Chapitre 9 Le maire, le médecin et l’inspecteur des forêts de Villers-Cotterêts
Nous l’avons dit, le tirage se faisait à la ville.
Tous les matins, on le sait, Mariette, Conscience et Bernard allaient y porter leur lait.
La simplicité de la vie de ces braves gens était telle que, si terrible que fût ou dût être cette journée pour eux, elle commença, comme les autres, entrant par les mêmes détails dans le total des jours bons ou mauvais que leur devait accorder le Seigneur.
Seulement, comme les deux enfants étaient fort aimés, comme on les voyait toujours ensemble, sans que jamais il fût venu à personne l’idée de suspecter l’innocence de leur chaste amour, comme on savait que, ce jour-là même, le tirage de la conscription avait lieu, en les voyant si tristes, chacun sympathisa avec cette tristesse.
Ce fut d’abord chez le maire, magistrat jovial qui les fit entrer et qui essaya de donner bon espoir à Conscience, en lui faisant quelques grosses plaisanteries sur la manière de prendre les bons numéros. Ces plaisanteries firent sourire tristement Conscience et pleurer Mariette.
Quand il vit l’effet produit par ses plaisanteries, le maire s’arrêta ; c’était une brave et excellent homme.
— Voyons, mon ami, dit-il à Conscience, comme vous êtes un innocent… Oh ! ne vous fâchez pas de ce que je dis, c’est pour votre bien.
Conscience sourit.
Le maire continua :
— Comme vous êtes un innocent, peut-être vous êtes-vous trompé ; peut-être ne savez-vous pas bien votre âge ; peut-être, dame ! si vous aviez un an de moins, par hasard, trouverait-on moyen de remettre cela à l’année prochaine ; et d’ici à l’année prochaine, hum ! hum ! hum ! (il entonna les premières notes d’une petite chanson), d’ici à l’année prochaine, il passera de l’eau sous les ponts.
Conscience secoua la tête.
— C’est vrai, monsieur Mussart, dit-il – le maire de Villers-Cotterêts s’appelait Nicolas-Brice Mussart –, c’est vrai, je suis un innocent, mais cependant je sais mon âge. Je suis né le 10 mars 1796 ; nous sommes aujourd’hui le 26 novembre 1813 ; j’ai donc aujourd’hui dix-huit ans et huit mois, et me trouve dans les conditions de la loi.
— De la loi, de la loi, murmura le brave homme de maire, comme s’il y avait une loi qui autorisât de prendre les enfants à leur mère pour les envoyer à la boucherie, surtout quand elles n’ont que celui-là et que celui-là est un pauvre innocent. Va ! Conscience, va ! mon enfant, Dieu est là qui corrige les lois des hommes, et qui, lorsqu’ils les font par trop cruelles, renverse ceux-là qui les ont faites.
— Je le sais, monsieur, dit Conscience, et je suis bien aise que vous le sachiez aussi : cela prouve que vous marchez dans la route du Seigneur.
— Tiens ! tiens ! dit le maire en le regardant s’éloigner, il aura entendu dire cela au curé de son village.
Et, reprenant sa petite chanson :
Toinette, dit-il, le déjeuner pour neuf heures, attendu que le tirage commence à onze, et allez dire à Hiraux de venir manger une omelette au lard avec moi.
Puis, rentrant dans son cabinet :
— Avez-vous vu ce petit bonhomme ? comme il vous a dit cela ; c’est que, parole d’honneur, l’abbé Grégoire n’aurait pas mieux répondu.
Pendant ce temps, Conscience et Mariette continuaient leur tournée, et, après avoir servi quelques pratiques, étaient arrivés chez le médecin de l’endroit.
Là, ce fut la femme qui voulut les voir.
— Eh bien ! mes pauvres enfants, dit-elle, c’est donc aujourd’hui le grand jour, le jour douloureux.
Mariette se mit à pleurer.
— Heureusement, madame Lécosse, dit Conscience, vos enfants sont encore petits, à vous !
