Chapitre 3 L’aventure de mon oncle
Il y a bien des années, un peu avant la révolution française, mon oncle venait de passer quelques mois à Paris. À cette époque, les Anglais et les Français vivaient ensemble sur un meilleur pied qu’à présent, et ils aimaient à se réunir dans le monde. Alors les Anglais voyageaient pour dépenser de l’argent, et les Français ne demandaient pas mieux que de les aider. Aujourd’hui, c’est par économie qu’ils voyagent, et ils n’ont pas besoin pour cela du secours des Français. Peut-être les voyageurs anglais, jadis moins nombreux, étaient-ils mieux choisis que de nos jours, où toute la nation semble avoir débordé en masse pour aller inonder le continent. Quoi qu’il en soit, ils circulaient avec plus de facilité, ils se trouvaient bientôt répandus dans les sociétés étrangères. Mon oncle, surtout, pendant son séjour à Paris, avait eu beaucoup de liaisons particulières parmi la noblesse française.
Voyageant, au milieu de l’hiver, à la chute du jour, dans cette partie de la Normandie qu’on nomme le pays de Caux, il découvrit les tourelles d’un ancien château, par-dessus la cime des arbres d’un parc entouré de murs ; chaque tourelle, avec son toit d’ardoises grisâtres terminé en sommet aigu, ressemblait à un flambeau surmonté d’un éteignoir.
« Mon ami, à qui appartient ce château ? demanda mon oncle au maigre et fougueux postillon, qui galopait devant lui, les jambes enfoncées dans d’énormes bottes fortes et la tête ornée d’un chapeau retroussé. – À Monseigneur le marquis de… », répondit le postillon portant la main à son chapeau, en partie par respect pour mon oncle et en partie par égard pour le nom illustre qu’il prononçait.
Mon oncle se rappela que le marquis, une de ses connaissances les plus intimes à Paris, lui avait souvent exprimé le désir de le recevoir au noble manoir paternel. Notre vieux voyageur entendait merveilleusement à tirer parti des circonstances : une minute de réflexion lui suffit pour calculer à quel point son ami le marquis serait agréablement surpris par cette visite imprévue, mais surtout quel agrément il y aurait, pour l’hôte inattendu, à s’installer dans un bon château, à faire connaissance avec la cuisine très renommée du marquis, et à goûter ses excellents vins de Champagne et de Bourgogne, plutôt que de se voir caserné dans une misérable auberge de province, et d’y être condamné à un misérable repas. En quelques instants, le maigre postillon, faisant avec son fouet un bruit d’enfer, comme un vrai démon ou comme un véritable Français, enfila rapidement la grande avenue qui conduisait au château.
Sans doute, chacun de vous a vu des châteaux français, puisqu’actuellement tout le monde traverse la France. Celui-ci était des plus anciens, isolé au milieu d’un désert de promenades en sable ou en gravier, et de froides terrasses en pierre de taille, avec un jardin froidement régulier, dessiné en losanges, en ronds et en carrés, un parc bien froid dépouillé de feuillage, et symétriquement coupé par des allées droites, deux ou trois froides statues sans nez, et des fontaines d’où jaillissait de l’eau froide, en assez grande quantité pour vous faire claquer les dents. Telle était, du moins, la sensation que produisait cet ensemble, dans la journée d’hiver consacrée à la visite de mon oncle ; quoiqu’au milieu de l’été le sol aride eût assez d’éclat, je vous assure, pour vous crever les yeux. »
Le bruit du fouet du postillon, qui redoublait à mesure qu’on approchait, fit partir les pigeons du colombier, les corneilles des toits, et les domestiques du château, le marquis à leur tête. Celui-ci fut enchanté de voir mon oncle ; car il n’y avait pas alors chez lui, comme chez notre digne ami, beaucoup plus de visiteurs qu’on n’en pouvait loger. Il embrassa donc mon oncle sur les deux joues, à la manière française, et il l’introduisit au château.
