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Chapitre 5 L’intrépide dragon ou l’aventure de mon grand-père

Mon grand-père était un intrépide dragon ; car c’est une profession, voyez-vous, qui tient à notre famille ; cela est dans le sang. Tous nos ancêtres ont été dragons et sont morts au champ d’honneur, excepté moi ; j’espère que ma postérité en pourra dire autant ; avec tout cela, je ne veux pas faire le glorieux. Enfin, mon grand-père, comme je vous le disais, était un intrépide dragon, et il avait servi dans les Pays-Bas. Au fait, il appartenait à cette armée qui, d’après le dire de mon oncle Tobie, jurait si terriblement en Flandre. Lui-même, il savait jurer passablement bien ; et de plus ce fut lui qui introduisit la doctrine du chaud radical et de l’humide radical, dont le caporal Trim fait mention ; en d’autres termes, la manière de neutraliser les exhalaisons des marais, au moyen de l’eau-de-vie brûlée 1. Quoi qu’il en soit, cela ne fait rien à mon histoire. Je vous le dis seulement pour montrer que mon grand-père n’était pas homme à donner aisément dans des balivernes. Il avait vu le service, ou, pour me servir de ses expressions, il avait vu le diable ; et c’est tout dire.

Eh ! bien, messieurs, mon grand-père se trouvait en route pour revenir en Angleterre, et il comptait s’embarquer à Ostende. Malheur à cette ville ! Car, une fois, j’y ai été retenu, par la tempête et les vents contraires, pendant trois mortelles journées ; et du diable s’il y avait là quelque joyeux compagnon ou un joli minois pour me distraire ! Enfin, je vous le disais, mon grand-père se trouvait en route pour l’Angleterre ou pour Ostende ; n’importe, cela revient au même. Donc, un soir, vers la nuit close, il fit gaiement son entrée, à cheval dans Bruges. Vraisemblablement, messieurs, vous connaissez Bruges, une vieille ville flamande fort originale, mal bâtie, autrefois, dit-on, grande ville de commerce où l’on faisait beaucoup d’argent, aux temps anciens où les mynheer étaient dans toute leur gloire 2 ; mais à présent elle est ample et vide comme la poche d’un Irlandais de nos jours. Eh bien ! messieurs., mon grand-père y arriva au temps de la foire annuelle. La ville de Bruges était encombrée, les canaux fourmillaient de barques et les rues fourmillaient de marchands ; et on avait peine à se faire place au milieu de ces ballots, de ces denrées, et de ces marchandises, et des paysans à larges culottes, et des femmes qui portaient chacune dix jupons.

Mon grand-père suivait joyeusement son chemin, avec ses manières aisées et lestes ; car c’était un compère sans façon et assez effronté. Il ouvrait autour de lui de grands yeux, regardant, fixement cette foule bigarrée et ces vieilles maisons à pignons en façades triangulaires et pointues, et à nids ne cigogne sur les cheminées ; il faisait des mines aux jolies jufvrouw 3 qui montraient leurs visages devant la fenêtre, et il plaisantait de droite et de gauche les femmes qui passaient dans la rue. Elles riaient, et prenaient ces plaisanteries en très bonne part ; car, quoiqu’il ne sût pas un mot de la langue, toujours il avait le talent de se faire entendre des femmes.

Eh bien ! messieurs, comme c’était au commencement de la foire annuelle, la ville se trouvait encombrée ; hôtelleries et cabarets, tout était plein, et mon grand-père courut en vain de l’une à l’autre pour se loger. Enfin il arriva près d’une vieille auberge qui paraissait prête à tomber en ruines, et que les rats auraient déjà quittée, s’ils avaient pu trouver, dans quelqu’autre maison, un peu de place pour y fourrer leurs têtes. C’était précisément un de ces édifices bizarres que vous voyez dans les tableaux hollandais, avec un toit qui monte jusqu’aux nues, et une infinité de galetas élevés les uns sur les autres, comme les sept étages du ciel de Mahomet. La seule chose qui l’eût empêchée de culbuter du haut en bas, c’était un nid de cigogne sur la cheminée ; cela porte toujours bonheur à une maison des Pays-Bas ; au moment de l’arrivée de mon grand-père, deux de ces oiseaux de bon augure, à longues jambes, se tenaient debout sur le faîte de la cheminée, comme deux spectres. Ma foi, ils ont tenu debout cette maison jusqu’à présent, comme vous le pourrez voir, si quelque jour vous passez par Bruges ; elle est encore toujours là, mais on l’a transformée en une brasserie de bière forte de Flandre. C’est ce qu’elle était du moins quand j’y passai après la bataille de Waterloo.

