Chapitre 6 Aventure de l’étudiant allemand
Au milieu d’une nuit orageuse, à l’époque où la tempête révolutionnaire agitait la France, un jeune Allemand traversait les plus anciens quartiers de Paris, pour rentrer dans sa demeure. Les éclairs brillaient et le tonnerre éclatait avec fracas au-dessus des hautes maisons de ces rues étroites. Mais, avant tout, il faut vous dire un mot du jeune Allemand.
Godefroy Wolfgang appartenait à une bonne famille. Pendant quelque temps il avait suivi un cours d’études à Goëttingue. Son esprit visionnaire et enthousiaste, s’était égaré dans ces doctrines vagues et abstraites qui ont tourné tant de têtes allemandes. Sa vie sauvage, son application obstinée à des spéculations bizarres, affectèrent à la fois sa raison et sa santé. Aussi faible d’esprit que de corps, usé par les rêveries mystiques du spiritualisme, il avait fini, comme Swedenbourg, par s’entourer d’un monde idéal. Il se persuada, je ne sais comment, qu’il était soumis à l’influence fatale d’un mauvais génie qui cherchait à l’attirer dans un piège et conspirait sa perte : cette idée, achevant de ruiner un tempérament mélancolique, produisit de funestes effets. Wolfgang devint chaque jour plus pensif et plus sombre. Ses amis ayant découvert la nature de l’effrayante maladie qui dévorait son âme jugèrent qu’il n’y avait pas meilleur remède que de changer la scène de ses sensations ; on l’envoya donc terminer ses études sur le théâtre du luxe et de la folie, au sein des plaisirs : il vint à Paris.
Wolfgang se trouvait dans cette capitale à la naissance de la révolution. D’abord, le délire populaire s’empara de cet esprit exalté. Il fut séduit par les théories politiques et philosophiques du jour ; mais les sanglants excès qui ne tardèrent pas à le révolter, l’eurent bientôt dégoûté du monde, et il s’en retira plus que jamais. Il alla s’enfermer dans un appartement reculé du pays latin, le quartier des collèges : là, au fond d’une rue obscure, non loin des doctes murs de la Sorbonne, il continua de suivre ses recherches favorites. Souvent il consacrait des heures entières aux grandes bibliothèques, catacombes des écrivains d’autrefois ; et, dans l’amas poudreux de leurs livres oubliés, il cherchait la triste pâture qui convenait à son goût malade. Semblable à cette espèce de vampires affamés que les Mille et une Nuits, désignent sous le nom de goules 1, et qui dévorent les cadavres, il se nourrissait au milieu des charniers d’une littérature tombée de vétusté.
Ce reclus, cet étrange solitaire était subjugué cependant par un tempérament très vif, qui, pour n’avoir jusqu’alors opéré que sur une imagination ardente, n’en devenait que plus redoutable. Trop novice, trop peu familiarisé avec le monde pour hasarder quelques avances auprès des femmes, il admirait leur beauté, il soupirait en silence pour leurs charmes ; et, dans sa chambre isolée, tous les jours sa pensée s’égarait au milieu des souvenirs qui lui retraçaient les formes et les traits dont ses yeux avaient été frappés : son cerveau enflammé s’était créé un modèle idéal, plus parfait que la réalité.
Dans cet état d’exaltation, il fut tourmenté d’un rêve qui eut sur lui un effet extraordinaire. Une femme lui apparut, d’une beauté sans égale : l’impression du songe fut si forte, qu’il se renouvela plusieurs fois. Ce tableau, sans cesse devant ses yeux pendant le jour, se reproduisait dans le calme de la nuit. Enfin Wolfgang devint passionnément amoureux de l’image formée par un rêve, et la sensation se prolongea si longtemps, qu’elle devint une de ces idées fixes qui poursuivent sans relâche les cerveaux mélancoliques, et qu’on regarde trop souvent comme des symptômes de folie.
Tel était Godefroy Wolfgang, et telle était sa situation à l’époque dont je viens de parler. Se rendant chez lui fort tard, une nuit d’orage, par les vieilles rues désertes du Marais, il entendit les éclats du tonnerre qui roulait sur les toits élevés. Parvenu à la place de Grève, lieu fatal où s’exécutent les arrêts de mort, il voyait la foudre sillonner les airs autour des sommités de l’ancien Hôtel-de-Ville : elle jetait une rapide lueur sur l’espace où cet édifice déploie sa façade. Tout à coup les yeux de Wolfgang sont frappés de l’aspect d’un échafaud établi au milieu de la place : il recule d’effroi en se trouvant au pied de la guillotine : sous le régime de la terreur, cet horrible instrument de supplice était toujours prêt à frapper. L’échafaud, constamment préparé, voyait couler sans cesse le sang de l’innocence et de la vertu. Ce jour même on avait exercé un affreux carnage ; et il était toujours là dans son lugubre appareil, cet autel fumant, dressé au milieu d’une ville où régnaient le sommeil et la stupeur, et attendant de nouvelles victimes.
