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Chapitre 7 L’aventure du portrait mystérieux

Comme une histoire de ce genre en amène une autre, et que le sujet paraissait occuper la compagnie, au point que chacun des membres eût volontiers introduit sur la scène tous ses parents et ancêtres, il est impossible de savoir combien nous aurions appris encore d’aventures extraordinaires, si tout à coup un gros et vieux chasseur de renards, qui avait dormi profondément jusqu’alors, ne se fût réveillé avec un long et bruyant bâillement. Le charme se trouva rompu, les revenants s’évanouirent comme si le chant du coq se fût fait entendre, et on accueillit à l’unanimité la motion d’aller se coucher.

« À présent, voyons la chambre aux spectres », dit le capitaine irlandais, en prenant son flambeau.

« Ah ! ah ! » s’écria l’homme à la tête délabrée, qui de nous sera le héros de la fête, cette nuit ? »,

« C’est ce que nous verrons le matin, répondit le monsieur au drôle de nez : celui à qui nous trouverons l’air pâle et défait aura vu le spectre. »

« Eh ! messieurs, reprit le baronnet, on dit souvent la vérité en plaisantant. – Au fait, quelqu’un de vous va coucher dans la chambre… »

« Quoi ! une chambre à revenants ! – Une chambre à revenants ! – Je la réclame. – Et moi… et moi… cria une douzaine de convives qui parlaient et riaient tous ensemble.

« Non, non, dit notre hôte ; il y a un secret relativement à une de mes chambres, et je voudrais y tenter une expérience. Ainsi, messieurs, personne de vous ne doit savoir qui aura la pièce aux revenants, jusqu’à ce que les circonstances nous l’apprennent. Je ne veux pas le savoir moi-même ; j’abandonne le tout au sort et à la discrétion de ma femme de charge. En même temps, si cela peut vous êtes agréable, j’observerai, pour l’honneur de mon manoir paternel, qu’il n’y a guère ici de chambre qui ne soit digne de voir des esprits. ».

Alors nous nous séparâmes, et chacun se rendit à l’appartement qui lui était assigné. Le mien se trouvait à une des ailes du bâtiment, et je ne pus m’empêcher de sourire de sa ressemblance avec ces chambres aux aventures, dont on avait donné la description dans les histoires du souper. Il était spacieux, et sombre, et décoré de portraits noircis par la fumée : on y voyait un lit en vieux damas, avec un ciel assez haut pour orner un lit de parade ; et puis quantité de pièces massives d’un antique ameublement. Je roulai devant le large foyer un énorme fauteuil à pieds de griffon ; j’attisai le feu, je m’assis en fixant les yeux sur la flamme, et en ruminant les singulières histoires que j’avais entendues, jusqu’à ce que la fatigue de la chasse, et un peu la bonne chère de mon hôte, m’endormirent dans mon fauteuil.

Cette position incommode ne me procura qu’un sommeil agité ; je fus à la merci d’une foule de rêves fâcheux et effrayants. Bientôt un souper et un dîner perfides se réunirent pour conspirer contre mon repos. Je fus galopé par un succulent gigot de mouton ; un lourd plum-pudding continua de peser comme du plomb sur ma conscience ; le croupion d’un chapon vint me suggérer mille idées saugrenues, et une diablesse de cuisse de dinde se remua sans cesse devant mon imagination, sous les formes les plus infernales. En un mot, j’eus un violent accès de cauchemar ; il semblait que je fusse sous l’influence d’un charme inévitable. Quelque chose de pénible m’oppressait d’un poids que je ne pouvais secouer. Je sentais que je dormais, et je m’efforçais de me lever ; mais chacun de mes efforts redoublait le mal ; enfin, me débattant et me démenant, et presque étouffant, je me redresse d’un saut, et je me retrouve droit dans mon fauteuil, et tout réveillé.

