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Chapitre 8 L’impôt du sang

Au reste, ils étaient bien loin de se douter du malheur qui les menaçait, les deux enfants que l’amour venait de toucher de sa baguette d’or ; ils ignoraient ce qui se passait dans le reste du monde, et, depuis huit jours à peu près qu’ils avaient appris qu’ils s’aimaient, ils étaient tellement occupés d’eux-mêmes, qu’à peine savaient-ils ce qui se passait dans le village.

Pauvres cœurs naïfs ! ils ne s’occupaient pas de la grande société qui tourbillonne dans les villes, et, ne s’occupant pas d’elle, ne lui demandant rien, ils croyaient qu’elle ne s’occuperait jamais d’eux et continuaient de vivre dans leur douce espérance et dans leur foi sainte.

Un dimanche, en sortant de la messe, les paysans du village d’Haramont virent à l’angle de la place un papier imprimé, affiché tout nouvellement.

Ils s’approchèrent et lurent.

C’était un arrêté du préfet, qui fixait le tirage de la conscription pour le département de l’Aisne au dimanche suivant, vingt-six novembre.

Il fallait, pour le seul canton de Villers-Cotterêts, cent deux hommes.

Le canton était tellement épuisé par les levées précédentes, qu’il n’en fournissait, en tout, que quatre cent quatre-vingts.

Bien peu, excepté les infirmes, avaient donc chances pour échapper.

L’autorité municipale avait fait afficher cet arrêt, comme nous l’avons dit, pendant que les fidèles étaient à l’église, afin qu’en sortant de prier Dieu, les mères eussent plus de force pour supporter la terrible nouvelle.

Aux sanglots qui éclatèrent de tous côtés après la lecture faite, on eût pu croire que cette fois la consolation divine était impuissante.

Il eût fallu voir, dans chaque chaumière, dans chaque misérable logis, l’arrachement des mères… on eût dit un second accouchement, plus terrible que celui où l’enfant fit son premier départ de leurs entrailles sanglantes. 1792 avait vu quelque chose de pareil : mais, en 1792, ce n’était pas pour l’ambition d’un homme que l’on mourait, c’était pour le salut de la patrie !

Où cet homme s’arrêterait-il ? N’en avait-il pas assez dévoré, de beaux et braves jeunes gens ? Depuis le temps qu’il faisait couler le sang et les larmes, il devait en avoir jusqu’aux genoux !

Les deux enfants étaient sortis ensemble de l’église, sans rien voir, sans rien entendre de ce qui se passait autour d’eux. Ils étaient rentrés dans la chaumière de dame Marie, celle où ils se tenaient de préférence, car le vieux père Cadet effarouchait un peu leurs jeunes amours.

D’ailleurs, il avait déjà dit : « Il faudra voir. »

Mais il n’avait pas dit : « Oui. »

Ils étaient assis côte à côte, les mains les unes dans les autres, ils n’entendaient pas cette rumeur qui courait par tout le village ; ils n’eussent point entendu la foudre grondante au-dessus de leurs têtes, et cependant ils parlaient si doucement, que quelqu’un qui eût été à l’autre bout de la chambre eût eu peine à distinguer si le bruit de leurs lèvres était celui de paroles échangées à voix basse ou simplement le mélange de deux souffles, le murmure de deux haleines.

Tout à coup, Madeleine apparut éplorée, les bras ouverts, en s’écriant :

— Mon enfant ! mon pauvre enfant !

Conscience leva ses grands yeux bleus ; sa mère l’avait arraché à Mariette ; le pressant contre sa poitrine, elle le couvrait de baisers.

— Ma mère, demanda-t-il, quel malheur est-il donc arrivé, que vous pleurez ainsi ?

— Oh ! le plus grand de tous pour une mère, mon pauvre enfant ! s’écria la malheureuse femme.

Conscience la regarda avec étonnement.

Mariette était tremblante, elle devinait quelque catastrophe.

— Mais tu ne sais donc pas ?… Mariette, reprit la pauvre mère, il va nous le prendre ! il va nous le faire tuer comme Guillaume !… Oh ! Jésus Dieu ! n’est-ce pas un sacrilège de prendre ainsi le fils quand il a déjà pris le père ?… Oh ! mon pauvre Guillaume ! oh ! mon cher Conscience !

Mariette commençait à comprendre, et, pâlissante, ne pouvait autre chose que murmurer de ses lèvres tremblantes le saint nom de Dieu, ce nom qui jaillit de notre âme au choc de toute douleur, parce qu’il est la source de toute consolation.

— Ah ! dit Conscience, qui avait tout deviné, et pour quand, ma mère ?

— Pour dimanche prochain… J’aurais cru qu’il laisserait au moins aux pauvres veuves leur dernier soutien, leur suprême consolation !… Oh ! il n’a pas pitié des mères… il sera puni dans son enfant !

Hélas ! à la même heure, un cri pareil s’élevait par toute la France ; ce cri, cette malédiction, nous l’avons entendue, et nous nous la rappelons encore.