— Oui, certainement, il y en a un qui a dix ans, et l’autre huit, mais voilà déjà qu’il les prend, cette année, à dix-huit ans. L’année prochaine, il les prendra à seize ; l’année d’ensuite, à quatorze peut-être : on en tue tant, de ces pauvres malheureux ! Tu vois bien que, dans trois ou quatre ans, mon pauvre Conscience, j’en serai où en est ta mère… Ah ! c’est bien triste !
Et madame Lécosse essuya au coin de son œil une larme à la fois égoïste et sympathique.
— Madame, dit Mariette encouragée, est-ce que Conscience ne pourrait point parler à monsieur Lécosse ?
— Si fait, mon enfant ?… Pourquoi ?
— Dame ! monsieur Lécosse est médecin, madame.
— Ah ! je comprends, tu voudrais savoir s’il n’y aurait pas quelque motif de faire réformer le pauvre garçon ; si fait, il y a moyen de lui parler…
Et, appelant :
— Lécosse ! Lécosse !… Ou plutôt, dit-elle à Mariette en se reprenant, qu’il passe dans son cabinet… Ils se diront là, entre hommes, des choses qu’ils ne peuvent pas se dire devant nous.
Mariette ouvrit ses grands yeux d’azur, elle ne comprenait pas qu’il existât des choses que l’on ne pût pas dire devant tout le monde.
Madame Lécosse poussa la porte du cabinet, et Conscience fut introduit devant le docteur, qui était au fait du sujet de la visite de Conscience, ayant entendu à peu près toute la conversation.
— Eh bien ! c’est donc toi, à ton tour, mon pauvre innocent, dit le docteur. Voyons, viens ! Eh ! mon Dieu, il y a peut-être moyen… on dit que tu es simple d’esprit.
— Oui, monsieur, répondit naïvement Conscience, on dit cela.
— Et c’est vrai ?
— Dame, si on le dit, il faut bien que cela soit.
— Mais toi, ton opinion là-dessus : je ne ferais pas la question que je vais te faire à un philosophe, à un poète ou à un homme d’État – le docteur sourit. Voyons, que penses-tu de toi-même ?
— Monsieur, dit Conscience sans hésitation aucune, si c’est comme intelligence que vous voulez parler, je crois que Dieu m’a rangé parmi les humbles de la création.
— Vraiment, tu crois cela ? dit le docteur étonné de la netteté de la réponse dans sa pensée et dans sa forme. Ah ! tu crois cela, et qui te fait croire cela ?
— C’est bien simple, monsieur le docteur : à part la société de ma mère, de la mère de Mariette, de Mariette et de petit Pierre, son frère, c’est-à-dire à part les rapports de famille, qui sont ceux du cœur, j’aime mieux la société des animaux que celle des hommes.
— Ah ! ah ! murmura le docteur, tu as raison, mon enfant, c’est peut-être une preuve d’innocence, mais ce n’en est pas une d’idiotisme. Et pourquoi aimes-tu mieux la société des animaux que celle des hommes ?
— Mais parce qu’ils me semblent marcher plus droit dans les vues de la nature, parce que tous agissent selon leur organisation, parce que tout ce qu’ils font est le résultat de leur instinct, et que tous les animaux que Dieu a donnés à l’homme pour lui être utiles lui sont utiles, simplement, naturellement, les uns aux dépens de leur liberté, comme le cheval, l’âne et le chien ; les autres aux dépens de leur vie, comme le bœuf, le mouton, les poules ; parce que moi, qui sais ce qu’ils disent, étant une pauvre créature privée d’intelligence comme eux, je les entends se plaindre quelquefois, jamais maudire.
Le docteur regardait Conscience avec étonnement.
— Et qui crois-tu, demanda-t-il, qui dise aux animaux d’agir ainsi ?
— Dieu, répondit Conscience.
— Ah ! ah ! est-ce que, grâce à ta simplicité d’esprit, tu causes avec Dieu comme tu causes avec les animaux ?
— Non, car je ne puis voir Dieu comme je les vois, eux. Dieu n’est pas une chose visible et matérielle.
— Qu’est-ce que Dieu, alors ?
— Dieu est l’âme universelle répandue dans la nature et dont cette âme que nous avons en nous n’est qu’un atome, une parcelle, un souffle, et qui cependant suffit pour nous animer. On ne voit pas Dieu, monsieur le docteur, on le sent.