Le marquis fit les honneurs de sa maison avec toute l’urbanité de son pays. Au fait, il était fier de son vieux manoir, dont une partie au moins était fort ancienne. Il y avait une tour et une chapelle bâties de temps immémorial ; mais le reste était plus moderne, le château ayant été presque démoli pendant les guerres de la Ligue. Le marquis s’étendait sur cet événement avec une grande satisfaction ; et il paraissait avoir voué à Henri IV un sentiment particulier de gratitude, en raison de l’honneur que lui fit jadis ce prince de trouver que ce manoir valait la peine d’être battu en ruines. Il racontait maintes histoires des prouesses de ses ancêtres, et il montrait quantité de casques, d’armets, de heaumes, d’arbalètes, de bottes immenses, de collets de buffle portés par les ligueurs ; surtout on y voyait une longue épée à large poignée, qu’il pouvait manier à peine, mais qu’il exposait aux regards, afin de prouver qu’il y avait eu des géants dans sa famille.
Pour lui, c’était un bien chétif descendant de si grands guerriers. Quand on contemplait dans leurs portraits ces figures imposantes et ces formes robustes, et qu’alors les yeux se portaient sur le petit marquis avec ses jambes de fuseau, et ses joues livides et creuses, flanquées d’une paire d’ailes de pigeon qui semblaient prêtes à s’envoler avec cette face de lanterne, on pouvait à peine s’imaginer qu’il appartînt à la même race. Mais dès que l’on apercevait ses yeux étincelants comme ceux d’un scarabée, aux deux côtés de son nez aquilin, on voyait tout de suite qu’il avait hérité de la pétillante valeur de ses aïeux. En vérité, chez un Français, quand même le corps dégénère, l’esprit guerrier ne s’exhale jamais ; il est plutôt raréfié ; il acquiert un plus fort degré d’inflammation à mesure que les parties animales diminuent ; et j’ai vu tel petit nain français, bien fougueux, assez pourvu de courage pour en fournir raisonnablement à un géant passable.
Quand le marquis, comme il le faisait quelquefois, mettait un de ses vieux casques accrochés au mur de la grande salle, quoique sa tête ne le remplît pas mieux qu’un pois sec ne garnit une cosse, ses yeux brillaient, du fond de cette caverne de fer, avec tout l’éclat de l’escarboucle : et lorsqu’il soulevait la pesante épée de ses ancêtres, vous auriez cru voir le valeureux David s’emparer de l’épée de Goliath, qui, entre les mains du guerrier encore enfant, semblait une poutre énorme.
Je m’arrête trop peut-être, messieurs, au marquis et à la description de son château ; mais vous me le pardonnerez ; c’était un ancien ami de mon oncle : et chaque fois que mon oncle racontait cette histoire, il prenait plaisir à donner des détails sur son hôte. Pauvre petit marquis ! Il fut, plus tard, de cette poignée de bons serviteurs, fidèles à la cause de leur souverain, qui opposèrent une résistance si noble, mais si vaine, à la populace furieuse qui envahit les Tuileries dans la funeste journée du 10 août ; il déploya, jusqu’au dernier moment, la valeur d’un preux chevalier français : il brandit faiblement sa petite épée de gala, en se mettant en garde ; il fit le moulinet en face d’une légion de sans-culottes ; mais il fut attaché à la muraille, comme un papillon, par la pique d’une poissarde ; et son arme chevaleresque fut portée au ciel sur ses ailes de pigeon.
Mais tout ceci n’a rien de commun avec mon histoire ; allons au fait. Lorsque l’heure du repos fut arrivée, mon oncle se rendit à son appartement, situé dans une vieille tour. Cette partie, la plus ancienne du château, avait servi jadis de donjon ou de forteresse ; la chambre n’était donc pas trop agréable : le marquis la lui avait cependant destinée, parce qu’il regardait mon oncle comme un homme de goût, passionné pour les antiquités, et surtout parce que les meilleurs appartements se trouvaient déjà occupés. En effet, il réconcilia mon oncle avec la chambre, dès qu’il lui eut nommé les grands personnages qui l’avaient habitée, et qui tous étaient, de manière ou d’autre, liés avec la famille du marquis. S’il fallait s’en rapporter à sa parole, John Baliol ou, comme il l’appelait lui, Jean de Bailleul, était mort de chagrin dans cette même chambre en apprenant les succès de Robert Bruce, son rival, et l’issue de la bataille de Bannockburn ; et quand il eut ajouté que le duc de Guise y avait couché, mon oncle se félicita de l’honneur qu’il avait d’occuper un logement si remarquable.
