Chapitre 11 Le tirage
Il était dix heures et demie, le tirage devait commencer à onze heures ; mais, comme les villages du canton de Villers-Cotterêts et Villers-Cotterêts lui-même ne tiraient que par lettre alphabétique, Haramont ne venait que le troisième ou quatrième.
Haramont ne tirerait donc qu’à midi ou une heure.
Cela donnait le temps à Conscience de reconduire Mariette jusqu’au village.
Hélas ! le pauvre enfant sentait qu’il avait si peu de temps à rester avec elle, qu’il désirait ne pas perdre une minute de ce temps.
Puis il lui semblait avoir mal embrassé sa mère Madeleine, et il avait besoin de l’embrasser mieux.
Les deux enfants se mirent donc en chemin à pied, côte à côte, à travers le parc.
Il y avait dans le jardin de l’inspecteur une porte qui donnait sur ce parc, ce qui les avait dispensés de passer par la ville.
Ils marchaient à pied ; Bernard, qui savait le chemin mieux que le facteur de la poste, marchait devant eux, se retournant de temps en temps, non pour s’assurer si les enfants le suivaient, son instinct le lui disait mieux que sa vue, mais pour les regarder tendrement.
Bernard, depuis huit jours, savait bien qu’il y avait un grand chagrin dans les deux maisons ; nous n’oserions dire qu’il savait lequel, mais il était, depuis ces huit jours, devenu plus affectueux encore pour Conscience, comme s’il eût su que c’était particulièrement Conscience qui courait un danger, et que ce danger devait l’éloigner de lui.
Cependant, arrivé à un endroit du parc qu’on appelle la Faisanderie et où se trouve l’embranchement des deux routes qui conduisent à Haramont, et qu’on appelle, l’une la grande route, l’autre la sente, Bernard, contre son habitude, parut se tromper de chemin, et, au lieu de prendre comme d’ordinaire la sente, prit la grande route.
Conscience le rappela pour qu’il prît avec lui et Mariette le chemin accoutumé, mais Bernard secoua la tête et continua d’aller en avant.
Conscience, qui était déjà à vingt pas de lui, le rappela une seconde fois ; mais, au lieu d’obéir, Bernard regarda les deux enfants et s’assit.
Mariette voulut le rappeler une troisième fois, mais Conscience l’arrêta.
— Bernard ne se trompe pas, Mariette, dit-il ; Bernard a quelque chose à me dire.
Alors, s’approchant du chien :
— Eh bien ! lui demanda-t-il, moitié parlant, moitié grognant, mon pauvre Bernard, qu’y a-t-il donc ?
Bernard hurla doucement sans qu’il y eût rien de triste dans son hurlement, et leva la patte du côté de la forêt.
— Oui, mon brave Bernard, oui, dit Conscience, tu as raison, tu es un animal, toi, et ton instinct ne te trompe pas.
— Eh bien ! demanda Mariette en venant rejoindre son ami, que dit Bernard ?
— Bernard dit que par la grande route viennent probablement nos deux mères, Mariette, de sorte que, si nous eussions pris la sente, nous les eussions manquées.
— Tu crois ? dit Mariette, toujours étonnée des interprétations que donnait Conscience aux faits et gestes de Bernard.
— Tiens, dit celui-ci, regarde.
Et, la main étendue vers la forêt, il lui montra, débouchant de la lisière du bois et venant à eux, un vieillard monté sur son âne et suivi de deux femmes vêtues de noir, comme deux veuves qu’elles étaient, d’ailleurs, et marchant appuyées au bras l’une de l’autre.
Un enfant suivait à la main d’une des deux femmes, se faisant traîner comme c’est l’habitude des enfants.
Cet homme et cet âne, c’étaient le père Cadet et Pierrot.
Ces deux femmes, c’étaient Madeleine et dame Marie. Cet enfant, c’était le petit Pierre.
Comme pour les soutenir dans l’isolement qu’il leur préparait, le Seigneur avait permis que les deux mères eussent reçu au baptême les noms des saintes femmes.
Les deux groupes marchèrent au-devant l’un de l’autre et se confondirent en un seul.
La pauvre famille n’avait pu prendre sur elle d’attendre si loin la décision du sort ; et, de son côté, le père Cadet qui, deux heures auparavant, en donnant hypothèque sur sa terre, l’avait arrondie de trois nouveaux arpents, était venu pour apporter à maître Niguet, notaire, le premier tiers du prix de son acquisition, c’est-à-dire huit cents francs.