Mon grand-père s’approcha de cette maison, en la regardant avec curiosité. Elle n’aurait peut-être pas fixé son attention, s’il n’avait pas vu en grandes lettres au dessus de la porte : Hier verkroopt men goedem drank 4

Mon grand-père en avait assez appris de la langue pour savoir que cette enseigne promettait de bons liquides. « C’est bien la maison qu’il me faut », dit-il, en s’arrêtant tout-à-coup devant la porte.

L’apparition subite d’un impétueux dragon était un événement pour ce vieux cabaret, fréquenté seulement par les paisibles enfants du commerce.

Un riche bourgeois d’Anvers, personnage gros et grand ; couvert d’un ample chapeau de Flandre, et qui était l’homme par excellence, le grand patron de l’établissement, fumait une belle et longue pipe, assis à l’un des côtés de la porte ; un petit fumeur trapu, distillateur de genièvre de Schiedam 5 était assis de l’autre côté : l’hôte à gros nez, se tenait sur le seuil de la porte ; la belle hôtesse, en bonnet plissé, était à côté de lui ; et la fille de l’hôtesse, grosse Flamande, avec de longs pendants d’or aux oreilles, se trouvait près de la fenêtre.

« Humph ! » dit le riche Anversois, jetant un regard d’humeur sur l’étranger.

« Diable » ! dit le petit distillateur trapu de Schiedam.

Le maître du logis, avec le coup d’œil pénétrant d’un cabaretier, vit que le nouvel hôte n’était nullement, mais nullement du goût de ses anciens chalands et, pour dire le vrai, il ne s’arrangeait pas lui-même de l’air effronté de mon grand-père. Il secoua la tête : « Il n’y a pas un galetas de libre dans la maison : elle est pleine. »

« Pas un galetas », répéta l’hôtesse.

« Pas un galetas », répéta la fille.

Le bourgeois d’Anvers et le petit distillateur de Schiedam continuèrent à fumer leur pipe, d’un air chagrin, regardant l’ennemi, obliquement de dessous leurs larges chapeaux, mais ne disant rien.

Mon grand-père n’était pas homme à se laisser regarder de travers : il jeta la bride sur le cou de son cheval, redressa la tête, et se mit un poing sur la hanche. « Parbleu, sur ma foi, dit-il, je coucherai dans cette maison, cette nuit même. » En disant ces mots, il se frappa la cuisse, pour les rendre plus énergiques ; le coup alla jusqu’au cœur de l’hôtesse.

Après avoir fait ce vœu, il sauta de cheval et se fraya un passage dans la salle commune, à travers des mynheer qui le regardaient avec surprise. Vous avez peut-être été, dans la pièce principale d’une vieille auberge flamande. Sur mon âme, c’était une chambre aussi belle que vous pourriez le désirer, pavée en carreaux avec un grand foyer garni, dans son intérieur, de toute l’histoire de la Bible en petites tuiles de Fayence 6 ; puis le manteau de la cheminée, qui s’avançait presque jusqu’au mur, et tout un régiment de théières fêlées et de pot de terre, en parade là-dessus. J’oublie encore une demi-douzaine de grands plats de Delft qui étaient suspendus à l’entour de la chambre, en guise de tableaux et le petit comptoir dans l’encoignure, et la fringante fille qui s’y trouvait assise, en bonnet d’indienne rouge, et des pendants jaunes aux oreilles.

Mon grand-père fit claquer ses doigts par-dessus la tête, en jetant un regard à l’entour de la chambre. – « Bon ! C’est juste la maison qu’il me fallait », dit-il.

La garnison fit bien mine de résister encore un peu ; mais mon grand-père, vieux soldat et Irlandais, n’était pas facile à expulser, surtout une fois entré dans la forteresse. Il salua de l’œil son hôte, embrassa l’hôtesse, chatouilla leur fille, et caressa le menton de la servante de comptoir ; tout le monde convint que c’eût été grand dommage, et, par-dessus le marché, une honte ineffaçable de renvoyer dans la rue un si brave dragon. Ils mirent alors leurs têtes ensemble, c’est-à-dire l’hôtesse et mon grand-père ; et il fut enfin décidé qu’il s’arrangerait d’une vieille chambre fermée depuis quelque temps.