La nuit était sombre et agitée ; la chambre n’était pas des plus chaudes. Un vieux domestique, en grande livrée, à figure allongée, au corps maigre et grêle, qu’on avait mis à la disposition de mon oncle, posa une brassée de bois à côté de la cheminée, jeta un coup d’œil fort extraordinaire dans l’appartement et souhaita un bon repos à mon oncle, en haussant les épaules, et avec une singulière grimace, qui, venant de tout autre que d’un vieux serviteur français, aurait pu donner quelque soupçon.
En effet, l’aspect d’une chambre si dégradée devait inspirer de la crainte et des pressentiments sinistres à tout lecteur de romans. Les fenêtres hautes et étroites avaient été jadis des meurtrières ; un travail grossier les avait élargies depuis, autant que le permettait l’extrême épaisseur de la muraille. Chaque bouffée de vent secouait avec bruit les espagnolettes mal affermies. Pendant une nuit orageuse, on aurait cru entendre les pas de quelques vieux ligueurs frappant le parquet de leurs bottes fortes, et faisant résonner leurs éperons. Une porte entrouverte, et qui, comme il arrive trop souvent aux portes en France, restait entrebâillée en dépit du bon sens et de tous les efforts, donnait sur un obscur et long corridor, conduisant Dieu sait où, et qui semblait fait exprès pour les esprits quand ils viennent prendre l’air en sortant à minuit de leurs tombeaux. Le vent circulait dans ce passage avec de longs murmures, en faisant crier la porte, qu’il balançait comme si quelque revenant eût hésité s’il entrerait ou non. En un mot, ce vilain appartement était bien de toute manière celui qu’un esprit, s’il y en avait un dans le château, aurait choisi pour sa demeure.
Mon oncle, quoiqu’habitué aux aventures singulières, ne s’attendait cependant à rien pour le moment. Il essaya plusieurs fois de fermer la porte, mais en vain ; non qu’il eût peur, car il était trop vieux routier pour s’effrayer de l’aspect un peu sauvage de sa chambre ; mais, comme je l’ai dit, la nuit était froide et orageuse, le vent sifflait autour de la vieille tourelle, à peu près comme nous l’entendons ce soir à l’entour de l’antique maison où nous sommes. Du sombre et long corridor venait un air aussi humide et aussi glacial que celui d’un donjon. En conséquence, mon oncle ne pouvant tenir la porte close, jeta sur le feu une quantité de bois qui éleva dans l’énorme ouverture de la cheminée une flamme si vive que toute la chambre en fut subitement éclairée ; l’ombre que les pincettes projetaient sur le mur opposé présentait la figure d’un géant à longues jambes. Après cela, mon oncle grimpa au sommet de la montagne, que formait la dizaine de matelas dont se compose un lit français ; celui-ci était enfoncé dans une profonde alcôve ; alors mon oncle s’enveloppa chaudement et s’enterra jusqu’au menton dans les draps. L’œil sur le feu, l’oreille attentive au bruit du vent, et l’esprit occupé de l’habileté avec laquelle il s’était procuré, pour une nuit, ce bon logement, il finit par s’endormir.
Il n’avait guère joui que de la moitié de son premier sommeil, quand il fut éveillé par l’horloge du château, dans la tourelle au-dessus de sa chambre ; minuit sonna. C’était une de ces vieilles horloges que les esprits aiment tant ; elle faisait entendre un son lugubre et creux, avec une lenteur si fatigante que mon oncle s’imagina qu’elle n’en finirait jamais. Il compta et recompta les coups, jusqu’à être persuadé qu’il avait compté jusqu’à treize ; et alors elle cessa.