La moisson avait été bonne, et le père Cadet voyait avec satisfaction, à la lourdeur du sac qu’il portait dans la poche de son habit marron, et qu’il avait serré le plus possible avec une ficelle, afin que par leur son argentin les écus ne dénonçassent point leur présence, le père Cadet voyait avec satisfaction, disons-nous, que le prix de la moisson de chaque année suffirait, en y ajoutant deux ou trois cents francs à peu près, à payer en trois ans, le prix du terrain.
Nous ne voulons pas dire qu’au milieu du malheur qui venait de fondre sur la pauvre famille, le père Cadet ne fût préoccupé que de sa terre ; ce serait grandement faire insulte au cœur du vieillard ; mais nous dirons que, de même que le vin et la paresse se partagent le cœur de Figaro, de même la terre du père Cadet et son petit-fils se partageaient le cœur du vieillard.
Il avait donc avec empressement saisi cette occasion de venir à Villers-Cotterêts, et avait consenti à se séparer de son cher argent, quoique l’époque du paiement ne fût que dans huit jours.
Il résulta de cette réunion que tout le monde s’achemina vers Villers-Cotterêts.
Il était onze heures passées, lorsque l’on arriva à la ville. La ville tout entière était amassée aux environs de la mairie, c’est-à-dire dans la rue de l’Église et sur la place du Château, la mairie attenant à l’église et donnant sur la place du Château.
Là, formant des groupes aussi désolés que ceux des Israélites pleurant sur les bords de l’Euphrate, étaient les pères, les mères, les sœurs des jeunes gens qui devaient tirer à la conscription, et, parmi ces groupes, les jeunes gens eux-mêmes, pauvres enfants sortant à peine de l’enfance et remarquables par leur faiblesse, leur pâleur, et surtout par leurs larmes.
Quelques-uns avaient cherché une consolation dans l’ivresse, et leur bruyante insouciance, dont il était facile de voir la cause, était peut-être plus douloureuse encore que la tristesse et les larmes des autres.
Ces groupes ne se mêlaient pas. Chacun se formait des habitants d’un village, et chaque village regardait l’autre avec haine, demandant à Dieu que la plus forte part de ce terrible impôt du sang tombât sur son voisin et non sur lui-même.
On attendait la sortie de la messe pour commencer le tirage.
La sortie de la messe fut triste et nombreuse. L’église était si pleine, qu’on voyait des gens à genoux jusqu’au milieu de la rue : les jours de malheur sont les jours de piété.
Cette sortie achevée, un roulement de tambour annonça l’ouverture du tirage.
Ce roulement retentit funèbre au fond de tous les cœurs. C’était une espèce d’appel prématuré ; le son de ce tambour était depuis trois ou quatre ans bien maudit des mères !
Le maire, ceint de son écharpe, accompagné de ses deux adjoints, suivi du brigadier de gendarmerie et de quatre gendarmes, passa.
Chacun lui fit le salut le plus respectueux possible. Ceux qui avaient l’honneur de le connaître un peu lui envoyaient des saluts nominatifs, auxquels il répondait par un geste protecteur de la main.
On voulait se rendre le maire favorable. Il semblait à tous ces pauvres cœurs qu’ils avaient besoin, dans leur détresse, de se faire des appuis de tous côtés, et que monsieur le maire était un grand appui, même auprès de la Providence, même contre le hasard.
Derrière le maire, entra dans la salle du tirage tout ce que cette salle pouvait contenir de curieux, enfermés dans des barrières pareilles à celles que l’on met à la porte des théâtres.
Puis on appela le village dont le nom était le plus rapproché de l’A.
C’était Boursonne.
Alors commença un spectacle doublement douloureux : doublement douloureux parce que la joie des uns faisait la douleur des autres, et parce que la douleur de ceux-ci faisait la joie de ceux-là.
En effet, ceux qui étaient joyeux l’étaient d’avoir pris un numéro élevé qui leur donnait la chance de ne pas partir, et ce numéro élevé, retiré de l’urne, était une chance heureuse de moins pour ceux qui restaient.
De là, la joie des uns et la tristesse des autres.
Au contraire, un numéro inférieur faisait la tristesse de celui qui l’avait tiré et la joie de ceux qui restaient, attendu qu’en condamnant le tireur, il laissait une chance de plus à ceux qui n’avaient pas encore tiré.
De là, la tristesse de ceux-ci et la joie de ceux-là.
Cette joie et cette tristesse, écloses dans la salle du tirage d’abord, se répandaient immédiatement au dehors.
Le conscrit, après avoir tiré son numéro, proclamé par le maire, consigné sur les registres, si le numéro était bon, s’élançait au dehors, et, les bras ouverts, le regard au ciel, éperdu de joie, clamait du haut du perron son bonheur et celui de sa famille, et portait haut et triomphalement le numéro sauveur.