La lumière sur la cheminée brûlait dans le chandelier, et la mèche tombait des deux côtés ; il y avait comme une cloison de cire formée de mon côté par la bougie qui coulait : le flambeau expirant jetait une lueur large et vacillante, qui répandait un jour très fort sur certain tableau placé au dessus de la cheminée, mais que je n’avais pas remarqué jusqu’alors. Ce n’était rien qu’une tête, ou plutôt un visage qui semblait me regarder fixement, et avec une expression à me décontenancer. Il n’y avait point de corps, et au premier coup d’œil j’eus de la peine à me persuader que ce ne fut pas une véritable figure humaine, qui s’avançât au travers du noir panneau en bois de chêne. Je restai assis en la contemplant ; mais plus je la contemplais, et plus elle m’inquiétait. Jamais, tableau ne m’avait affecté ainsi ; les sensations qu’il excitait en moi étaient inexplicables. On aurait dit cette puissance attribuée à l’œil du Basilic, ou l’effet mystérieux que produisent quelques reptiles, et qu’on appelle fascination. Je me passai plusieurs fois machinalement la main sur les yeux, comme pour effacer l’illusion ; mais en vain, tout de suite mes regards se reportaient sur le tableau : et un froid mortel qui me glaçait les veines s’insinuait de plus en plus dans tous mes membres. Je regardai autour de moi d’autres tableaux, soit pour détourner mon attention, soit pour essayer s’ils auraient le même pouvoir. Il y en avait d’assez vilains pour produire cet effet, s’il n’eût fallu, que la vilaine mine d’un portrait. Mais point du tout ; je les passai tous en revue avec une parfaite indifférence ; et au moment où je m’arrêtai de nouveau à ce visage sur la cheminée, ce fut comme si une secousse électrique m’eut frappé. Les autres portraits paraissaient d’un coloris terne et usé ; celui-ci sortait d’un fond uni, en relief saillant, et son coloris était d’une vérité admirable. Il exprimait l’état d’agonie, mais d’une agonie produite par la plus forte douleur physique ; avec tout cela, un air menaçant caractérisait le sourcil, et quelques gouttes de sang ajoutaient à l’horreur qu’il inspirait. Ce n’était pas cependant cet extérieur, mais plutôt un sentiment d’aversion et d’antipathie indéfinissables, excités par le tableau, qui s’emparaient de tout mon être.

J’essayai de me persuader que c’était une chimère ; que mon cerveau se trouvait troublé par la bonne chère de notre hôte, et, jusqu’à un certain point, par les étranges contes de tableaux qu’on avait débités à souper. Je me décidai à secouer ces brouillards de l’esprit ; je me levai, je me promenai, je fis claquer mes doigts, je me moquai de moi-même, je ris tout haut ; mais c’était un rire forcé, dont l’écho, répété par la vieille chambre, m’écorcha l’oreille. Je m’avançai vers la fenêtre, et je tâchai de découvrir le paysage à travers les vitres. Il faisait noir comme dans un four, et la tempête grondait. Au moment où j’écoutais le vent qui sifflait dans les arbres, j’aperçus la maudite figure que réfléchissait un des carreaux, comme si elle fût venue m’examiner à la croisée. Ce reflet même était effrayant.