Le feu languissait et la flamme du dernier fagot allait s’éteindre ; elle ne jetait plus que de légères étincelles bleuâtres qui, de temps en temps, s’élevaient en longues lueurs blanches. Mon oncle avait les yeux à moitié fermés, et son bonnet de nuit s’abaissait jusque sur le nez ; ses idées s’embrouillaient, et la scène actuelle se mêlait déjà aux images du Vésuve, de l’Opéra de Paris, du Colisée de Rome, des Petites Danaïdes, du cabaret de Dolly, à Londres et de tout le pot-pourri dont se farcit le cerveau d’un voyageur ; en un mot, il s’assoupissait : tout d’un coup il est réveillé par la marche lente d’un objet qui semblait s’avancer à petits pas dans le corridor. Mon oncle, comme je le lui ai entendu dire souvent lui-même, ne s’effrayait pas facilement. Il se tint donc tranquille et supposa que ce pouvait être quelque autre étranger ou un domestique allant se coucher. Cependant les pas s’approchent de la porte, qui s’ouvre doucement ; mon oncle ne distingue pas bien si c’est d’elle-même ou si on la pousse ; une figure toute vêtue de blanc se glisse dans la chambre : c’était une femme d’une haute taille et d’un aspect imposant. Son ample robe à l’ancienne mode traînait sur le parquet. Elle s’approche du feu, sans regarder mon oncle qui soulève d’une main son bonnet de nuit, et fixe sur la dame des yeux attentifs. Elle resta debout près de la cheminée. La flamme, qui se ranimait par intervalles et jetait alternativement quelques traits d’une lumière bleue et blanche, permit à mon oncle d’examiner cette figure avec soin.
Son teint était d’une pâleur livide, que la flamme bleuâtre du foyer rendait peut-être encore plus effrayante ; ses traits n’étaient pas dépourvus de beauté, mais d’une beauté que voilaient trop les traces visibles des soucis et du chagrin ; ses regards annonçaient une femme accoutumée aux revers, mais que les revers n’avaient pu abattre ; on y lisait surtout l’expression d’une fierté indomptable et d’une constance courageuse. Telle fut au moins l’opinion de mon oncle, et il se croyait grand physionomiste.
Comme je vous le disais donc, la dame s’arrêta près du feu ; elle en approcha d’abord une main, puis l’autre, puis chaque pied tour-à-tour comme si elle eût voulu se chauffer ; car les esprits, en général, si toutefois c’était un esprit, ont froid assez souvent. Mon oncle remarqua aussi qu’elle portait des souliers à talons, d’après un ancien usage, avec des boucles en pierres fausses ou en diamants, qui brillaient d’un vif éclat. Enfin, elle se retourna doucement, et jeta autour de la chambre un long regard avec ses yeux transparents comme le verre, qui, en se fixant sur mon oncle, figèrent le sang dans ses veines et la moelle dans ses os. Alors elle éleva les bras vers le ciel, joignit les mains, et en se les tordant avec force, d’une manière suppliante, elle disparut lentement de la chambre.
Mon oncle resta couché quelque temps, dans une profonde méditation sur cette visite. Quoiqu’il fût un homme ferme, ainsi qu’il me le fit observer en me racontant cette histoire, il n’en était pas moins un homme réfléchi, et il ne rejetait pas tout ce qui sortait du cercle ordinaire des événements. Mais, enfin, grand voyageur, comme je vous l’ai dit, et accoutumé aux aventures extraordinaires, il abaissa bravement son bonnet de nuit sur ses deux yeux, tourna le dos vers la porte, s’enveloppa les épaules avec les draps de lit, et peu à peu il s’endormit de nouveau.
Il ne savait pas combien de temps il avait dormi, quand il fut éveillé par une voix à côté du lit. En se retournant, il vit le vieux domestique français, dont les cheveux étaient roulés en deux boucles épaisses, de chaque côté d’un visage de parchemin, sur lequel une vieille habitude avait imprimé un sourire perpétuel. Cet homme, en faisant mille grimaces, demanda mille fois pardon à Monsieur de le déranger, mais il faisait jour depuis longtemps. Mon oncle s’occupa de sa toilette, dit quelques mots vagues pour en venir à la visite nocturne qu’il avait reçue ; enfin, il finit par demander au domestique ce que c’était qu’une dame, habituée à se promener la nuit dans cette partie du château. Le vieux valet se mit à lever les épaules à la hauteur de la tête ; il posa une main sur le cœur, et ouvrit l’autre dans toute sa longueur, en étendant les doigts ; puis il fit une grimace bizarre, s’imaginant que c’était une politesse ; et il dit qu’il ne lui appartenait pas de se mêler des bonnes fortunes de Monsieur.