L’étonnement du brave homme montait jusqu’à la stupéfaction.
— Qui t’a appris cela, demanda-t-il ?
— Les longues nuits passées à rêver dans la forêt, le murmure du vent dans les grands arbres, le bruit du ruisseau dans les prairies, la vue des fleurs dans les prés.
— Ce n’est point le curé du village ?
— Le curé de mon village ne parle jamais de ces choses-là ; j’ai voulu lui en parler une fois, et il a haussé les épaules en disant : « Oui, mon ami ! oui, mon ami ! » Puis il s’est éloigné plein de compassion en murmurant ces mots : « Pauvre innocent ! »
— Alors, tu n’en parles jamais ?
— Si fait, monsieur le docteur.
— Avec qui en parles-tu, alors ?
— Avec les choses qui en parlent : avec la nuit, avec le vent, avec le ruisseau, avec les fleurs.
— Donc, si, là-bas, au conseil de révision, on t’interrogeait sur ta faiblesse d’esprit, voilà comme tu répondrais ?
— Sans doute, monsieur le docteur.
— Tu ne pourrais pas répondre, tu ne pourrais pas dire tout simplement : « Je ne sais pas » ou « Je ne comprends pas. »
— Si fait, monsieur, si je ne savais pas ou si je ne comprenais pas.
— Oui, mais si tu savais, si tu comprenais ?
— Ce serait mentir, monsieur le docteur.
— Tu ne mentirais pas pour ne pas être soldat ?
— Non, monsieur.
— Même si ta mère, même si Mariette t’en priaient ?
— Oh ! elles ne m’en prieraient pas ; si je mentais, je ne serais plus un simple d’esprit, un innocent, comme vous dites, je ferais comme font les hommes, non plus comme font les animaux. – Il secoua la tête. – Oh ! non, continua-t-il, quand Mariette, quand ma mère m’en prieraient, je ne mentirais pas.
— Pardieu ! dit le docteur, voilà un drôle d’idiot ; je n’en ai pas encore vu comme celui-là.
Puis, saisi d’une grande pitié pour le pauvre enfant :
— Voyons le corps, dit-il, puisqu’il n’y a rien à espérer du côté de l’âme.
Et il fit déshabiller Conscience.
Conscience n’avait aucune idée de la pudeur telle que l’entend la société ; sa pudeur, à lui, ce n’était pas de se montrer plus ou moins nu ; les animaux, les fleurs, les arbres ne se montraient-ils pas nus à lui ? sa pudeur était de ne pas tromper, de ne pas mentir, de ne pas commettre une action blâmable.
Sur l’invitation du docteur, il défit donc tous ses vêtements.
La pauvre Conscience ! il n’avait rien non plus à espérer de ce côté : le corps était aussi beau et aussi pur que l’âme ; on eût dit une épreuve vivante du Ganymède ou de l’Apollon.
Le docteur secoua la tête à son tour.
— Rien à espérer encore de ce côté-là, dit-il. Rhabille-toi, mon enfant… Ah ! peut-être la vue.
Puis, appelant d’un signe Conscience auprès de lui :
— Voyons tes yeux, dit-il.
Conscience s’approcha.
— Oh ! c’est singulier, dit-il, tu es nyctalope.
— Je ne comprends pas, monsieur.
— C’est-à-dire que tu vois la nuit comme le jour.
— C’est vrai, j’y vois même mieux ; les objets sont tous de la même couleur ; seulement, d’un beau bleu d’azur plus ou moins foncé, selon que l’obscurité est plus ou moins épaisse.
— Et tu vois de loin ?
— Oh ! de très loin, monsieur.
— N’importe ! essayons ; on a vu de ces sortes de phénomènes.
Le docteur prit une paire de lunettes garnies d’oreillettes vertes et les appliqua sur les yeux de Conscience.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Ah ! monsieur le docteur, dit Conscience, enlevez-moi ces vilaines lunettes, elles me rendent aveugle.
— Tu n’y vois pas, alors ?
— Je suis dans un brouillard.