Comment surmonter ce honteux excès de mal de nerfs ? Car voilà tout ce que je croyais y voir. Je résolus de m’efforcer à ne plus regarder le tableau, et de me déshabiller bien vite pour me mettre au lit. Je commençai à ôter mes habits ; en dépit de tous mes efforts, je ne pus m’empêcher de jeter de temps en temps à la dérobée un regard sur le portrait ; ce regard suffisait pour me démonter, même quand j’avais le dos tourné ; l’idée seule de cette effroyable figure placée derrière moi, et qui voyait par-dessus mes épaules, me devenait insupportable. Je jetai mes vêtements et m’élançai au lit ; mais les grands yeux de ce visage me poursuivaient toujours. Je le découvrais en plein, du fond de mon lit ; et pendant quelque temps je ne pus en détourner ma vue. Mes nerfs avaient fini par s’agiter au plus haut degré. J’éteignis la lumière, et m’efforçai de m’endormir : toujours en vain ! Le feu se ranima un instant, et jeta une lumière incertaine autour de la chambre, en laissant toutefois le côté du tableau dans l’ombre la plus épaisse. Eh ! pensai-je, si c’était ici la chambre que mon hôte a indiquée comme environnée de certain mystère ! J’avais pris ses paroles pour une plaisanterie ; peut-être ont-elles un sens réel. Je regardai partout. L’appartement, éclairé d’une manière douteuse, avait toutes les qualités requises dans une chambre de spectres. Il commençait à prendre, dans mon imagination malade, la plus étrange apparence. Les vieux portraits devenaient à chaque instant plus pâles et plus pâles, plus noirs et plus noirs ; la projection de l’ombre et de la lumière, parmi les meubles bizarres qui le garnissaient, leur prêtait une forme et une tournure plus singulières. Une énorme presse à calandre, bien noire, de forme antique, ornée d’un cuivre massif, et lustrée par le frottement de la cire, commençait surtout à me tracasser infiniment. Suis-je donc, en effet, me dis-je, le héros de la chambre aux esprits ? y a-t-il véritablement un sort jeté sur moi, ou bien tout cela n’est-il qu’un jeu de mon hôte, pour faire rire à mes dépens ? L’idée d’être chevauché toute la nuit par mes propres terreurs, et puis de me voir persifflé sur mon air hagard, le lendemain, devenait insupportable ; mais cette idée même suffisait pour produire l’effet, et pour agacer davantage mes nerfs. Bah ! m’écriai-je il n’y a rien de tout cela. Comment ce brave homme se serait-il imaginé que moi, ou que tout autre, nous nous serions tourmentés ainsi pour un simple tableau ? C’est mon imagination seule qui me tourmente. » Je me retournai dans mon lit, et je changeai continuellement de position, pour essayer de dormir, mais toujours vainement : lorsqu’on ne peut s’endormir en se tenant tranquille, on n’y réussira guère en s’agitant ! Par degrés, le feu s’éteignit tout à fait et laissa la chambre dans les ténèbres. J’avais toujours devant l’esprit l’image de cette inconcevable figure, qui me suivait et me surveillait à travers les ombres ; et ce qui était encore plus fâcheux, l’obscurité même augmentait la terreur. C’était comme un ennemi invisible qui plane sur votre tête pendant la nuit. Au lieu d’un portrait pour me vexer, j’en avais maintenant une centaine. Je me le figurais, dans toutes les directions. Il est là, pensais-je ; et là, et encore là ; le voici avec l’horrible et mystérieuse expression de cet œil toujours ouvert sur moi, toujours ! Ah ! s’il faut subir cette étrange et effrayante persécution, il vaut mieux se trouver en face d’un seul ennemi, que d’être livré à son image mille fois répétée !

Tous ceux qui se sont trouvés dans cet état d’agitation nerveuse, doivent savoir que plus elle se prolonge et moins elle devient facile à calmer. Tout, jusqu’à l’air de la chambre, finit par se ressentir de la présence contagieuse du fatal tableau. Il me semblait le sentir sur moi. J’aurais juré que la formidable figure s’approchait de mon visage ; et que son haleine me brûlait. Cela n’est plus tolérable, m’écriai-je enfin, en sautant du lit ; je ne puis y résister. Je ne ferai que me retourner et m’agiter sans cesse toute la nuit ; je deviendrai un vrai spectre, et je serai à la lettre le héros de la chambre aux revenants. Quoi qu’il arrive, je veux quitter cette maudite chambre, et chercher du repos ailleurs ; on ne pourra que se moquer de moi ; et à coup sûr je n’aurai pas les railleurs de mon côté si je passe une nuit blanche, et que je leur montre demain matin une figure décomposée.

Je me disais tout cela à voix basse, en passant à la hâte mes habits ; après quoi je m’éclipsai ; et bien vite, du haut en bas de l’escalier, je volai au salon. Là, je fis la culbute par-dessus deux ou trois marches, et j’atteignis enfin un sofa sur lequel je m’étendis, décidé à y bivouaquer le reste de la nuit. Du moment où je me trouvai hors du voisinage de l’étrange portrait, le charme fut rompu. Toute son influence avait cessé. Je me sentis rassuré de l’avoir confiné dans sa chambre ; car, avec une précaution, en quelque sorte d’instinct, j’avais donné un tour de clé en fermant la porte. Je devins donc plus calme, et bientôt je me trouvai parfaitement tranquille ; puis je m’assoupis, et peu à peu je dormis profondément. Je ne me réveillai qu’au moment où une servante avec son balai et avec son chant matinal vint arranger le salon. Elle s’étonna d’abord de me trouver étendu sur le canapé ; mais je présume que des circonstances de ce genre, après un dîner de chasseurs, n’étaient pas rares dans le ménage de garçon de son maître ; car elle continua sa chanson, et son travail, sans s’inquiéter de moi davantage.