Mon oncle vit bien qu’il ne pourrait rien apprendre de satisfaisant de ce côté-là. Après le déjeuner, il alla se promener avec le marquis dans les appartements modernes du château, glissant sur le parquet bien ciré de salons tendus en soie, dont le riche ameublement était d’or et de brocard ; ils arrivèrent à une longue galerie de tableaux, où se trouvait une infinité de portraits, les uns peints à l’huile, les autres dessinés au crayon.
C’était-là un vaste champ ouvert à l’éloquence de son hôte, qui avait tout l’orgueil d’un gentilhomme de l’ancien régime. Chaque maison illustre de la Normandie, et presque toutes celles de la France, avaient été, de manière ou d’autre, alliées à sa famille. Tandis que mon oncle l’écoutait avec une secrète impatience, se posant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, le marquis, avec ce feu et cette vivacité qui lui étaient ordinaires, énumérait les brillants exploits de ses ancêtres, dont les portraits étaient suspendus à la muraille ; tantôt les faits d’armes, de ces rudes soldats habillés de fer, tantôt les intrigues galantes de ces beaux seigneurs aux yeux bleus, au visage riant, aux cheveux poudrés, en manchettes de dentelles, en habits pincés, de soie bleue et rose, et en culotte étroites ; il n’oubliait pas les conquêtes de ces charmantes bergères en jupes à paniers, ayant la ceinture aussi mince que le milieu d’un sablier, qui semblaient gouverner leurs moutons et leurs bergers avec une houlette élégante ornée de rubans.
Tout à coup, au milieu des discours de son ami, mon oncle tressaillit à l’aspect d’un portrait en pied, qui offrait la parfaite ressemblance de la dame dont il avait eu la visite.
« Il me semble, dit-il en le désignant, que j’ai vu l’original de ce portrait. – Pardonnez-moi, répondit poliment le marquis, cela est impossible ; la dame est morte depuis plus de cent ans : c’était la belle duchesse de Longueville, qui s’est tant distinguée pendant la minorité de Louis XIV. – Y a-t-il eu quelque chose de remarquable dans son histoire ? »
Jamais question ne fut faite plus mal à propos. Le petit marquis prit l’attitude d’un homme qui se dispose à un long récit. En effet, mon oncle s’était attiré toute l’histoire des troubles de la Fronde, auxquels la belle duchesse avait pris une part si active. Turenne, la Rochefoucauld, Mazarin, furent évoqués de la tombe ; il ne négligea point de rapporter la journée des barricades, ni la chevalerie des portes cochères. Mon oncle aurait souhaité d’être à mille lieues du narrateur et de son impitoyable mémoire, quand tout à coup la récapitulation du marquis prit une tournure plus intéressante. Il avait raconté l’emprisonnement du duc de Longueville et des princes de Condé et de Conti au château de Vincennes, et les inutiles tentatives de la duchesse pour exciter les Normands à délivrer ces princes ; il était arrivé au moment où elle avait été cernée par les forces royales dans le château de Dieppe.
« Le courage de la duchesse, poursuivit le marquis, croissait avec les dangers. On s’étonnait de la voir, si belle et si délicate, résister aux fatigues avec tant d’intrépidité. Vous avez vu, peut-être, le château dans lequel elle était renfermée ; vieille masure, posée en champignon sur la pointe d’une hauteur qui domine les murs enfumés de la petite ville de Dieppe.
« Pendant une nuit obscure et agitée, elle sortit secrètement par une étroite poterne que l’ennemi avait négligé de garder. La poterne existe encore de nos jours ; elle communique à un pont étroit, jeté sur un fossé profond entre le château et le sommet de la colline. La duchesse était accompagnée de ses femmes, d’un petit nombre de domestiques, et de quelques vaillants chevaliers restés fidèles à sa fortune. Son dessein était de gagner un petit port, à deux lieues de là, où elle avait fait préparer en secret un vaisseau pour s’échapper en cas de besoin.
