Chapitre 8 Aventure de l’étranger mystérieux
Il y a bien des années, lorsque j’étais jeune, et que je venais de quitter Oxford, on m’envoya faire le grand tour pour achever mon éducation. Je crois que mes parents avaient essayé en vain de m’inoculer la sagesse ; aussi m’envoyèrent-ils communiquer avec le monde, dans l’espoir que je la gagnerais de la manière naturelle. Telle paraît, au moins, la raison qui fait partir les neuf dixièmes de nos jeunes gens pour les pays étrangers. Dans le cours de mes voyages, je séjournai quelque temps à Venise ; l’aspect romantique de cette ville me plut infiniment. Je m’amusai beaucoup de l’air d’aventure et d’intrigue qui régnait dans ce pays des masques et des gondoles. Vivement épris de deux beaux yeux noirs languissants qui, de dessous une mante italienne, attaquèrent mon jeune cœur, je me persuadai que je ne traînais si longtemps à Venise que pour étudier les hommes et les mœurs ; du moins, je le persuadai à mes amis, ce qui suffisait pour remplir mes vues.
J’avais des dispositions à me laisser charmer par tout ce qui était singulier dans la conduite et dans le caractère ; et mon imagination était si remplie de ses rapports romanesques avec l’Italie, que je cherchais sans cesse des aventures. Tout, dans cette ville de sirènes, était en harmonie avec cette disposition de mon esprit. J’avais mes appartements dans un immense et triste palais, sur le grand canal, jadis la résidence d’un noble Vénitien, et dont les restes d’une grandeur déchue attestaient encore l’ancienne magnificence. Mon gondolier était un des plus adroits de cette classe : actif, enjoué, intelligent, et, de même que ses confrères, secret comme le tombeau ; c’est-à-dire, secret pour tout le monde, excepté son maître. Il fut à peine une semaine à mon service, que je me trouvai, grâce à lui, derrière les rideaux de tout Venise. J’aimais le silence et le mystère de cette ville ; et si quelquefois, à la brune, j’apercevais, au loin, de ma croisée, une gondole noire 1 glissant furtivement sur l’eau, et que la clarté d’une petite lanterne rendait seule visible, je sautais dans ma propre barquette, et je donnais le signal de la poursuite. Mais je m’éloigne de mon sujet, par le souvenir des folies de ma jeunesse, dit le baronnet en s’interrompant : revenons au fait.
Une de mes ressources ordinaires était un casino entre les arcades d’un des côtés de la place Saint-Marc. J’avais l’habitude de m’y reposer sans rien faire, et d’y prendre des glaces, dans ces chaudes nuits d’été, pendant lesquelles, en Italie, chacun est hors de chez soi jusqu’au matin. J’étais assis là un soir, quand un groupe d’Italiens prit place à une table, de l’autre côté du salon. Leur conversation vive et gaie était animée par le feu et les gestes propres à cette nation. Je remarquai cependant parmi eux un jeune homme, qui semblait ne point prendre part à l’entretien et n’y trouver aucun plaisir, quoiqu’il parût s’efforcer d’y donner son attention ; il avait la taille mince et élancée, et des manières qui prévenaient en sa faveur. Ses traits étaient beaux, quoiqu’amaigris. Ses cheveux noirs et luisants, légèrement bouclés, en grande quantité, à l’entour de la tête, contrastaient avec l’extrême pâleur de son visage ; son air était sombre ; de profonds sillons semblaient tracés sur son front par le chagrin, et non par l’âge ; car il était évidemment dans la première jeunesse. Son regard était plein d’expression et de feu, mais inégal et farouche. Il paraissait tourmenté par quelqu’étrange idée ou par la terreur. Malgré toutes ses tentatives pour s’attacher à la conversation de ses amis, j’observai que de temps en temps il se retournait doucement pour jeter par-dessus l’épaule un regard craintif, et puis il retirait tout d’un coup la tête avec une secousse, comme si quelque chose de pénible eût frappé sa vue. Cela se répétait par intervalles d’une minute ; et à peine était-il remis d’un choc que je le voyais se préparer lentement à en essuyer un autre.