« On prétend qu’il y revient des esprits, lui dit tout bas la fille de la maison ; mais vous êtes dragon, et j’ose dire que vous ne craignez pas les revenants. – Du diable si je les crains, moi ! dit mon grand-père en lui pinçant sa grosse joue. Mais, si les esprits venaient, me déranger comme j’ai vu la Mer Rouge, j’ai une drôle de manière de les conjurer, ma chère. » 7

Il dit alors tout bas à la jeune fille quelque chose qui la fit rire, et elle lui donna une tape de bonne amitié sur l’oreille. Bref, il n’y avait personne qui connût mieux la manière de faire son chemin parmi les cotillons, que mon grand-père.

En peu d’instants, comme c’était son usage, il prit possession complète de la maison, et la parcourut en maître ; à l’écurie, pour avoir l’œil à son cheval ; à la cuisine, pour avoir l’œil à son souper. Il avait quelque chose à dire ou à faire auprès de tout le monde, il fumait avec les Hollandais, buvait avec les Allemands, frappait sur l’épaule de l’aubergiste, agaçait la fille de la maison et la servante de comptoir ; jamais, depuis les jours d’Alley-Croaker, on n’avait vu d’égrillard si remuant. L’hôte le regardait avec surprise ; la fille de l’hôte penchait la tête en souriant, chaque fois qu’il s’approchait d’elle ; et quand il marchait la tête levée dans les corridors, laissant traîner son sabre à ses côtés, les servantes le suivaient des yeux, et se disaient tout bas à l’oreille : « Quel bel homme ! »

À souper, mon grand-père prit le commandement de la table d’hôte, comme s’il eût été chez lui, faisant les honneurs de chaque mets, surtout sans s’oublier ; causant avec tout le monde, qu’il comprît la langue ou non : il gagna même l’amitié du riche Anversois, qui, de sa vie, n’avait été sociable avec personne. En un mot, il fit une révolution dans tout l’établissement ; il y excita une joie si bruyante que toute la maison en trembla. Il démonta d’abord tous ceux qui étaient à table, excepté le petit distillateur de Schiedam, qui se tint quelque temps sur la réserve avant de se livrer ; mais dès qu’il s’y mit, ce fut un vrai diable. Il se prit d’une vive affection pour mon grand-père ; ils restèrent à boire, à fumer, à conter des histoires, à chanter des chansons hollandaises et irlandaises, sans que l’un comprît un mot de ce que l’autre disait, jusqu’à ce qu’on fût obligé d’emmener coucher le petit Hollandais joliment lesté d’eau-de-vie, criant et rabâchant quelque refrain flamand d’une chanson d’amour.

Enfin, messieurs, mon grand-père fut conduit à son logement par un grand escalier, en casse-cou, composé d’une charge de bois de charpente, à travers de longs couloirs, où pendaient quelques vieux tableaux enfumés, de poissons, de fruits, de gibier, de fêtes de village, de grands intérieurs de cuisine, et de graves bourguemaîtres, comme vous en voyez dans toute ancienne auberge flamande ; il arriva donc dans sa chambre à coucher.

C’était une chambre du bon vieux temps, je vous assure, pleine de toutes sortes de vieilleries. Elle ressemblait à une infirmerie de meubles délabrés et surannés, où l’on aurait relégué chaque objet disloqué ou hors de service, pour y être raccommodé, ou bien oublié. On aurait dit un congrès général de vieux meubles légitimes, où chaque espèce et chaque pays auraient eu leur représentant. On n’y voyait pas deux chaises pareilles. Il y en avait à dos élevé, à dos bas, à fond de cuir, à fond de toile, à fond de paille, ou sans fond ; des tables de marbre fêlées, avec des pieds artistement travaillés, qui tenaient des boules entre les griffes, comme pour aller jouer aux quilles.

Mon grand-père, en entrant, fit la révérence devant cet assemblage bigarré ; après s’être déshabillé, il plaça la lumière dans la cheminée, en demandant pardon aux pincettes, qui paraissaient faire l’amour dans un coin de l’âtre avec la pelle, et lui conter des douceurs.

Les autres convives dormaient déjà profondément, car les mynheer sont de terribles dormeurs. Les servantes de la maison grimpèrent, l’une après l’autre, en bâillant, à leur grenier ; et dans toute l’auberge, il n’y avait pas de tête féminine posée sur l’oreiller qui ne rêvât au brave dragon.