— Voyons, essaie : quelle est la chose que j’étends devant toi ?
— Il me semble que c’est le tapis de la table.
— Et de quelle couleur est-il ?
— Il me semble qu’il est gris.
— C’est cela, dit le docteur, dans l’obscurité le rouge foncé paraît gris ; allons ! allons ! il n’y a pas moyen de le faire passer pour myope.
Et il enleva les lunettes des yeux de Conscience.
— En effet, dit Conscience, le tapis était rouge, c’est moi qui me trompais.
— Non, mon ami, ce n’était pas toi qui te trompais, la nature ne se trompe jamais ; seulement, un de tes sens était voilé par une interposition de l’art. Allons, Conscience, recommande-toi à Dieu, car il n’y a maintenant qu’une bonne chance qui puisse te sauver.
— Merci, M. Lécosse, dit Conscience en poussant un soupir ; je m’en doutais bien ; mais, pour faire plaisir à Mariette, j’ai voulu vous consulter comme elle le désirait.
— Va, mon enfant ! va ! dit le docteur, à mon grand regret, je ne puis rien pour toi.
— Je ne vous en suis pas moins reconnaissant, monsieur, dit Conscience avec sa douce voix.
Le docteur haussa tristement les épaules et regarda s’éloigner le jeune homme en poussant un soupir.
Conscience reprit Mariette et continua avec elle le cours de ses visites.
Après être entré encore dans deux ou trois maisons, il arriva chez l’inspecteur des forêts.
Il venait de passer l’inspection de ses gardes qu’il avait reçu l’ordre d’établir sur un pied de guerre.
Son fils, pour lequel il avait déjà payé deux remplaçants, avait été forcé de partir comme garde d’honneur.
— Ah ! c’est toi, mon pauvre Conscience, lui dit-il ; n’es-tu pas du tirage d’aujourd’hui ?
— Hélas ! oui, monsieur l’inspecteur.
— En ce cas, mon cher garçon, je te donne le conseil de prendre tout de suite le numéro 1, afin que tous ces brigands-là ne te fassent pas languir.
— Pour moi, monsieur l’inspecteur, dit Conscience, cela me serait bien égal, mais c’est pour ma mère Madeleine, pour ma mère Marie, pour Mariette que voilà, à qui mon départ fera grand-peine et portera peut-être quelque préjudice.
— Quant à la peine, dame ! tu as raison, et comme j’ai déjà bien de la peine à consoler ma femme, je n’irai pas essayer d’en consoler trois autres. Quant au préjudice – il regarda Conscience avec une certaine pitié –, je ne sais pas trop à quoi un pauvre innocent comme toi pouvait leur être bon. Mais enfin, ton départ n’empêchera pas Mariette de nous apporter son lait, et, quant à tes deux autres mères, je leur ferai leur provision de bois pour l’hiver, et, sois tranquille, elles n’auront jamais été si bien chauffées.
Conscience fut profondément touché de cette offre. Monsieur Deviolaine, c’était son nom, monsieur Deviolaine avait le visage dur, mais, on le voit, ce visage, c’était un masque, l’homme était bon, le cœur excellent.
— Monsieur l’inspecteur, lui dit-il, je vous remercie du fond de l’âme, pour moi d’abord, puis pour Mariette que voilà et qui ne peut vous remercier parce qu’elle pleure, puis pour mes deux mères.
Et, en effet, la pauvre Mariette s’était remise à pleurer.
— Allons ! allons ! va, dit l’inspecteur, mille tonnerres ! depuis quelque temps, on voit assez de larmes ici sans les vôtres ; va, car si ma femme et mes filles descendaient et la voyaient pleurer, ce serait un prétexte pour elles de répandre de nouvelles larmes, et nous aurions une averse à coucher tous les blés de la plaine Saint-Rémy. Va ! mon garçon, va !
Et, frappant affectueusement l’épaule de Conscience, il le poussa dehors.
Conscience savait qu’on pouvait se fier à la parole de l’inspecteur, et ce lui fut une grande consolation de savoir que, si le malheur voulait qu’il partît, du moins les maisons des deux mères seraient bien chauffées en son absence.
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