Wolfgang sentait son cœur défaillir ; il s’éloignait en frissonnant de l’effroyable machine, quand il aperçut dans l’ombre une forme vague au pied de l’escalier qui conduisait à l’échafaud. Les éclairs vifs et brillants qui se succédaient avec rapidité firent paraître cette forme d’une manière plus distincte : c’était une femme vêtue de noir. Assise sur une des dernières marches du funeste escalier, le corps penché en avant, elle cachait son visage appuyé sur ses genoux ; les longues tresses de sa chevelure flottaient sur le pavé, trempées de la pluie qui tombait par torrents. Wolfgang s’arrête : cette image de la détresse avait quelque chose d’effrayant. La femme paraissait n’être pas d’une classe commune. Il savait quelles étaient les vicissitudes extrêmes des temps, et combien d’infortunés, après avoir été mollement couchés sur le duvet, ne savaient plus où reposer leur tête. C’était sans doute le deuil d’un être jadis heureux qu’un coup de la hache fatale venait de condamner à des larmes éternelles : sur le dernier rivage de la vie, sans doute cette femme gémissait, l’âme navrée de douleur, d’avoir vu de là s’élancer dans l’éternité tout ce qu’elle avait eu de plus cher.
Le jeune homme s’approche, et lui adresse la parole avec le doux accent de la pitié. L’inconnue lève la tête, et le contemple d’un œil égaré. Combien Wolfgang fut étonné, quand le feu des éclairs lui découvrit dans les traits de l’infortunée ceux qui avaient été depuis si longtemps l’objet de ses songes ! C’était une figure pâle, où se peignait le désespoir ! Mais elle était d’une beauté ravissante.
Tremblant d’une violente émotion, et agité de sentiments divers, Wolfgang lui parle encore ; il lui dit quelques mots sur le danger où elle s’expose à une pareille heure de la nuit, dans une si effroyable tempête, et il lui offre de la conduire chez les amis qu’elle peut avoir. Elle désigne du doigt la guillotine ; et ce geste significatif est accompagné de ces mots :
« Je n’ai point d’amis sur la terre. »
« Mais, dit Wolfgang ! Vous avez une demeure ? »
« Oui ; le tombeau. »
Le cœur de l’étudiant s’émut davantage à cette parole. « S’il est permis à un étranger, dit-il, de faire une offre, sans s’exposer à voir mal interpréter ses intentions, j’oserai vous offrir un asile, et me présenter à vous comme un ami dévoué. Je suis moi-même sans amis à Paris ; je suis étranger en France ; mais si ma vie vous est utile, elle vous sera consacrée ; je la sacrifierai, avant que la violence ou l’outrage puissent vous atteindre. »
Il y avait dans les manières du jeune homme une gravité pleine de candeur, qui, jointe à l’accent étranger, produisit un effet favorable : son langage n’annonçait pas un de ces hommes corrompus qui déshonorent la capitale. Il y a d’ailleurs dans le véritable enthousiasme une éloquence qui éloigne tout soupçon. L’étrangère sans asile n’hésita point à se confier à la protection de l’étudiant. Il soutint les pas chancelants de sa compagne, et ils s’acheminèrent ainsi vers le Pont-Neuf, arrivés devant le terre-plein, où une populace égarée avait abattu la statue de Henri IV, ils s’aperçurent que l’orage s’était calmé : le tonnerre ne grondait plus que dans le lointain, Tout Paris était tranquille. Ce grand volcan des passions humaines se reposait un instant, afin de préparer pour le lendemain une éruption plus terrible. Wolfgang se rapprocha des rues fangeuses de son obscur quartier, avec le dépôt dont il s’est chargé : enfin les voilà près des tristes murs de la Sorbonne ; ils entrent dans le vaste hôtel délabré qu’habite le studieux Allemand. La vieille portière, qui les reçoit, recule d’étonnement à l’aspect tout nouveau du mélancolique étranger arrivant avec une compagne.
Pour la première fois, l’étudiant, qui ouvre la porte de sa chambre modeste, rougit de son humble demeure : tout le logement consiste en une pièce unique, vieux salon à l’ancienne mode bizarrement meublé de quelques débris mal assortis d’une opulence passée. L’hôtel avait été habité par une de ces famille nobles qui aimaient résider dans les environs du Luxembourg. Ce salon se trouvait encombré de livres et de papiers, et de tout l’attirail ordinaire d’un jeune homme livré à l’étude. On découvrait son lit à une extrémité dans un coin.
La lumière, qu’on avait apportée, ayant fourni à Wolfgang le moyen de mieux examiner l’étrangère, il fut encore plus frappé de son extrême beauté. Elle était pâle, d’une blancheur naturelle, vraiment éblouissante et relevée encore par de longs cheveux d’ébène qui flottaient sur ses épaules ; ses grands yeux brillaient d’un feu céleste ; mais ils avaient une expression singulière qui tenait de l’égarement. Sa taille était parfaitement régulière, autant qu’on pouvait en juger à travers l’ample robe noire qui la recouvrait. Tout son extérieur avait quelque chose d’imposant, quoiqu’elle fût vêtue avec simplicité. Le seul ornement remarquable, dans toute sa parure, était un large collier noir, qui entourait son cou d’albâtre, et qui se fermait par une agrafe en diamant.