Quant à mon grand-père, il se mit au lit, et tira sur lui un de ces énormes sacs de duvet, sous lesquels on vous étouffe dans les Pays-Bas : il se trouva là fondu entre deux lits de plume, comme un anchois entre deux tranches de rôtie au beurre. C’était un homme de complexion très chaude, et l’étouffement lui joua des tours du diable.

Aussi, je vous assure, en peu d’instants, mon grand-père fut comme s’il eût eu des légions de lutins au corps ; tout son sang bouillonnait dans ses veines, comme s’il avait eu la fièvre chaude.

Il se tint tranquille, cependant, jusqu’à ce que toute la maison fût en repos ; bientôt il n’entendit plus que le ronflement des mynheer dans les di- verses chambres, sur tous les tons et sur toutes les cadences, comme les grenouilles dans un marécage. Plus la maison devenait tranquille, et plus mon grand-père s’agitait. Il s’échauffa toujours davantage, jusqu’à ce qu’enfin la chaleur du lit devînt trop forte pour qu’il y restât.

« Peut-être la servante l’avait trop chauffé ? » dit le monsieur curieux, d’un air inquisiteur.

« Je crois plutôt le contraire, répondit l’Irlandais ; mais quoiqu’il en fût, le lit devint trop chaud pour mon grand-père. »

« Morbleu ! Il n’y a pas moyen d’y tenir plus longtemps », dit-il. Il sauta du lit, et se mit à rôder dans l’auberge. « Pourquoi faire ? » dit le monsieur aux questions : Sans doute, pour se rafraîchir, – ou peut-être pour trouver un lit plus convenable, – ou peut-être… Mais il ne s’agit pas de savoir pourquoi ; il ne l’a jamais dit, et il n’est pas nécessaire de perdre le temps en conjectures.

Eh bien ! donc, mon grand-père avait été pendant quelque temps absent de sa chambre, et il y rentrait, tout à fait rafraîchi, quand au moment où il touchait la porte, il entendit, à l’intérieur, un bruit étrange. Il s’arrêta en écoutant. On aurait cru que quelqu’un tâchait de fredonner un air, en dépit de l’asthme. Il se rappela que la chambre avait la réputation d’être hantée pas des esprits ; mais il ne croyait pas aux revenants, il ouvrit donc tout doucement la porte, et regarda dans la chambre.

Parbleu, messieurs, il y avait une danse assez extraordinaire, pour étonner Saint-Antoine lui-même.

À la lueur du feu, il vit, assis auprès de la cheminée, un gaillard à face blême, enveloppé d’une longue robe de flanelle, et coiffé d’un grand bonnet de nuit blanc, à houppe, tenant sous le bras, en manière de cornemuse, le soufflet dont il tirait cette musique asthmatique, si surprenante pour mon grand-père. Comme ce fantôme avait aussi l’air d’être de 1a partie, il se trémoussait avec mille contorsions bizarres, faisant continuellement des signes de tête, et agitant sans cesse le bonnet de nuit à la houppe.

Mon grand-père trouvait cela fort étrange, et même très insolent ; il allait demander à quel propos on se permettait ainsi de jouer de cet instrument à vent dans l’appartement d’un autre voyageur, quand ses yeux trouvèrent de nouveaux motifs d’étonnement. Du coté opposé de la chambre, un fauteuil à dossier relevé, à pied tortu, foncé en cuir, garni, avec prétention, en petits clous de cuivre, se mit tout d’un coup en mouvement, étendit d’abord un pied en griffe, puis un bras courbé, puis, faisant la révérence, glissa très gracieusement jusqu’à une petite chaise à bras en vieux brocard, dont le fond était percé, et dansa avec elle un élégant menuet.

Le musicien jouait maintenant de plus fort en plus fort, et secouait la tête et la houppe de son bonnet de nuit, comme un enragé. Par degrés, la dansomanie parut s’emparer de toutes les autres pièces de l’ameublement. Les vieilles chaises, étroites et longues, appariées en couples, figuraient dans une danse villageoise ; un tabouret à trois pieds dansait un pas de cornemuse, quoi qu’il fût horriblement gêné par sa patte surnuméraire ; tandis que l’amoureuse pincette saisit la pelle par le milieu de la taille, et la fit valser à l’entour de la chambre. Bref, tous les meubles se mirent en branle, pirouettant, croisant les mains à droite et à gauche, comme autant de démons, tous, excepté, une grande presse à linge, ou calandre, qui se tenait dans un coin, comme une douairière, et suivait les mouvements de la mesure, soit parce qu’elle était trop massive pour danser, soit peut-être, parce qu’elle ne trouvait point de danseur.