Après être restée quelque temps assise dans le casino, la société paya les rafraichissements qu’elle avait pris, et se retira. Le jeune homme quitta le dernier le salon, et je remarquai qu’il regardait derrière lui ; toujours de la même manière, en sortant de la porte. Je ne pus résister au désir de me lever et de le suivre, car j’étais dans l’âge où un sentiment romanesque de curiosité s’éveille facilement. La société se promena lentement sous les arcades, en causant et en riant. Ils traversèrent la petite place mais ils s’arrêtèrent au milieu, pour jouir du coup d’œil : c’était une de ces nuits éclairées par la lune, si belle et si brillante dans l’atmosphère pure de l’Italie. Les rayons de cet astre se répandaient sur la grande tour de Saint-Marc, et éclairaient la magnifique façade et les dômes superbes de la cathédrale. La société peignit en expressions animées le délicieux plaisir qu’elle éprouvait. Je tins les yeux sur le jeune homme lui seul semblait distrait et préoccupé. Je reconnus encore ce regard singulier, et pour ainsi dire furtif, par-dessus l’épaule, qui avait attiré mon attention dans le casino. La société s’en alla ; je la suivis : elle longea la promenade appelée le Broglio, tourna le coin du palais ducal, et, entrée dans une gondole, je la vis glisser légèrement au loin.
La figure et la conduite de ce jeune homme ne me sortirent pas de l’esprit : Il y avait dans son extérieur quelque chose qui m’intéressait vivement. Je le rencontrai un ou deux jours après, dans une galerie de tableaux. Il était évidemment connaisseur, car il distinguait toujours les chefs-d’œuvre ; et les courtes observations que lui arrachaient ses amis montraient une profonde connaissance de l’art. Son goût cependant allait singulièrement d’une extrémité à l’autre : Salvador Rosa, et ses scènes sauvages ou solitaires ; Raphaël, le Titien, le Corrège, et les contours gracieux des beautés, de la femme, étaient admirés tour à tour, avec un enthousiasme passager ; mais cela paraissait seulement un oubli momentané ; sans cesse il revenait à ce furtif coup d’œil en arrière, et toujours il se retournait vivement, comme si son regard eût rencontré quelque chose de terrible.
Plus tard, je le rencontrai souvent au spectacle, aux bals, aux concerts, et à la promenade dans les jardins de San-Georgio ; aux grotesques représentations de la place Saint-Marc ; dans la foule des négociants à la Bourse près du Rialto. Il paraissait en effet chercher la cohue, courir après le bruit et les amusements, sans cependant prendre intérêt à aucune affaire, ni à la gaieté du spectacle. Toujours cet air abstrait d’un homme accablé par des pensées pénibles et douloureuses ; toujours cet étrange mouvement répété, et ce craintif regard par-dessus l’épaule. Je crus d’abord que tout cela provenait de la crainte de se voir arrêté, ou peut-être de la peur d’être assassiné. Mais alors, pourquoi sortir ainsi, pourquoi s’exposer à toute heure, en tout lieu ?
J’éprouvai une vive impatience de connaître cet étranger. J’étais entraîné par cette romanesque sympathie, qui souvent attire les jeunes gens l’un vers l’autre. À mes yeux, sa mélancolie lui prêtait un charme qui s’augmentait encore par la touchante expression de sa physionomie et la mâle beauté de toute sa personne ; car la beauté mâle fait impression, même sur les hommes. J’avais à lutter contre la timide maladresse ordinaire aux Anglais pour engager la conversation ; mais je surmontai cette timidité : de fréquentes rencontres avec lui au casino m’aplanirent par degrés les voies, et je fis sa connaissance. Je n’eus à combattre aucune réserve de son côté : il paraissait, au contraire, rechercher la société ; tout lui semblait préférable à la nécessité de rester seul.
Quand il vit que je prenais réellement intérêt à lui, il se livra tout à mon amitié. Il s’attachait à moi comme un homme qui se noie ; il se promenait avec moi des heures entières, montant et descendant la place Saint-Marc ; ou bien il restait assis dans mon appartement jusqu’à ce que la nuit fût avancée. Il prit des chambres sous le même toit que moi et sa constante prière était que je lui permisse, si cela ne me dérangeait pas, de s’asseoir près de moi dans mon salon. Ce n’était pas qu’il parût prendre particulièrement plaisir à ma conversation, mais plutôt qu’il désirait ardemment le voisinage d’un être humain, et surtout d’un être qui sympathisait avec lui. « J’ai souvent, disait-il, entendu citer la bonne foi des Anglais : grâces à Dieu j’ai enfin un Anglais pour ami ! »
Cependant il ne parut jamais disposé à profiter de mon attachement, que pour avoir un compagnon. Jamais il ne chercha l’occasion de m’ouvrir son cœur. Son sein renfermait une angoisse dévorante qui ne pouvait être apaisée, « ni par le silence, ni par les paroles 2 ».
Un chagrin rongeur minait son âme, et semblait tarir le sang dans ses veines. Ce n’était pas la douce mélancolie, maladie des cœurs sensibles, mais une véritable agonie qui le flétrissait et le consumait. Je voyais quelquefois qu’il avait les lèvres sèches et brûlantes ; il haletait plutôt qu’il ne respirait ; ses yeux étaient ardents ; ses joues pâles et livides se nuançaient par intervalle, de faibles teintes rouges, tristes reflets du feu qui dévorait son âme : si alors je lui donnais le bras, il le pressait avec un mouvement convulsif ; ses mains se contractaient, se fermaient malgré lui, et une espèce de frisson agitait tout son être.