Mon Dieu ! n’est-il pas tombé, ce César, cet empereur, ce demi-dieu, parce que, vous aussi, vous l’avez entendue, cette malédiction universelle ?

Les heures s’écoulèrent et firent dans les deux chaumières la douleur moins bruyante, mais non moins profonde. Dame Marie pleurait à la fois sur Mariette et Conscience. Le père Cadet, qui avait appris la nouvelle en revenant de sa vigne, semblait en quelques heures être devenu octogénaire.

De temps en temps, cependant, une lueur d’espoir descendait au milieu de cette muette douleur, comme un rayon chaud du jour pénètre par une gerçure dans une cave humide et glacée : une dizaine de numéros les plus élevés seraient bons peut-être, et il était possible que Conscience prît un de ces dix numéros-là.

Les deux mères commencèrent une neuvaine ; Mariette fit vœu d’aller avec Conscience en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, si le ciel lui accordait la faveur d’un de ces bons numéros.

Le père Cadet disait ce qu’on l’eût cru incapable de dire :

— Mordié ! je donnerais cent écus pour que Conscience prît un bon numéro.

Conscience consolait tout le monde, jusqu’à petit Pierre, qui pleurait parce qu’il voyait les autres pleurer.

— Ma mère, disait Conscience, tranquillise-toi, tu sais bien que le bon Dieu m’aime. D’ailleurs mon père est mort, c’est une dette payée. Tout le monde n’y reste pas comme lui… témoin Bastien qui est revenu… Je reviendrai aussi, ma mère… peut-être avec une pension, peut-être avec la croix !… Je reviendrai, dame Marie, soyez tranquille… Mariette priera pour moi… et je sais que les anges du ciel penchent la tête du côté de sa prière.

— Oh ! s’écriait Madeleine, tu dis tout cela pour me consoler, mon enfant… Et un tel, un tel, un tel, sont-ils revenus, dis ? Sait-on même où ils sont ? Non, ils ont disparu sans qu’on ait retrouvé leur trace.

Et la pauvre mère citait des noms d’enfants du village, partis comme Guillaume était parti, comme Conscience allait partir, et qui n’étaient jamais revenus, et que leurs mères pleuraient encore.

De temps en temps, Bastien, lui aussi, apparaissait ; il savait que sa présence était une consolation parce qu’elle était une espérance ; seulement, comme sa sympathie était mêlée de jurons d’autant plus énergiques qu’il s’attendrissait davantage, les femmes, par une susceptibilité religieuse, avaient peur que ces jurons n’effarouchassent l’ange gardien de leurs deux chaumières.

Pendant huit jours, à part les voyages des deux enfants et de Bernard à la ville, tout fut trouble et confusion dans les deux maisons.

Les deux mères, qui avaient tant déploré le malheur de la pauvre Julienne, dont les bâtiments et les récoltes avaient été brûlés, eussent voulu comme elle voir leur chaumière en cendres et tenir leurs enfants entre leurs bras, à cet âge où l’enfant échappe encore aux lois humaines et ne relève que de Dieu.

Le père Cadet négligeait sa terre, il se promenait de long en large devant la porte de sa chaumière vide : car les mères et les enfants se tenaient de préférence dans la chaumière de dame Marie ; par intervalles, il levait les yeux au ciel, puis quelquefois, saisissant de sa main crispée le cep de vigne qui montait devant sa maison, il demeurait, pendant un temps que sa pensée avait cessé de mesurer, taciturne, immobile, la tête baissée vers la terre comme s’il eût regardé dans un tombeau.

Les animaux eux-mêmes partageaient cette tristesse. Pierrot sortait sa tête curieuse aux longues oreilles tendues par la fenêtre de l’étable. Tardif et la Noire échangeaient de longs mugissements.

Bernard quittait moins que jamais Conscience. On eût dit que le pauvre animal, devinant qu’il allait bientôt être séparé de son maître, ne voulait pas perdre un seul des derniers instants qu’il avait à passer avec lui.

Le dimanche fatal arriva.

La nuit qui l’avait précédé, personne ne s’était couché dans les deux chaumières, excepté le père Cadet, excepté le petit Pierre : le vieillard et l’enfant, ces deux faibles créatures qui ont besoin de sommeil ; l’enfant, parce qu’il touche encore à la nuit du passé ; le vieillard, parce qu’il va rentrer dans la nuit de l’avenir.

Quand l’Angelus sonna, les deux mères se levèrent et allèrent faire leur prière à l’église : dame Marie au maître-autel ; Madeleine devant le tableau objet de sa vénération.

Hélas ! tout ce qui lui avait été une consolation jusque-là lui devenait une terreur. Ce signe que faisait Jésus à l’enfant de venir jusqu’à lui ne signifiait-il pas que Conscience était prédestiné à une mort prématurée ? Aller à Jésus, n’était-ce pas monter au ciel ?

Pendant ce temps, les deux enfants étaient restés ensemble.

— Mon Dieu ! disait Mariette, est-ce que, si tu tombes au sort, Conscience, il n’y aura pas un moyen d’échapper à notre malheur ?

