Chapitre 4 L’aventure de ma tante
Ma tante était une femme fortement constituée, d’un esprit ferme et d’un grand courage. Mon oncle, petit homme fluet, chétif, doux et débonnaire, était assez mal appareillé avec ma tante. On a observé que, depuis son mariage, il déclina de jour en jour. L’énergie de sa femme l’écrasa, et finit par le dessécher. Ma tante, cependant, prit de lui, tous les soins imaginables ; elle eut la moitié des médecins de la ville pour lui prescrire des ordonnances ; elle lui administra les médicaments ordonnés, et lui fit avaler assez de drogues pour un hôpital entier. Tout fut en vain : plus on le choyait, plus on l’accablait de médecines, et plus mon oncle empirait ; jusqu’à ce qu’enfin son nom se trouva aussi sur la longue liste des victimes conjugales, étouffées à force de sollicitude. »
« Et ce fut peut-être son esprit qui apparut à votre tante », demanda l’homme aux interrogations, qui avait déjà questionné le premier conteur d’histoires.
« Vous allez le savoir, répliqua le narrateur. Ma tante s’affecta vivement de la mort de son pauvre cher époux. Peut-être éprouvait-elle quelque regret de lui avoir donné tant de médecines, et de l’avoir poussé vers la tombe à force de le soigner trop bien. Quoi qu’il en soit, elle fit tout ce qu’une veuve pouvait faire pour honorer sa mémoire. Elle n’épargna aucune dépense pour la quantité ou la qualité des habits de deuil : elle portait à son cou le portrait du défunt, en miniature, presqu’aussi large qu’un petit cadran solaire ; et un tableau qui le représentait en pied ne quittait pas sa chambre à coucher. Tout le monde exaltait sa conduite jusqu’aux nues ; et l’on décida qu’une femme qui montrait tant d’égards pour la mémoire de son mari méritait d’en avoir bientôt un autre.
Peu de temps après, elle alla se fixer à la campagne, dans une vieille maison du Comté de Derby, longtemps abandonnée aux soins d’un intendant et d’une femme de charge. Elle emmena la plupart de ses domestiques, comptant établir là sa résidence principale. L’édifice était situé dans une partie sauvage et isolée de la province, au milieu des collines grisâtres du comté de Derby, et avait pour perspective la vue d’un pendu, assujetti par des chaînes à la potence qui s’élevait sur un monticule sablonneux.
Les domestiques venus de la ville avaient à demi perdu l’esprit par l’idée d’habiter un lieu si terrible et si diabolique, surtout lorsque, réunis le soir à l’office, ils mirent en commun leurs commentaires sur les histoires de spectres qu’ils avaient ramassées dans le cours de la journée. Ils tremblaient de se hasarder seuls parmi toutes ces chambres sombres et noires. La femme de chambre de Madame, qui souffrait des nerfs, déclara qu’elle n’oserait jamais coucher seule dans une « si horrible vieille maison de voleurs » : et le laquais, jeune, gaillard, très obligeant, fit tout ce qu’il put pour lui faire prendre courage.
Ma tante elle-même sembla frappée de l’aspect isolé du bâtiment. Aussi, avant d’aller se coucher, elle s’assura de la solidité des portes et des fenêtres, renferma de sa propre main l’argenterie, et emporta dans sa chambre les clés ainsi qu’une petite boîte remplie d’or et de bijoux : car c’était une femme d’ordre, qui avait toujours elle-même l’œil à tout. Après avoir mis les clés sous son oreiller, et avoir renvoyé sa suivante, elle s’assit à sa toilette pour s’arranger les cheveux ; car, malgré le chagrin que lui avait causé la mort de mon oncle, c’était une veuve assez enjouée, qui prenait un soin particulier de sa personne. Elle resta pendant quelque temps à se mirer dans la glace, d’abord d’un côté, et puis de l’autre, comme les dames font ordinairement lorsqu’elles veulent s’assurer si elles ont bonne miné ; car un bruyant propriétaire campagnard du voisinage, avec qui elle avait joué dans son enfance, avait pris ce jour pour lui souhaiter la bienvenue dans le pays.
Tout à coup il lui semble qu’elle entend remuer quelque chose derrière elle. Elle regarde vite à l’entour ; mais elle ne voit rien, rien que le portrait horriblement peint de son cher et pauvre mari, qui était suspendu au mur.
Elle donna un profond soupir à sa mémoire, comme elle avait coutume de faire chaque fois qu’elle parlait de lui en société ; puis elle se remit à sa toilette de nuit, en pensant à son voisin l’écuyer. L’écho répéta le soupir de ma tante ; on y répondit par une longue et forte aspiration. Elle se retourna de nouveau, mais elle ne vit absolument rien. Elle attribua ce bruit au vent qui sifflait dans les crevasses du vieux bâtiment, et continua tranquillement à mettre ses papillotes, quand tout d’un coup elle croit voir que l’un des yeux du portrait se remuait. »
« Quoi ! ayant le dos tourné vers le tableau ! dit le conteur à la tête disloquée ; ah ! c’est bon ! »
« Oui, monsieur, répliqua sèchement le narrateur ; elle avait le dos tourné vers le tableau ; mais ses regards étaient fixés sur le portrait que répétait la glace. Ainsi, comme je vous le disais, elle aperçut fort bien que l’un des yeux du portrait remuait. Une circonstance si étrange lui causa, comme vous pouvez le croire, une forte émotion. Pour s’assurer du fait, elle porta une main à son front, comme pour se le frotter, regarda au travers de ses doigts, et de l’autre main elle prit une chandelle. La lumière du flambeau brillait dans l’œil qui la réfléchissait. Ma tante ne doutait plus, du mouvement ; bien plus, il lui semblait que cet œil clignotait, comme faisait quelquefois l’œil de feu son mari. Son cœur se glaça un moment ; car elle se trouvait là, seule, dans une épouvantable situation.