Mon grand-père jugea que cette dernière raison était la véritable ; ainsi, en digne Irlandais, dévoué au beau sexe, et toujours disposé à la plaisanterie, il s’élança dans la chambre, dit au musicien de jouer l’air de Paddy O’Rafferty, ne fit qu’un bond jusqu’à la calandre, et la saisit par les deux poignées pour la conduire à la danse… quand… prrrr – tout à-coup la fête se trouva finie. Les chaises ; les tables, les pincettes et la pelle furent à l’instant à leur place, aussi immobiles que si rien ne s’était passé, et le musicien s’évanouit par la cheminée, oubliant, dans sa précipitation, le soufflet. Mon grand-père se trouva par terre, au milieu de la chambre, ayant sur lui la presse qui faisait la bascule, et tenant à chaque main une des poignées qu’il avait arrachées. »

« Alors ce n’était, après tout, qu’un rêve ! » dit le monsieur aux questions.

« Du diable, si c’était un rêve ! répliqua l’Irlandais. Jamais il n’y eut d’événement plus réel. Par ma foi, j’aurais voulu voir quelqu’un dire à mon grand-père que c’était un rêve ! »

Eh ! donc, messieurs, comme la calandre était un corps très pesant, et mon grand-père aussi, surtout du train de derrière, vous concevrez aisément que la chute de deux corps aussi pesant, fit un fier tapage. Ma foi, la vieille baraque en fut agitée, comme si elle eût pris cela pour un tremblement de terre. Toute la garnison s’alarma. L’aubergiste, qui couchait en bas, se hâta de monter avec la lumière, pour savoir la cause du bruit ; mais, malgré la précipitation du bonhomme, sa fille était arrivée avant lui sur le théâtre du désordre. L’aubergiste était suivi de la maîtresse du logis, qui était suivie de la fringante fille de comptoir, qui était suivie des niaises filles de chambre, tout ce monde affublé de son mieux des premiers vêtements qui s’étaient trouvés sous la main : et tous très pressés de savoir que diable était arrivé dans la chambre du brave dragon.

Mon grand-père raconta la scène merveilleuse à laquelle il avait assisté ; les poignées cassées de la presse renversée servaient de témoignage. On ne pouvait rien opposer à de pareilles preuves, avec un garçon du calibre de mon grand-père, qui semblait disposé à prouver toujours son dire par des voies de fait. Aussi le maître du logis se gratta la tête et regarda niaisement, comme il avait coutume de faire, quand il était embarrassé. La maîtresse du logis se gratta… non, elle ne se gratta pas la tête, mais elle fronça les sourcils, et ne parut qu’à moitié satisfaite de l’explication ; cependant la fille de la maison y donna du poids, en rappelant que la dernière personne qui avait occupé cette chambre était un fameux charlatan, qui était mort de la danse de Saint-Vit, et qui avait sans doute infecté de ce mal tout l’ameublement.

Cela remit tout en ordre, surtout quand les filles de service déclarèrent qu’elles avaient été déjà témoins d’étranges choses dans cette chambre ; et comme elles l’assurèrent sur leur honneur, il n’y eut plus moyen d’en douter.

« Et votre grand-père se remit-il au lit dans cette chambre ? » dit le questionneur.

« Cela est plus que je ne puis dire ; où il passa le reste de la nuit, ce fut un secret qu’il ne dévoila jamais. Au fait, quoiqu’il eût du service, il n’était pas fort sur la topographie, et ses courses nocturnes dans les auberges paraissent l’avoir exposé quelquefois à commettre des bévues, dont il se serait trouvé embarrassé de rendre compte, le lendemain. »

« N’a-t-il jamais été somnambule ? » dit le vieillard qui faisait l’entendu. – « Pas, que je sache. »

Il y eut une pause, après ce roman irlandais un peu diffus : enfin, le vieux monsieur à la tête aux revenants observa que les histoires, jusqu’à présent avaient quelque chose de trop burlesque. Moi, ajouta-t-il, je me rappelle une aventure que j’appris lors de mon séjour à Paris, et dont je puis garantir l’authenticité : c’est une histoire aussi sérieuse que singulière.

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