« La troupe fugitive fut obligée de parcourir cette distance à pied. Quand ils arrivèrent au port, ils trouvèrent le vent à la tempête, la marée contraire, et le vaisseau à l’ancre, très loin de la rade : il n’y avait pas d’autre moyen pour se rendre à bord que de prendre une chaloupe de pêcheurs, ballottée par les flots comme une coquille. La duchesse résolut de risquer l’entreprise. Les matelots tâchaient de l’en dissuader, mais le danger imminent qu’elle courait en restant à terre, et son intrépide courage eurent le dessus. Elle fut portée à la chaloupe dans les bras d’un matelot. La violence du vent et des vagues était telle qu’il chancela, fit un faux pas, et laissa tomber dans la mer son précieux fardeau.
« La duchesse était sur le point de se noyer ; mais, soit par ses efforts, soit par la manœuvre des matelots, elle arriva au rivage. Dès qu’elle eut un peu recouvré ses sens, elle insista pour essayer de nouveau l’entreprise. La tempête, cependant, était devenue si violente qu’elle semblait braver tous les efforts. Un plus long délai exposait la pauvre dame à être découverte et reprise. Une seule ressource lui restait : elle se procura des chevaux ; monta, avec ses femmes, en croupe derrière ses fidèles chevaliers, et parcourut la province pour y trouver un asile provisoire.
« Tandis que la duchesse, continua le marquis, en appuyant un doigt sur la poitrine de mon oncle, pour réveiller son attention, tandis que cette pauvre duchesse errait si désagréablement pendant la tempête, elle approcha de ce château. Son arrivée y excita quelque inquiétude ; car le bruit d’une troupe de chevaux, au milieu du silence de la nuit, dans l’avenue d’un château isolé, suffisait pour causer des alarmes, à cette époque de troubles et en un pays déjà si agité.
« Un grand chasseur, aux épaules carrées, armé jusqu’aux dents, prit les devants au galop, et vint annoncer le nom de la personne qui arrivait. Les inquiétudes se dissipèrent aussitôt. Toute la maison sortit avec des flambeaux pour recevoir la duchesse ; jamais torches n’avaient éclairé une troupe de voyageurs plus harassés, plus couverts de boue que les fugitifs qui entraient dans la cour. Jamais on ne vit de visages si pâles et si défaits, d’habits aussi crottés que ceux de la pauvre duchesse et de ses femmes, montées chacune derrière un cavalier, tandis que les pages et les domestiques trempés, assoupis, ivres de sommeil, semblaient prêts à tomber de leurs chevaux.
« Mon aïeul reçut cordialement la duchesse. Il l’introduisit dans la salle du château ; bientôt un feu vif et pétillant ranima la belle dame et sa suite ; toutes les broches et toutes les casseroles furent mises en activité pour restaurer les voyageurs.
« Elle avait bien droit à notre hospitalité, continua le marquis, en se redressant avec un certain air de dignité ; car elle était alliée à notre famille : je vais vous dire comment. Son père, Henri de Bourbon, prince de Condé… – Mais la duchesse passa-t-elle la nuit dans ce château ? dit, en l’interrompant, mon oncle, qui s’effrayait de l’idée d’être engagé dans la discussion généalogique du marquis.
— Oh ! quant à la duchesse, elle fut logée dans le même appartement que vous avez occupé cette nuit, et qui, alors, était une espèce de chambre de parade. Sa suite était placée dans les pièces qui donnent sur le corridor voisin, et son page favori couchait dans un cabinet attenant. Le chasseur, qui avait annoncé son arrivée, montait et descendait le corridor, comme un garde ou une sentinelle. C’était un grand gaillard sombre, brusque, et qui paraissait d’une force étonnante : quand le rayon de la lampe du corridor éclairait ses traits prononcés et ses formes robustes, on l’aurait cru capable de défendre le château d’un seul bras.