J’éprouvais une répugnance invincible à rentrer dans ma chambre ; je m’acheminai donc, comme je pus, vers le logement du sommelier, et je fis ma toilette aussi bien que l’occasion le permettait : je me trouvais des premiers au déjeuner. C’était un repas substantiel, comme il convient à des chasseurs au renard ; et toute la compagnie ne tarda pas à s’y réunir ; quand on eut fait honneur au thé, au café, aux viandes froides, à la bière forte, qui étaient servis en abondance, d’après le goût des divers convives, la conversation commença bientôt à s’animer de toute la joyeuse vivacité du matin.

« Mais, qui est le héros de la chambre aux spectres ? Qui de nous a vu le revenant cette nuit ? » demanda l’homme aux questions, en roulant autour de la table ses yeux de homard.

Cette question mit toutes les langues en mouvement. Il y eut des railleries, des examens de contenance, des accusations mutuelles et des récriminations à n’en point finir. Quelques-uns avaient bu plus que de raison ; d’autres n’avaient pas la barbe faite : de sorte qu’on voyait assez de figures suspectes ; moi, j’étais le seul qui ne pût entrer dans la plaisanterie avec aisance et de bon cœur.

Je me trouvais la langue embarrassée. Le souvenir de ce que j’avais vu et ressenti la nuit précédente, me troublait encore. Le portrait mystérieux semblait toujours tenir l’œil sur moi Je crus aussi que les regards de mon hôte cherchaient les miens, avec un air de curiosité. Bref, je me sentais convaincu que j’étais l’homme dont il s’agissait ; et je me figurais que chacun pouvait lire cela sur mes traits. Cependant, la plaisanterie s’épuisa ; aucun soupçon n’avait paru s’arrêter sur moi. Je me félicitais déjà d’en être quitte à si bon marché, quand un domestique entra, pour dire qu’on avait trouvé, sous les coussins d’un sofa, quelque chose qui appartenait à celui qui avait couché au salon. Il tenait à la main ma montre à répétition ! « Quoi ! dit le questionneur éternel », quelqu’un a-t-il donc couché sur le sofa ? »

« Ho ! ho ! un lièvre, un lièvre », s’écria le vieux monsieur an nez flexible.

Je ne pouvais me dispenser de reconnaître la montre, et j’allais me lever tout honteux, quand un vieux et bruyant campagnard, assis à mes cotés, me frappa sur l’épaule en s’écriant : « De par tous les diables ! C’est toi qui as vu l’esprit ! »

L’attention générale se fixa sur moi ; ma figure, qui était pâle, il y avait un moment, devint rouge comme le feu. J’essayai, de rire : mais je ne pus que grimacer, et je trouvai que les muscles de mon visage se tiraillaient en diable, sans qu’il me fût possible de les ployer à ma fantaisie.

Il ne faut pas grand-chose pour exciter le rire parmi une bande pareille de chasseurs ; on entendit des éclats et un bruit à tout rompre : comme je ne fus jamais excessivement amateur d’une plaisanterie à mes dépens, je commençais à me trouver un peu contrarié. Je tâchai toutefois de paraître assez calme et indifférent, et de ne pas montrer que je me sentais piqué. Mais l’indifférence et le calme d’un homme irrité sont bien traîtres.