Je lui parlai de sa mélancolie ; je tâchai de lui en arracher le secret : il éluda toute confidence. « Ne cherchez pas à le savoir, me disait-il : si vous le connaissiez, vous ne pourriez me soulager, et même vous ne chercheriez pas à me soulager. Au contraire, je perdrais votre affection : et je sens, ajoutait-il en me serrant convulsivement la main, je sens que cette affection m’est trop précieuse pour que je risque de la perdre. »
Je m’efforçai de réveiller en lui quelque espérance. Il était jeune ; la vie lui offrait mille plaisirs : il y a dans un jeune cœur une salutaire force de réaction ; il guérit ses propre blessures. « Allons, allons, lui disais-je, il n’y a point de si violent chagrin que la jeunesse ne puisse surmonter. » « Non, non, répondait-il en serrant les dents et se frappant à plusieurs reprises la poitrine avec l’énergie du désespoir : – Il est ici ! ici ! profondément enraciné ; il me dévore le sang ! Il croît et augmente à mesure que mon cœur se flétrit et se dessèche. Je porte en moi un horrible admoniteur qui ne me laisse aucun repos ; il suit chacun de mes pas, il suivra chacun de mes pas jusqu’à ce qu’il m’ait précipité dans la tombe ! »
En disant cela, il jeta involontairement un de ces regards d’effroi par-dessus l’épaule, et il retira la tête avec plus de terreur que de coutume. Je ne pus résister au désir de faire mention de ce mouvement, que je n’attribuai qu’à une maladie de nerfs. Au moment où j’en parlai, son visage devint cramoisi ; des convulsions agitèrent ses traits : il me saisit les deux mains. »
« Pour l’amour de Dieu ! s’écria-t-il d’une voix perçante, ne revenez plus jamais sur ce sujet ; mon ami, évitons le ; vous ne pouvez pas me soulager ; non, en vérité, vous ne pouvez pas me soulager, mais vous pouvez ajouter aux tourments que j’endure… Un jour vous saurez tout. »
Je ne touchai plus à cette matière : quoique ma curiosité fût de beaucoup augmentée, ses souffrances m’inspiraient une pitié trop vraie pour que je voulusse les accroître en insistant davantage. Je tentai plusieurs moyens pour le distraire et pour l’arracher à cette constante méditation dans laquelle il était plongé. Il vit mes efforts, et il les seconda autant qu’il était en son pouvoir ; car son caractère n’avait rien d’opiniâtre ni de capricieux ; au contraire, il y avait quelque chose de franc, de généreux, de modeste dans sa conduite. Tous les sentiments qu’il manifestait étaient nobles et élevés. Il ne demandait point à être traité avec une tolérance indulgente. Il semblait porter dans le silence de la résignation le fardeau de ses peines, et il ne cherchait qu’à le porter auprès de moi. Il y avait en lui une manière muette de supplier, comme s’il eût imploré le bienfait de l’association avec un être humain ; et ses regards exprimaient une tacite reconnaissance, comme s’il m’eût remercié de ce que je ne le repoussais pas.
Je sentis que cette mélancolie devenait contagieuse ; elle s’empara de mes esprits, elle empoisonna toutes mes joies, et par degrés elle couvrit mes jours d’un voile de douleur ; je ne pus cependant obtenir de moi-même de rejeter un infortuné qui semblait s’appuyer sur moi comme sur son unique appui.
À dire vrai, les nobles traits de son caractère, qui perçaient au travers de sa tristesse, avaient pénétré jusqu’à mon cœur. Il était d’une bonté libérale et généreuse ; sa bienfaisance était douce et spontanée. Il ne se bornait pas à de simples charités, qui souvent humilient plus qu’elles ne soulagent : le son de sa voix, l’expression de son regard, ajoutaient au prix de ses dons, et montraient au pauvre suppliant, étonné, la plus rare et la plus douce bienfaisance, celle qui ne vient pas seulement de la main, mais qui part du cœur. En effet, sa libéralité semblait tenir de l’abaissement de soi-même et de l’expiation. Il s’humiliait en quelque sorte devant l’indigent. « Quel droit ai-je à l’aisance et au superflu, murmurait-il tout bas, quand l’innocence, couverte de haillons, languit dans la misère ? »
Le carnaval arriva. J’espérais que les scènes de gaieté qui se présentent alors auraient sur lui quelque heureux effet. Je me jetai avec lui dans la foule bigarrée qui se pressait sur la place Saint-Marc. Nous fréquentâmes l’opéra, les bals, les parties de masques ; tout en vain : le mal alla toujours croissant. Il devint de plus en plus sombre et agité. Souvent, après être revenu d’une de ces scènes bruyantes, j’entrais dans sa chambre et je le trouvais couché le visage tourné sur le canapé, ses poings dans ses beaux cheveux, et tout son aspect portant les marques des convulsions de son âme.