« C’était une nuit noire et bien rude, comme dans cette saison… À propos… j’y songe à présent ; la nuit passée était l’anniversaire de sa visite ; je dois bien me rappeler la date, car c’est une nuit dont notre maison ne peut perdre le souvenir. Il existe sur cela une singulière tradition dans notre famille. Ici le marquis hésita ; un nuage sembla obscurcir ses yeux et ses épais sourcils se contractèrent. « Il existe une tradition qu’un évènement étrange se passa cette nuit ; un étrange, un mystérieux, un inexplicable événement ! » Le marquis s’arrêta et se tut.
« Et cela avait-il rapport à cette dame ? demanda vivement mon oncle.
— Il était à peine minuit, reprit le marquis, quand le château entier… » Il s’arrêta ici de nouveau ; mon oncle fit un mouvement d’impatience et de curiosité.
« Excusez-moi, dit le marquis et une légère teinte de rougeur se répandit sur son visage ; il y a certaines circonstances, liées avec l’histoire de notre famille, que je n’aime point à rapporter. C’étaient des temps difficiles ; une époque de grands crimes parmi les grands ; car vous savez que le sang noble, lorsqu’il fermente, ne circule pas comme celui de la canaille. Pauvre dame ! Mais j’ai certain orgueil de famille qui… Pardon… Changeons de conversation, s’il vous plaît. »
Cela piquait encore plus la curiosité de mon oncle. Une si pompeuse et magnifique introduction lui avait fait espérer quelque chose de merveilleux dans l’histoire à laquelle elle servait, pour ainsi dire, de préface. Il ne s’attendait pas à voir son attente déçue par un scrupule si déraisonnable. De plus, comme il voyageait pour s’instruire, il croyait devoir faire de toutes choses l’objet de ses recherches.
Le marquis, cependant, éludait ses questions. « Eh bien ! lui dit mon oncle, avec un peu d’humeur, « vous en croirez ce que vous voudrez, mais, cette nuit, j’ai vu la dame. »
Le marquis fit un pas en arrière, en le regardant avec surprise. « Elle m’a rendu visite dans ma chambre à coucher. »
Le marquis tira sa tabatière en souriant et en haussant les épaules. Il prenait ce propos pour une mauvaise plaisanterie à l’anglaise, qu’il se croyait obligé de trouver bonne par politesse.
Mon oncle continua d’un ton grave, et lui raconta toutes les circonstances de l’apparition. Le marquis, tenant à la main sa tabatière fermée, lui prêtait la plus profonde attention. Quand l’histoire fut finie, il frappa le couvercle de la boîte, d’un air pensif, et prit une longue et bruyante prise de tabac.
« Bah ! » dit le marquis, et il s’approcha de l’autre extrémité de la galerie.
Ici le conteur se tut ; la société attendit quelques instants qu’il reprît son récit ; mais il garda le silence.
« Eh bien ! s’écria l’homme aux questions, que dit alors votre oncle ? – Rien, répondît l’autre. – Et le marquis, qu’ajouta-t-il ? – Rien. – Et c’est là tout ? – C’est là tout », répartit le conteur, en se versant un verre de vin.
« J’imagine, dit le malin monsieur au nez mobile, que l’esprit était la vieille gouvernante, qui faisait sa ronde dans le château pour s’assurer si tout était en règle. – Bah ! répondit le conteur, mon oncle était trop habitué aux spectacles extraordinaires pour ne pas voir la différence entre un esprit et une vieille femme de charge. »
Il s’éleva, autour de la table, un murmure moitié gai, moitié chagrin, de désappointement. Moi, j’inclinais à croire que le vieillard avait réellement gardé en réserve la dernière partie de son histoire ; mais il avala son verre de vin, et ne dit plus rien. Et il avait une si bizarre expression de physionomie, qu’il me laissa dans le doute s’il venait de plaisanter, ou s’il parlait sérieusement. « Parbleu, dit l’homme entendu, au nez mobile, l’histoire de votre oncle m’en rappelle une qu’on raconte de ma tante maternelle. Je ne prétends pas établir de comparaison entre ces deux aventures ; la vieille dame n’était pas si habituée aux évènements extraordinaires. Au reste, vaille que vaille, vous saurez mon histoire.
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