L’étudiant était embarrassé des arrangements qu’il fallait prendre pour loger l’infortunée, dont il venait de se déclarer le protecteur. Il pensa d’abord à lui abandonner la chambre et à chercher ailleurs une retraite pour la nuit, mais il était si touché de tant de charmes qui exerçaient un irrésistible empire sur ses pensées et sur ses sens, qu’il ne trouvait pas la force de s’éloigner d’elle. Cette femme se conduisait aussi d’une manière inexplicable ; sa bouche n’avait plus prononcé le mot affreux de guillotine ; sa douleur s’était calmée. Les attentions de l’étudiant, après avoir excité sa confiance, paraissaient avoir gagné le cœur de l’inconnue. Elle était évidemment une enthousiaste comme lui ; et les enthousiastes s’entendent bientôt.
Entraîné par les circonstances Wolfgang déclara les sentiments qu’elle lui avait inspirés. Il lui raconta l’histoire du songe mystérieux qui l’avait enchaîné à une image chérie, avant la première entrevue réelle.
L’inconnue, affectée de ce récit, avoua qu’elle avait également éprouvé pour lui un penchant dont elle ne pouvait se rendre compte. On vivait dans le temps des plus étranges théories et des plus étranges actions : on traitait de préjugés et de superstitions toutes les opinions d’autrefois ; le seul culte reconnu était celui de la déesse de la raison. Parmi les vieilles coutumes qui se trouvaient reléguées dans les abus passés de mode, on avait surtout classé les formes et les cérémonies du mariage ; pour des têtes libérales, c’étaient de vaines formalités. Le contrat social, dans son interprétation la plus large, était seul en vogue. Notre étudiant était trop fort sur ces théories pour ne point partager les opinions commodes qui se trouvaient à l’ordre du jour.
« Pourquoi nous séparer ? s’écria-t-il : nos cœurs sont d’accord ; aux yeux de la raison et de l’honneur nous sommes unis. Les âmes élevées ont-elles besoin de formalités serviles pour se lier par des nœuds légitimes ? »
L’inconnue l’écoutait avec émotion. Il était clair quelle avait reçu la lumière à la même école.
« Vous n’avez, dit l’étudiant, ni demeure ni famille : que je vous tienne lieu de tout : si des formalités sont nécessaires, elles seront observées, je vous le promets : voilà ma main. Je m’engage à vous pour toujours. »
« Pour toujours ? demanda l’inconnue d’un ton solennel.
« Pour toujours », répéta l’Allemand.
L’inconnue serra fortement la main qui lui était présentée. « Eh bien ! je suis à vous », dit le faible murmure de ses lèvres tremblantes ; et elle se laissa tomber doucement sur le sein du jeune homme.
Le lendemain, avant le jour, l’étudiant laissa reposer sa nouvelle épouse, et alla chercher, dans la matinée, un appartement plus convenable. À son retour, il trouva l’étrangère étendue sur le lit, la tête penchée en dehors et le bras pendant.
Il s’avance pour la réveiller, et il veut la mettre dans une position plus commode. Il lui prend la main ; cette main est glacée ; les artères avaient cessé de battre. Il la regarde ; elle a les traits immobiles et les yeux éteints. En un mot, il ne trouve plus qu’un cadavre.
Saisi d’horreur, égaré, il répand l’alarme dans la maison. Le trouble et le désordre se communiquent partout. La police est avertie ; l’officier public s’avance, et il s’écrie, en contemplant les traits qui s’offrent à lui : « Grand Dieu ! Comment cette femme est-elle venue ici ? – La connaissez-vous ? Savez-vous qui elle est ? » demanda Wolfgang, avec vivacité.
« Si je la connais ! réplique l’officier de police ; elle a été guillotinée hier. »
Il s’approche, il défait le collier noir qui serrait le col d’albâtre, et la tête roule sur le parquet.
L’étudiant est saisi d’une frayeur subite. « Le démon, le démon, s’écria-t-il, s’est emparé de moi ; je suis perdu à jamais. »
On essaya vainement de le calmer ; cette fatale croyance venait de s’emparer de lui : un esprit infernal avait revêtu les formes d’une femme immolée sur l’échafaud : il était la victime de cette imposture. Sa raison fut perdue sans retour, et il mourut dans un hospice d’aliéné.
Ici le vieux narrateur termina son récit.
« Et cela est-il arrivé réellement ? demanda le monsieur aux questions.
« Sans, doute, répliqua l’autre : j’en ai pour garant un témoin irrécusable. L’étudiant Wolfgang m’a raconté lui-même cette histoire, à Charenton, où il était enfermé. »
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