Le carnaval se passa ainsi, puis le carême, et bientôt la semaine sainte. Nous assistâmes un soir, dans une église, à un service solennel, pendant lequel on exécuta un grand morceau de musique vocale et instrumentale relatif à la mort de notre Sauveur.
J’avais remarqué toujours qu’il était sensiblement affecté par la musique ; dans cette occasion, il le fut à un degré extraordinaire. Quand les sons graves s’élevaient dans les hautes voûtes, il semblait enflammé de ferveur ; ses yeux se tournaient vers le ciel, au point de ne plus laisser apercevoir que le blanc ; ses mains se joignaient avec tant de force que les doigts s’imprimaient dans la chair. Quand la musique exprima l’agonie de la mort, son visage se pencha par degrés, jusque sur ses genoux ; et, lorsque l’église retentit de ces paroles touchantes : Jesu mori, ses sanglots éclatèrent sans qu’il les retînt. Jamais, auparavant, je ne l’avais vu pleurer ; il avait toujours éprouvé des angoisses plutôt que de l’attendrissement. J’augurai bien de cette circonstance, et je le laissai pleurer sans l’interrompre. Le service terminé, nous sortîmes de l’église. Quand nous retournâmes chez nous, il se tint à mon bras d’une manière plus douce et plus calme, au lieu de cette agitation nerveuse que j’étais habitué de trouver en lui. Il parla du service que nous avions entendu. « La musique, dit-il, est vraiment la voix du ciel : jamais je ne me sentis plus touché par le récit du sacrifice de notre Sauveur. Oui, mon ami, dit-il, joignant les mains tout transporté, je sens que mon Rédempteur est vivant ! » 3
Nous nous séparâmes. Sa chambre n’était pas loin de la mienne, et je l’entendis s’y occuper pendant quelque temps. Je m’endormis ; mais je fus éveillé avant le jour. Le jeune homme, en habits de voyage, était à côté de mon lit ; il tenait à la main un paquet cacheté, et un autre paquet plus gros qu’il posa sur la table.
« Adieu, mon ami, dit-il, je pars pour un long voyage ; mais avant de partir je vous laisserai ces marques de souvenir. Dans ce paquet vous trouverez les détails de mon histoire ; quand vous les lirez, je serai loin d’ici. Ne pensez pas à moi avec aversion. Vous avez été pour moi un véritable ami ; vous avez versé du baume dans mon cœur déchiré, mais vous ne pouviez pas le guérir. Adieu ; laissez-moi vous baiser la main ; je ne suis pas digne de vous embrasser ! » Il tomba à genoux, saisit ma main, en dépit de mes efforts pour l’en empêcher, et la couvrit de baisers. J’étais si étonné de cette scène que je ne pouvais dire un mot. « Mais nous nous reverrons », m’écriai-je vivement, comme je le voyais s’approcher de la porte : « Jamais ! Jamais dans ce monde », dit-il d’un ton solennel. Il se précipita encore une fois sur ma main, la pressa sur son cœur et sur ses lèvres, et s’élança hors de la chambre.
Ici le baronnet s’arrêta. Il paraissait absorbé par ses pensées ; ses regards restaient fixés sur le parquet, et ses doigts battaient, en cadence le bras de son fauteuil.
« Et ce mystérieux personnage revint-il ? » dit le monsieur aux questions.
« Jamais, répondit le baronnet, en secouant la tête d’un air pensif : je ne le revis jamais. Et, s’il vous plaît, quel rapport cela peut-il avoir avec le portrait ? demanda le vieux monsieur au nez mobile. – Sans doute, dit le questionneur ; est-ce le portrait de cet Italien à cerveau fêlé ? »
— Non, dit sèchement le baronnet, peu satisfait de la qualification donnée à son héros ; mais ce portrait était renfermé dans le paquet qu’il me laissa. Le paquet cacheté, contenait les explications. Il y avait sur l’enveloppe extérieure une invitation de n’ouvrir celui-ci que six mois plus tard. Je tins parole malgré ma curiosité. J’ai sur moi la traduction de cet écrit, et je me proposais de vous la lire pour expliquer le mystère de la chambre ; mais je crois que j’ai déjà occupé l’attention de la société trop longtemps. »
Ici tout le monde exprima le vœu d’entendre la lecture du manuscrit, surtout le questionneur en titre. Alors le digne baronnet développa un manuscrit d’une belle écriture, et, après avoir essuyé ses lunettes, il lut à haute voix l’histoire suivante.
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