— Mariette, disait Conscience, il y a toujours un moyen d’échapper au malheur, c’est de savoir le supporter. Tu m’aimes, n’est-ce pas, Mariette ?

— Oh ! oui !

— Tu crois bien que, de mon côté, je t’aime, n’est-ce pas ?

— J’en suis sûre, de cela, Conscience.

— Eh bien ! ma chère Mariette, tout est dans ces deux mots-là, vois-tu ; ils peuvent me prendre, me séparer de toi, m’habiller en soldat, m’envoyer à la guerre, me faire tuer même, ils n’empêcheront pas qu’en partant je ne pense à toi ; qu’en me battant je ne pense à toi ; qu’en mourant je ne pense à toi.

— En mourant ! tu vois bien, s’écriait Mariette tout en larmes, en mourant ! tu penses donc à mourir ?

Et la pauvre enfant levait ses deux mains jointes au ciel et laissait tomber ses deux bras autour du cou de Conscience.

— Mourir ! mourir ! mourir ! disait-elle.

— Hélas ! je le sais bien, disait Conscience, mourir, c’est se quitter pour quelque temps, mais enfin, Mariette, ce n’est pas s’oublier, il n’y a que l’oubli qui soit une séparation véritable. Vois ma mère, il y a dix-neuf ans que mon père est mort, eh bien ! il ne s’est pas passé un jour sans qu’elle me parlât de lui, une heure sans qu’elle y pensât. De son côté, mon père la voit, il sourit à cette fidélité sainte, il lui tend des bras invisibles, qu’elle ne verra et ne sentira qu’au moment de la mort ; voilà pourquoi ceux qui meurent meurent en souriant, Mariette, tandis que ceux qui les assistent pleurent : c’est que les mourants voient déjà ce que les vivants ne voient pas encore.

— Mon Dieu ! Conscience, qui t’a donc appris à dire des choses à la fois si belles et si tristes ?

— Mariette, tu sais bien que j’étais enfant de chœur.

— Eh bien ?

— Eh bien ! j’assistais M. le curé quand il allait porter l’extrême onction.

— Oui, comme les autres enfants de chœur ; mais pourquoi les autres enfants de chœur ne disent-ils point sur la mort et la vie de belles choses comme tu en dis, toi, et qui cependant, toutes belles qu’elles sont, font pleurer ?

— C’est que je vois, moi, Mariette, des choses que les autres ne voient pas ; tu sais bien, dit naïvement Conscience, tu sais bien, Mariette, que je suis innocent.

— Oui, ils disent cela, reprit Mariette.

— Eh bien ! je te disais donc que, quand j’accompagnais monsieur le curé au lit des mourants, je voyais une chose que monsieur le curé ne voyait pas lui-même.

— Que voyais-tu, Conscience, tu me fais peur, mon Dieu ! voyais-tu la mort ?

Conscience sourit, et, secouant la tête, l’œil fixe comme si cet œil était doué de la double vue :

— Non, au contraire, Mariette ; je voyais la vie éternelle. Vois-tu, Mariette… (la jeune fille se rapprocha frissonnante de lui), il y a toujours un moment où, avant qu’il les ferme pour toujours, celui qui va mourir tient ses yeux fixes, immobiles ; sa respiration est suspendue ; il fait de tout son corps une espèce de mouvement comme pour s’élancer en avant ; ses lèvres frissonnent et remuent comme pour dire : « Oui, Seigneur, me voici ! » Eh bien ! ce moment, Mariette, c’est le passage entre ce monde et l’autre, c’est la ligne qui sépare l’espace de l’infini, le temps de l’éternité, la nuit du jour ; c’est… Tiens, Mariette, regarde, c’est ce qui se passe au ciel dans ce moment, c’est la lumière qui lutte contre les ténèbres, c’est le soleil qui se révèle par un premier rayon. Oh ! ce regard des mourants, Mariette, ces yeux nageant dans le vide comme les nôtres nageaient tout à l’heure dans la nuit, puis se fixant enfin sur le soleil du monde inconnu comme les nôtres se fixent en ce moment sur celui de notre monde réel, Mariette, ce regard disait : « Mon Dieu, l’espérance de toute ma vie n’a donc pas été trompée ; mon Dieu, vous êtes donc derrière le voile de la vie, comme derrière le voile de la nuit est le jour. Seigneur, me voici prêt à rentrer dans votre sein dont je suis sorti et à vous rendre immortelle l’âme immortelle que vous m’avez prêtée. »

— Oh ! Conscience, Conscience, que ne disais-tu cela aux pauvres mourants ? comme tu les eusses consolés !

— Je n’avais pas besoin de le leur dire, Mariette, puisque ce que je pensais, ils le voyaient, eux.

— Hélas ! tout cela est bien beau, dit Mariette en fondant en larmes, et cependant tout cela ne me consolera point, car, si tu tombes au sort, Conscience, car, si tu pars, tu ne seras plus là pour me le dire.

— Espérons ! dit Conscience en serrant la main de la jeune fille : voici nos mères qui viennent de prier Dieu.

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