CHAPITRE III - L’INTRIGUE SE NOUE
Quelques mois passèrent.--Tout le peuple chantait les louanges du gouvernement du jeune Conrad. Chacun célébrait la sagesse de ses jugements, la clémence de ses arrêts, la modestie avec laquelle il s’acquittait de sa haute charge. Bientôt le vieux duc abandonna toutes choses entre ses mains, et, assis à part, écoutait avec une orgueilleuse joie son héritier rendre les sentences royales du siège du premier ministre. Il semblait qu’un prince aussi aimé et applaudi de tous que l’était le jeune Conrad ne pouvait être que très heureux. Mais, chose étrange, il ne l’était pas. Car il voyait avec effroi que la princesse Constance s’était éprise de lui. L’amour du reste du monde eût été pour lui une bonne fortune, mais celui-ci était lourd de dangers. Il voyait en outre le duc joyeux d’avoir découvert de son côté la passion de sa fille, et rêvant déjà d’un mariage. Chaque jour s’évanouissaient les nuages de tristesse qui avaient assombri les traits de la jeune fille, chaque jour l’espérance et l’enthousiasme luisaient plus clairs dans ses yeux. Et peu à peu d’errants sourires visitaient son visage si troublé jusqu’alors.
Conrad fut épouvanté! Il se reprochait amèrement d’avoir cédé à la sympathie qui lui avait fait rechercher la société d’une personne de son sexe quand il était nouveau venu et étranger dans le palais; mélancolique et soupirant vers une amitié que les femmes seules peuvent désirer ou éprouver. Il tâcha d’éviter sa cousine. Cela mit les choses au pis, car, naturellement, plus il l’évitait, plus elle cherchait ses rencontres. Il s’en étonna d’abord, puis s’en effraya. Ce fut une hantise, une chasse. Elle le surprenait en tous temps et partout, la nuit et le jour. Elle semblait singulièrement anxieuse. Il y avait un mystère quelque part.
Cela ne pouvait durer. C’était le sujet des conversations de tous. Le duc commençait à paraître perplexe. La frayeur et la détresse affreuse faisaient un spectre du pauvre Conrad. Un jour qu’il sortait d’une antichambre précédant la galerie des tableaux, Constance fut devant lui, et lui prenant les mains, s’écria:
«Oh! pourquoi me fuyez-vous? Qu’ai-je fait ou qu’ai-je dit, pour détruire votre bonne opinion sur moi? Car sûrement j’eus votre amitié. Ne me méprisez pas, Conrad, prenez en pitié mon cœur torturé. Je ne puis me taire plus longtemps. Le silence me tuerait. Je vous aime, Conrad! Méprisez-moi, si vous pouvez. Ces mots devaient être dits.»
Conrad était sans voix. Constance hésita un moment, puis, se méprenant sur ce silence, une joie sauvage brilla dans ses yeux; elle lui mit les bras autour du cou, en disant:
--«Vous cédez, vous cédez enfin. Vous pouvez m’aimer. Vous voulez m’aimer! O dites que vous le voulez, mon cher, mon adoré Conrad!»
Conrad poussa un gémissement. Une pâleur mortelle envahit ses traits. Il se mit à trembler comme une feuille de tremble. Puis, désespéré, il repoussa la jeune fille, en criant:
«Vous ne savez pas ce que vous demandez! C’est à jamais impossible.» Puis il s’enfuit comme un criminel, laissant la pauvre princesse muette de stupeur. Un instant après, tandis que, restée là, elle criait et sanglotait, Conrad criait et sanglotait dans sa chambre; tous deux étaient au désespoir. Tous deux voyaient la ruine devant leurs yeux.
Après quelque temps, Constance se releva lentement, et s’éloigna en disant:
«Ah! songer qu’il méprisait mon amour, au moment même où je croyais que son cœur cruel se laissait toucher! Je le hais! Il m’a repoussée, il m’a repoussée comme un chien!»