, où l’on tire cent dix-sept mille coups de canon du côté des Français seulement ; c’est onze mille de plus qu’à Malplaquet ; Leipzig, où nous laissâmes trente-cinq mille morts sur le champ de bataille !

Comprenez-vous, peuples ? comprenez-vous, mères ? comprenez-vous, mon Dieu ? trente-cinq mille morts !… Il est vrai que l’on se battit trois jours !

Chaque coup de canon français coûta deux louis ; qui nous dira ce que chaque coup de canon russe, prussien ou saxon coûta de larmes !

Ô Charlemagne ! voici encore un de tes pairs couché à cet autre Roncevaux : Poniatowski s’est noyé dans l’Elster !…

Mais n’importe, le 1er novembre Napoléon envoie vingt drapeaux à Paris : triste et dernier mensonge de l’orgueil qui, pour la seconde fois, va être obligé de s’avouer vaincu !

Dans cette dernière campagne, au reste, on n’a guère perdu que cent mille hommes tués, trente mille prisonniers, trois cent pièces de canon et deux mille chariots…

Mais aussi elle a été courte : elle a duré du 1er mai au 30 octobre.

Cinq mois !

En arrivant à Erfurt, le 23 septembre, l’armée française était réduite à quatre-vingt mille hommes.

Le 30, elle avait rencontré l’armée austro-bavaroise rangée devant Hanau et lui interceptant le chemin de Francfort.

Elle lui avait passé sur le ventre en lui tuant six mille hommes, et, les 6 et 7 novembre, elle avait traversé le Rhin.

Enfin, le 9 novembre, comme nous l’avons raconté en commençant ce chapitre, au moment où les yeux de Conscience se rouvraient pour rencontrer ceux de Mariette fixés sur les siens, au moment même où les chastes lèvres des deux enfants se réunissaient dans un baiser, Napoléon, fugitif pour la seconde fois, rentrait au château des Tuileries.

Peut-être se demandera-t-on quel rapport le moderne César, le nouvel Hannibal peut avoir avec les humbles enfants dont nous venons de raconter l’histoire, et comment les événements terribles que nous avons enregistrés peuvent avoir une influence sur la vie obscure et cachée de deux pauvres paysans d’Haramont ?

Nous allons le dire en deux mots.

Arrivé le 9 novembre, le 10, Napoléon se présente au sénat.

« Messieurs, dit-il, toute l’Europe marchait avec nous il y a un an. Toute l’Europe marche aujourd’hui contre nous. J’ai besoin de soldats. »

Aussitôt une nouvelle levée de trois cent mille hommes fut décrétée.

Dans cette levée étaient compris les fils uniques de femmes veuves, de dix-huit à vingt-cinq ans.

Conscience avait dix-huit ans et était fils unique de femme veuve.

Ne savez-vous pas que la foudre, ce jouet de Dieu qui gronde au haut du ciel, s’abat parfois sur les plus humbles chaumières ?

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