Cet effroi ne fut que passager. Ma tante, qui avait presqu’autant de courage que votre oncle, monsieur, (dit-il en se tournant vers le vieux conteur) se remit bientôt et redevint calme. Elle continua de s’ajuster, elle fredonna même une chanson, sans faire une seule fausse note. Ayant renversé par hasard une boîte de toilette, elle prit le flambeau, et ramassa, un à un, les objets, tombés à terre : elle poursuivit une pelote d’épingles qui était allée roulant jusque sous le lit ; elle ouvrit ensuite la porte, regarda un instant dans le corridor, comme si elle hésitait à sortir, puis enfin s’en alla tranquillement.
Elle descendit l’escalier à pas précipités, donna l’ordre à ses gens de s’armer des premières armes venues, se mit à leur tête, et retourna aussitôt vers son appartement.
Son armée, levée à la hâte, présentait une force imposante. L’intendant avait pris une espingole rouillée ; le cocher, un énorme fouet ; le laquais, une paire de pistolets d’arçons ; le cuisinier, un grand couperet ; et le sommelier, une bouteille à chaque main. Ma tante, à l’avant-garde, s’était armée d’un fourgon rougi au feu ; et, à mon avis, elle était la plus redoutable de la bande. La femme de chambre, qui tremblait de rester seule à l’office, fit l’arrière-garde ; elle respirait des sels volatils, contenus dans un flacon cassé, en exprimant la peur qu’elle avait des esprits. »
« Des esprits, dit bravement ma tante, je leur brûlerai les moustaches ! »
Ils entrèrent dans la chambre. Tout y était tranquille et dans le même état où elle l’avait laissé. On approcha du portrait de mon oncle.
« Jetez-moi bas ce tableau ! » cria ma tante. Un long gémissement et un bruit semblable au claquement des dents sortirent de derrière le portrait. Les domestiques sautèrent en arrière ; la femme de chambre jeta un cri inarticulé, et se cramponna au laquais pour se soutenir.
« À l’instant ! » ajouta ma tante, en frappant du pied.
Le portrait fut jeté à bas ; et, d’un enfoncement qui était derrière le tableau, et où il y avait eu autrefois une horloge, on tira un grand drôle, aux fortes épaules, à la barbe noire, armé d’un couteau aussi long que le bras, mais qui tremblait comme la feuille.
— Eh bien ! qui était-ce ? probablement pas un esprit, je pense, dit l’homme aux questions.
— Un vrai gibier de potence, répliqua le narrateur ; un coquin devenu amoureux de la cassette de notre veuve opulente ; ou plutôt un Tarquin maraudeur, qui s’était caché dans sa chambre pour violer sa bourse et enlever son coffre-fort, lorsque toute la maison aurait été endormie. En termes plus simples, continua-t-il, c’était un mauvais sujet de fainéant du voisinage, qui jadis avait servi dans cette maison, et qui avait aidé à l’arranger pour recevoir la dame. Il avoua qu’il avait disposé cette cachette pour son noir dessein, et qu’il avait emprunté au portrait un œil qui pût lui servir de lucarne d’observation. »
— Et que fit-on de lui ? le fit-on pendre ? reprit le questionneur.
— Le pendre ! Comment l’aurait-on pu ? s’écria un avocat aux épais sourcils, au nez de faucon ; le crime n’était pas capital : il n’y avait eu ni vol ni attaque ; il n’y avait ni entrée par force dans une maison habitée, ni effraction.
« Ma tante, reprit le narrateur, était une femme de tête et en état d’appliquer elle-même les articles de la loi. Elle avait aussi une idée bien nette des convenances : elle ordonna donc de plonger le coquin dans l’abreuvoir, puis de bien l’essuyer avec une serviette de chêne.
— Et qu’advint-il de lui ensuite ? dit l’homme aux interrogations. – Je ne le sais pas précisément ; je crois qu’on l’envoya faire un voyage d’amélioration à Botany-Bay. – Et votre tante, reprit le questionneur, je parie qu’après cet accident elle eut soin de faire coucher sa suivante avec elle dans sa chambre. – Non, monsieur, elle fit mieux ; elle épousa, immédiatement après, le bruyant écuyer ; car elle observa que c’était une chose terrible pour une femme de coucher seule à la campagne. – Elle avait raison », reprit le monsieur aux questions, souriant d’un air capable ; mais je suis fâché qu’on n’ait pas fait pendre ce gaillard. »
Toute la société tomba d’accord que le dernier conteur avait donné à son récit la conclusion la plus satisfaisante ; quoiqu’un ecclésiastique de campagne regrettât que l’oncle et la tante, qui avaient figuré dans les deux histoires, ne fussent pas mariés ensemble ; ils auraient été sans doute bien assortis.
« Mais je n’ai pas vu, après tout, dit le questionneur, qu’il y eût un esprit dans cette dernière histoire.
— Oh ! s’il vous faut des esprits, mon cher, s’écria l’Irlandais, capitaine de dragons, s’il vous faut des esprits, vous en aurez tout un régiment. Puisque ces messieurs ont raconté les aventures de leurs oncles et de leurs tantes, ma foi je vous donnerai aussi un chapitre de l’histoire de ma famille. »
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