« Messieurs, dis-je, en baissant légèrement le menton, et en essayant de sourire, tout ceci est très plaisant. – Ha ! ha ! – fort plaisant. Mais je désire que vous sachiez que je ne suis pas superstitieux, – pas plus qu’aucun de vous. – Ha ! Ha ! – Et quant à la poltronnerie, ou tout ce qui pourrait y ressembler… Vous souriez, messieurs ; bien ! – Mais je me flatte que personne ici n’a l’intention d’insinuer… pour ce qui est des esprits qui reviendraient dans ma chambre, je le répète, messieurs (m’échauffant un peu, comme je voyais une détestable grimace qui se formait) sans doute, je n’ajoute foi à ces histoires absurdes pas plus que qui que ce soit : mais, puisque vous m’adressez le paquet, je veux bien vous dire qu’en effet j’ai vu dans ma chambre quelque chose d’étrange et d’inexplicable. (Grands éclats de rire.) Messieurs, je parle sérieusement ; je sais ce que je dis ; je suis calme (en frappant du poing sur la table), par Dieu ! je suis calme ; je ne plaisante pas, et je n’aime pas qu’on me plaisante. (Le rire cessa ; on fit des efforts burlesques pour paraître grave.) Dans la chambre où l’on m’a logé, se trouve un portrait, qui a produit sur moi l’effet le plus singulier et le plus incompréhensible.

« Un portrait ! demanda le monsieur à la tête délabrée. – Un portrait ! s’écria le narrateur au nez mobile. – Un portrait ! un portrait, répétèrent plusieurs voix. » Il y eut ici une invincible explosion de rires. Je ne fus plus en état de me contenir. Je me levai précipitamment, et je regardai autour de moi avec une indignation fougueuse ; j’enfonçai les deux mains dans mes poches, et je m’avançai à grands pas vers une des croisées, comme si j’eusse voulu y passer.

Là je m’arrêtai, je regardai le paysage sans distinguer un seul objet, et je sentis mon gosier s’enfler, jusqu’à m’étouffer.

Notre hôte vit qu’il était temps d’intervenir. Il avait conservé son air de gravité, pendant toute la scène ; alors il s’avança, comme pour me protéger contre l’accablante gaieté de mes compagnons.

« Messieurs, dit-il, je n’aime pas à rompre les chiens ; mais vous avez eu votre tour de rire, et la plaisanterie de la chambre aux revenants a été assez loin ; maintenant je suis obligé de prendre le parti de notre convive. Non seulement il faut que je le défende contre vos railleries, il faut encore le réconcilier avec lui-même ; car je soupçonne qu’il n’en est pas trop content ; mais surtout je veux lui demander pardon de l’avoir pris pour le sujet d’une expérience. Oui, messieurs, il y a quelque chose d’étrange et de singulier dans la chambre où l’on a mis notre ami cette nuit. Il y a chez moi un tableau qui possède une vertu extraordinaire et mystérieuse ; c’est un portrait auquel j’attache beaucoup de prix, à cause d’une infinité de circonstances : et quoique j’aie été tenté quelquefois de le détruire, à raison des sensations bizarres et désagréables qu’il excite chez tous ceux qui le considèrent, je n’ai jamais eu la force de consommer le sacrifice. Je n’aime pas moi-même à regarder ce portrait : il est pour mes domestiques un objet de frayeur. Par ces motifs, je l’ai relégué dans une chambre dont on se sert fort peu, et la nuit dernière je l’aurais couvert d’un voile, si ce n’eût été la tournure, qu’avait prise notre conversation et les bizarres propos que nous avons, tenus sur une chambre à revenant. Alors j’ai été tenté de le laisser à sa place, par forme d’expérience afin de voir un étranger qui n’aurait su absolument rien de ce tableau, en aurait éprouvé l’influence. »

Ces paroles du baronnet avaient donné aux idées une direction toute différente. Chacun voulut entendre l’histoire du portrait mystérieux. Quant à moi j’y trouvai mes sentiments intéressés à tel point, que j’oubliai de me sentir plus longtemps formalisé de l’expérience tentée par mon hôte aux dépens de mes nerfs, et je joignis mes vives instances aux prières de la société. Comme la matinée devenait fort mauvaise, nous empêchait de sortir, notre hôte fut très content d’avoir trouvé quelque moyen, d’amuser son monde ; ainsi, ayant traîné son fauteuil près du feu, il commença…

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