Si, au contraire, la chance lui avait été mauvaise, le conscrit, toujours au haut de ce perron, apparaissait morne et les bras pendants, secouant la tête, s’inquiétant peu de ce qu’était devenu le numéro fatal qui, proclamé par le maire, était inscrit sur les registres par la main du greffier, et bien plus profondément encore inscrit dans son cœur par la main du désespoir.
Cette scène se renouvelait invariablement de minute en minute ; seulement, comme sur cent quatre-vingts numéros déposés dans l’urne, trente ou quarante seulement étaient réputés bons, les alternatives de tristesse étaient bien plus rapprochées que les alternatives de joie, et la douleur débordait en flots plus pressés hors de la fatale enceinte que ne le faisait la consolation.
Et cette douleur était d’autant plus profonde, que chaque village avait vu partir quelques-uns de ses enfants pour les deux terribles compagnes de 1812 et de 1813, et qu’aucun de ces enfants n’était revenu, sinon quelque pauvre mutilé ; de sorte que les mères, toutes pleurantes, pressaient contre leur cœur ces pauvres enfants, tâtant leurs pauvres membres chéris et murmurant :
— Oh ! les balles ! Oh ! les boulets ! Mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce donc de votre consentement qu’un homme fait ainsi de la chair à canon de la chair de ces pauvres innocents ?
Trois villages passèrent ainsi devant Haramont : c’étaient le village de Boursonne, que nous avons déjà nommé, et ceux de Corcy et de Dampleux.
Deux de ces villages semblèrent visiblement protégés par le ciel ; ce furent Boursonne et Dampleux. À peine, selon les probabilités, sur trente conscrits, devaient-ils fournir six ou huit partants ; presque tous les bons numéros étaient passés entre leurs mains.
Corcy, on ne sait pourquoi, avait été écrasé.
On remarquait dans tous les tirages de ces sortes de fatalités dont on cherchait en vain la raison.
Après Dampleux, on appela Haramont.
Conscience se sépara des deux mères, de Mariette et du petit Pierre avec des baisers et des larmes.
Bernard voulut le suivre, mais les chiens étaient impitoyablement proscrits de l’intérieur. Bernard, chassé, revint tristement s’asseoir aux pieds de Mariette.
Quant au père Cadet, il était allé chez le notaire, aimant autant ne pas être là au moment de l’explosion, si l’explosion était fatale.
Conscience, inscrit sous son nom de Jean Manscourt, venait le cinquième.
Les deux premiers qui sortirent, sortirent tristes et abattus : ils avaient pris de mauvais numéros ; le troisième tenait à la main un numéro douteux ; le quatrième s’élança joyeux du perron, acclamant le numéro 164.
Les pauvres mères, Mariette et petit Pierre savaient que Conscience venait le cinquième.
Ce qui se passa d’angoisses et de douleur dans le cœur des trois femmes pendant cette minute d’attente, Dieu le sait ; Dieu seul a compté les battements précipités de leurs pouls ! Dieu seul a compris combien était mortelle la pâleur de leur visage !
Au moment où Conscience mettait la main dans l’urne, les trois femmes calculèrent cela depuis, à ce moment même, le chien leva lentement et tristement la tête et fit entendre un long et lugubre hurlement. Les femmes frissonnèrent.
Le hurlement n’était pas achevé, que Conscience, triste mais résigné, paraissait au haut du perron avec son doux et mélancolique sourire sur les lèvres.
Les trois femmes jetèrent un cri.
Elles avaient compris que leur malheur était accompli !
Il s’approcha lentement, les enveloppant toutes trois, pour confondre leur triple douleur dans un unique embrassement.
Puis, avec un accent dont il serait impossible de rendre la tristesse :
— Dix-neuf, dit-il, juste le chiffre de mon âge.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dirent les deux mères en tombant à genoux et en glissant entre les bras de Conscience, sommes-nous assez éprouvées ?
Mariette resta debout, et seule, par conséquent, entre les bras de Conscience, qui la rapprocha vivement de sa poitrine en murmurant :
— Mort ou vivant, Mariette, tu sais bien que je suis à toi.
Et pour la seconde fois les lèvres du jeune homme pressèrent celles de la jeune fille.
En ce moment, le père Cadet, revenant de chez son notaire, apparaissait au coin de la rue de l’Église, traînant son âne par la bride.
Il vit les deux femmes à genoux et les mains levées au ciel ; il vit Mariette, éperdue de larmes, dans les bras de Conscience, et devina tout.
— Ah ! murmura-t-il, va-t-il donc en être de celui-ci comme de mon pauvre Guillaume ?
Puis il ajouta en faisant un effort sur lui-même :
— J’aurais cependant bien donné cinq cents francs pour qu’il eût pris un bon numéro… là, foi d’homme !
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